Cassons la spirale identitaire

Anarchisme Anarchie

 

Article de Lucioles, bulletin anarchiste de Paris et sa région, août 2014.

« L’agression militaire à Gaza et plus largement le colonialisme israélien en Palestine sont inacceptables. Mais attention à ne pas tomber dans la simplification et les dérives communautaires. La plupart des habitants d’Israël ne soutiennent pas les choix de « leur » gouvernement. Comme dans n’importe quel pays en fait. Nombreux sont ceux qui refusent de servir dans l’armée (et pour cela ils mangent cher). La plupart des habitants de la bande de Gaza (ou de la Cisjordanie) sont loin d’être des intégristes qui soutiennent le terrorisme du Hamas en lisant Mein Kampf. Et le longtemps rêvé gouvernement indépendant palestinien, celui de Mahmoud Abbas comme de n’importe qui d’autre, se révèle être ce que tous les gouvernements sont : exploitation, police, prisons. La plupart des « juifs » de France n’en ont rien à cirer d’Israël et la plupart des « musulmans » de France ne sont pas du tout antisémites. Toutes les personnes qui croient en un dieu ou autres mythes de ce genre (souvent juste parce qu’éduquées à croire en ces vides superstitions) ne sont pas des fondamentalistes aveugles. Cependant, il y a aussi des énergumènes qui portent et propagent des vieux relents racistes, parfois adoubés de vieux oripeaux religieux. Et à voir les attaques et actes antisémites à Aulnay, Paris, Sarcelles, Valenton, à voir la répression policière de la manif’ de Barbes du 19 juillet, à en croire l’alarmisme créé par médias et politiciens, on se croirait au début de la spirale d’une guerre civile. Mais au fait, le racisme, la peur, les fondamentalismes religieux, la guerre entre pauvres, ça sert les intérêts de qui ?

Il y a partout des gens qui s’en fichent des identités qu’on leur a collé dessus, et d’autres qui les acceptent juste parce qu’ils les voient comme « naturelles », sans se poser la question. Ces identités communautaires (religieuses, nationales, ethniques) ne sont, en effet, rien d’autre que des cases dans lesquelles on veut nous faire entrer pour nous faire obéir. Pour mieux nous contrôler, nous exploiter, nous isoler des autres exploités, voire parfois nous faire nous entre-tuer. Le communautarisme et son frère jumeau, le racisme, sont de bons instruments dans les mains de l’autorité. Et ça marche : ils entraînent sur la pente dégueulasse de la guerre entre pauvres.
L’identification avec une catégorie définie par le pouvoir peut être faite par soi-même (« fier d’être … ») ou par les autres (« sale … »). Et souvent le fait que quelqu’un soit attaqué car identifié selon une identité supposée fait qu’il se réapproprie cette même identité et la retourne en malsaine fierté (et haine envers les autres, comme le montre bien l’exemple des abrutis de la LDJ). Il y a là une spirale qui ne fait qu’enraciner encore plus le sentiment d’appartenance communautaire et les sales dynamiques qui vont avec. En effet le communautarisme est très souvent accompagné de la peur et de la haine envers ceux qui sont supposés (ou qui se disent) appartenir à d’autres communautés. Ce processus ne fait que renforcer l’identification des personnes selon des lignes d’appartenance que nous n’avons pas choisies, mais qui nous ont été imposées (par l’éducation, le racisme subi, des mobiles psychologiques de « recherche de force »… ). Il ne fait que nous enfermer encore plus dans nos cages.
Ne nous cachons pas, pourtant, derrière le doigt des bonnes intentions. La radicalisation religieuse, et notamment le fondamentalisme islamique de certaines couches des classes populaires, en France, est un problème. Il ne s’agit pas de « liberté » religieuse. Il s’agit d’une autorité, une encore, qui veut en perspective s’imposer à tous. Le flagrant racisme anti-« arabe » d’une partie de la société ne doit pas cacher le développement du fondamentalisme islamique, ni excuser d’autres formes de racisme, comme l’antisémitisme. Et c’est aussi à une partie de l’extrême-gauche d’arrêter de flirter avec des dérives intégristes et antisémites, en espérant récupérer de la visibilité politique.

Arrêtons d’écouter les sirènes religieuses, nationales et communautaires. Qu’on brûle les drapeaux, mais tous. Ceux des agresseurs et aussi ceux « des victimes ». Parce que c’est aussi à cause des drapeaux, du nationalisme, de la religion, qu’il y a des agresseurs et des victimes – et les dominants de n’importe quel côté ne sont jamais parmi ces victimes.

Il faut savoir faire la différence, voir qui sont nos vrais ennemis. Et les vrais ennemis des exploités sont les exploiteurs. Ces derniers justifient aussi leur autorité par la religion, les différentes religions. Les dominants, eux, reconnaissent très bien leurs ennemis. Ce sont les pauvres, tous les pauvres, peu importe s’ils mettent des rosaires, se coiffent de kippas, ou portent des qamis.
Les chefs communautaires, ceux-la mêmes qui, indirectement, montent leurs « fidèles » respectifs les uns contre les autres, se serrent la main, donnent des interviews ensembles quand les choses vont trop loin et menacent leurs intérêts. Et le premier de leurs intérêts, à eux tous, au delà de la petite concurrence sur le partage des secteurs de pouvoir et des parties de la population, est le maintien d’une distinction nette entre une élite qui détient le pouvoir (eux, quelle que soit leur « appartenance ») et des larges masses qui, comme des troupeaux, sont censées suivre leurs bergers respectifs. Et nous on serait vraiment assez cons pour croire à ces fausses identités construites exprès pour nous maintenir soumis ?

Qu’on m’ait enseigné, dans mon enfance, à m’agenouiller le dimanche, le samedi ou le vendredi (et à bosser et obéir les autres jours), c’est bien ça mon problème. Mes ennemis ne sont pas ceux qui ont été éduqués à s’agenouiller un autre jour, mais ceux qui veulent que moi et les autres on continue d’obéir. Les autres personnes qui sont censées rester à genoux sont probablement dans la même situation et ils pourraient devenir mes alliés pour la libération de chacun de nous. Qu’on se mette, enfin, debout. Et on verra clairement que nos ennemis ne sont pas les autres exploités, mais ceux qui veulent nous garder à genoux. »

[Extrait de Lucioles n°18, bulletin anarchiste de Paris et sa région, août 2014]