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Leur Civilisation – Textes de l’anarchiste Mohammed Sail

 

Leur Civilisation – Textes de l’anarchiste Mohammed Sail

samedi 30 mars 2019

 

Né en Kabylie en 1894 et mort à Bobigny en 1953, Mohamed Saïl fut un militant anarchiste et internationaliste singulier généralement décrit comme courageux et cru par ses compagnons. Nous connaissons de lui son engagement sur le front antifasciste espagnol au sein de la colonne Durutti, où il nous fit part de sa contribution aux débats sur la militarisation des milices et dont il revint lourdement blessé, ou encore pour sa défense de Marguerite Aspès, cette militante anarcho-syndicaliste qui tira sur un flic (sans succès) le 18 décembre 1931, alors qu’il s’introduisait sans mandat à l’intérieur d’un bureau de la Bourse du travail. Alors que le secrétaire du Parti communiste d’Alger émit le communiqué suivant : « Notre parti et aucun de ses militants n’ont rien à voir avec de pareilles gens contre lesquels nous luttons au même titre que contre les ennemis de la classe ouvrière. Nous désapprouvons complètement le geste de cette femme, geste qui ne peut être que celui d’une malade », Saïl et d’autres organisèrent la défense de leur compagnonne. Mais nous connaissons surtout de lui son parcours ainsi que ses écrits en rapport avec le colonialisme français en Algérie, dont il fut un féroce opposant et critique. Cette brochure entend restituer quelques-uns des textes de ce militant anarchiste méconnu et sans concession sur ces quelques sujets toujours d’intérêts.

 Notes biographiques sur Mohamed Saïl (1894-1953)

Mohamed Saïl, de son nom complet Mohand Amezian ben Ameziane Saïl, est né le 14 octobre 1894 à Taourirt, Souk Oufella en Kabylie. Comme beaucoup d’Algériens à cette époque, il a peu fréquenté l’école. Chauffeur-mécanicien de profession, il vécut avec Madeleine Sagot. On sait peu de choses de sa jeunesse ; on apprend par un témoignage qu’il donne au Semeur de Normandie, le journal d’Alphonse Barbé, qu’il est interné pour insoumission puis pour désertion pendant la Première Guerre mondiale : « pendant près de quatre ans, en temps de guerre, je fus insoumis puis déserteur ». Ses sympathies pour le mouvement anarchiste sont déjà affirmées.
A la sortie de la Première Guerre mondiale, il adhère à l’Union anarchiste. En 1923, avec son ami Sliman Kiouane, il fonde le Comité de défense des indigènes algériens.
Entre 1924 et 1926, il semble avoir vécu en Algérie, où il collabore au journal Le Flambeau. Il y dénonce le colonialisme et le code de l’indigénat, et appelle les Algériens à l’instruction, à la révolte et à « rejoindre les groupes d’idées avancées ». À l’époque, il donna également des articles à L’Insurgé d’André Colomer et à L’Anarchie de Louis Louvet, sous la signature « un anarchiste kabyle ». En mai 1925, il fut emprisonné dix jours pour avoir critiqué « le régime des marabouts qui bernent les populations » dans un café à Sidi-Aïch (Kabylie).
En 1929, il est le secrétaire d’un nouveau Comité de défense des Algériens contre les provocations du centenaire. La France s’apprête à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie (5 juillet 1830). L’ensemble du mouvement anarchiste dénonce le colonialisme : « La civilisation ? Progrès ? Nous disons nous : assassinat ! ». Par la suite, il adhère à la CGT-SR (la section française de l’AIT de l’époque), dans laquelle il crée la Section des indigènes algériens. L’année suivante, lors de l’exposition coloniale, le mouvement anarchiste reprend sa campagne contre le colonialisme.
En janvier 1932, installé à Aulnay-sous-Bois, il tient journal local L’Éveil social, qui parait de janvier 1932 à mai 1934 avant de fusionner avec Terre libre. Un article lui vaut des poursuites pour « provocation de militaire à la désobéissance ». Le Secours rouge international, organisation satellite du Parti communiste, lui apporte son soutien qu’il rejette au nom des victimes du stalinisme.
Le 3 mars, quelques semaines après la manifestation des ligues fascistes du 6 février 1934, il est arrêté à Saint-Ouen par la police qui saisit chez lui quelques grenades et pistolets. Il est inculpé de « délit de port d’arme prohibée ». Condamné à un mois de prison, puis à un autre mois pour « détention d’armes de guerre », il reste quatre mois et demi, temps qui dépasse de deux mois et demi celui de ses deux condamnations.
Après le Coup d’État des 17 et 18 juillet 1936 et le début de la Révolution espagnole, Saïl, alors âgé de 42 ans, rejoint le Groupe international de la colonne Durruti avec notamment Louis Mercier-Vega et Charles Carpentier. Il devient, après la mort de Berthomieu à Perdiguera, le responsable du groupe. C’est lui qui le conduit à l’attaque à Quinto. Le 21 novembre 1936, en mission de reconnaissance, il est blessé au bras par une balle explosive à cent mètres des lignes franquistes. Hospitalisé à Barcelone, il regagne Aulnay en janvier 1937. Mutilé, il doit désormais exercer le métier de réparateur de faïences.
Le 17 mars 1937, il participe au meeting organisé à la Mutualité par l’ensemble des organisations de la gauche révolutionnaire, pour protester contre l’interdiction de l’Étoile nord-africaine, conduite par Messali Hadj, et contre la répression des manifestations en Tunisie qui a fait seize morts.
Au congrès de 1937 de l’Union anarchiste, dans laquelle il intervient pour rappeler les conditions de lutte en Espagne, Lucien Feuillade, qui a retranscrit les propos de cette séance du congrès, a remplacé les propos de Saïl, qui comme à son habitude utilise des termes crus : « Pour avoir un fusil, j’aurais léché le cul d’un garde mobile », par « …, j’aurais fait toutes les concessions ». (Le Libertaire, n° 575, 11 novembre 1937).
Un mois plus tard, il est à nouveau arrêté pour « provocation de militaire », pour avoir, en septembre 1938, distribué des tracts contre la guerre. Il sera condamné à 18 mois de prison. En 1939, pour le même motif, il est arrêté et interné. C’est au cours de cette arrestation que sa bibliothèque est saisie, puis dispersée.
En 1941, il aurait été détenu au camp de Riom-ès-Montagnes (Cantal). Il aurait par la suite participé à la fabrication de faux papiers pour les compagnons recherchés.
Dès la Libération, Saïl reconstitue le groupe d’Aulnay-sous-Bois et essaye de reformer des comités d’anarchistes algériens. Il rejoins la CNT-AIT à sa création en 46 et tient dans Le Libertaire une chronique de la situation en Algérie. En 1951, il est nommé responsable au sein de la commission syndicale aux questions nord-africaines, mais il meurt à la fin avril 1953 à Bobigny dans un hôpital et sera inhumé au cimetière musulman de Bobigny.

[Notes rédigées à partir du Maitron et d’autres ressources biographiques.]


 Le calvaire des indigènes algériens

“Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.” C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui raconte cela. Mais il est facile de prouver que cette égalité n’a jamais existé pour nous, indigènes algériens.
Nos droits, les voici, tels que les comprennent les canailles sanguinaires, les pirates rapaces qui, sous prétexte de colonisation, nous ont apporté les soi-disant “bienfaits” de leur “civilisation”.
Ils consistent à voir les terres sur lesquelles nous sommes nés, que de père en fils nous fécondions de notre labeur, qui nous donnaient de quoi vivre librement et fièrement, accaparées par nos “bienfaiteurs”.
Il est vrai que nous avons le “droit” de travailler sur ces terres nous nous ont été volées, des 10 à 12 heures par jour pour un salaire dérisoire de 5 francs. Or la vie est chère en Algérie, très chère pour nous et nos familles.
Nous avons un autre “droit” que ne nous contestent pas, au contraire, les entrepreneurs de charniers patriotiques, c’est celui d’aller crever sur les champs de bataille pour la défense de la France si généreuse. Nous en avons, en 1914 et les années qui suivirent, largement “profité”. On nous arme même contre nos frères de race qui ont le courage de résister à l’envahisseur. C’est sans doute au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”.
Il nous faut subir également sans rien dire toutes les vexations que la fantaisie des administrateurs et des bureaux s’acharnent à nous imposer.
Le fascisme italien n’est pas plus odieux que les méthodes de la colonisation employées par les fonctionnaires de la République française. Il n’y a donc rien d’étonnant que, les dépouilles crevant de faim, n’ayant d’autre alternative que de mendier ou de trimer comme des forçats pour un salaire de misère, un très grand nombre d’indigènes fuient cette civilisation “à coups de triques”.
Beaucoup ce sont dit que, puisqu’ils étaient bons pour défendre la France, il avaient le droit de trouver sur son sol, en travaillant, de quoi vivre. En fait, la condition de l’indigène qui travaille en France n’est pas à comparer à celle de celui qui reste en Algérie.
Quand il arrive, même s’il est sans travail, il trouve près des Algériens une assistance qui ne se pratique guère dans d’autres milieux.
Il tombe évidemment, sous une exploitation, mais tout de même moins sauvage que celle qu’il subit dans son pays.
Naturellement, les gros propriétaires, les négriers d’Algérie et de Tunisie ne voient pas d’un bon œil cette émigration qui leur procure de gros bénéfices. Aussi, pour l’empêcher, ils ont recours à des crapules politiciennes qui n’ont rien à leur refuser.
Et ce qu’un gouvernement du bloc national avec Raymond Poincarré n’avait pas fait, le gouvernement du bloc des gauches avec Hérriot n’a pas craint de le tenter.
C’est ainsi qu’on pouvait lire dernièrement dans Le Quotidien qu’une réglementation allait être instituée pour “l’admission dans la métropole des travailleurs indigènes”.
Cette réglementation a pour but, comme l’a déclaré l’un des membres de la commission, M. Marius Moutet, “de permettre la pénétration judicieusement progressive d’éléments indigènes répondant par leur aptitude physique et professionnelle aux exigences des différentes branches de l’activité nationale métropolitaine.”
“La Commission a voulu que l’indigène qui vient travailler en France ne soit pas exposé à quitter son foyer sans avoir la certitude préalable de trouver en France au moins l’équivalent de ce qu’il abandonne.”
Le commission interministérielle, dont les travaux furent présidés par M. Duvernoy, directeur des Affaires algériennes au ministère de l’Intérieur, a décidé également la création en France d’organismes d’assistance et de protection pour les travailleurs indigènes.
“Dorénavant les travailleurs algériens et nord-africains, avant de s’embarquer pour la France, devront produire un certificat d’engagement visé par le ministère du Travail, un certificat médical et une carte d’identité avec photographie délivrée par le maire ou l’administrateur de la commune où l’indigène est domicilié.”
“Le ministère de l’Intérieur a décidé que ces mesures seraient appliquées à partir du 1er octobre 1924.”
Donc, à partir du 1er octobre, les administrateurs pourront empêcher le départ pour la France de ceux qu’ils embarquaient quand il s’agissait d’aller combattre ceux qu’ils appelaient des barbares. Je sais, et d’autres sauront s’ils ne s’en sont pas encore aperçu, où sont les barbares. Ce sont les politiciens hypocrites qui n’ont rien à envier à Mussolini. Et pour bien montrer cette hypocrisie, je leur affirme que l’indigène ne quitte son pays que parce qu’il ne peut plus y vivre, parce qu’il y est abominablement pressuré, exploité. C’est un esclave qu’ils veulent conserver à ceux qui l’ont dépouillé de sa terre natale.
Ce qu’il abandonne en Algérie, M. Marius Moutet, député “socialiste !….”, c’est un peu de misère.
Voilà ce que vous prie un Algérien et qui ajoute : “Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils que vous leur avez appris à manier pour les diriger contre leurs véritables ennemis, au nom du droit à la vie, et non comme autrefois pour une soi-disant patrie marâtre et criminelle.

Dans Le Libertaire, n° 242, 16 aout 1924.


 Le centenaire de la conquête de l’Algérie

Le gouvernement et la bourgeoisie française célébreront, l’an prochain, le centenaire de la conquête de l’Algérie. Nous verrons, à cette occasion, les patriotes et les chauvins de tout acabit s’en donner à cœur joie ; les folliculaires appointés des grands bourreurs de crânes proclameront, en de massives colonnes, les vertus civilisatrices de la France.

Que nous a donc apporté cette France si généreuse dont les lâches et les imbéciles vont partout proclamant la grandeur d’âme ?

Interrogez un simple indigène, tâchez de gagner sa confiance. L’homme vous dira de suite la lamentable situation de ses frères et l’absolue carence de l’administration française devant les problèmes d’importance vitale.

La presque totalité de la population indigène vit dans la misère physique et morale la plus grande. Cette misère s’étale largement. Dans les villes d’Algérie, ce ne sont, la nuit venue, que gens déguenillés couchés sous les arcades, sur le sol. Dans les chantiers, les mines, les exploitations agricoles, les malheureux indigènes sont soumis à un travail exténuant pour des salaires leur permettant à peine de se mal nourrir.

Commandés comme des chiens par de véritables brutes, ils n’ont pas même la possibilité de recourir à la grève, toute tentative en ce sens étant violemment brisée par l’emprisonnement et les tortures. N’ayant aucun des droits de citoyen français, soumis à l’odieux et barbare code de l’indigénat, les indigènes sont traînés devant des tribunaux répressifs spéciaux et condamnés à des peines très dures pour des peccadilles qui n’amèneraient, dans la métropole, qu’une simple admonestation.

Toute presse indigène étant interdite, toute association étant vite dissoute, il ne subsiste, en Algérie, aucune possibilité de défense pour les malheureux indigènes spoliés et exploités avec la dernière crapulerie qui puisse exister.

Ils sont astreints à un service militaire de deux ans, car ils constituent, pour les boucheries guerrières, un appréciable réservoir de chair à canon. Pendant la – guerre du droit », un grand nombre d’entre eux furent immolés à la victoire de cette France qui est bien pour eux la plus épouvantable des marâtres.

Avec des crapuleries les plus basses, le gouvernement français a anéanti toutes les écoles indigènes du pays, les remplaçant par des écoles françaises en nombre, ridiculement insuffisant. Des douars comportant de nombreux villages, comptant des milliers et des milliers d’individus, sont entièrement privés d’enseignement. La généralité des femmes vivent dans l’ignorance absolue. Le résultat de cette politique ignoble est, dans les masses algériennes, une ignorance de bêtes de somme, ignorance voulue et entretenue par l’administration française.

Civilisation, n’est-ce pas ! Oh, lâches gouvernants ! L’agent de cette administration, auprès des indigènes, est un sinistre individu nommé caïd, individu méprisable, mouchard, il achète sa charge de policier et exerce une véritable terreur sur ses malheureux compatriotes. Canaille vénale, le caïd est toujours à vendre. Malheur à celui qui, ayant commis une faute légère, ne peut acheter son silence ! Malheur à l’indigène qui n’a pas l’heur de lui plaire ! Il fera connaissance avec les tribunaux d’exception, tôt ou tard.

La colonisation française aurait-elle apporté le progrès technique en Algérie ? Elle y a construit une seule ligne de chemin de fer, avec une seule voie. Dans la presque totalité de la colonie, les indigènes sont obligés, pour se déplacer, d’accomplir des marches longues et pénibles. Dans les campagnes, il n’y a point de service postal pour les indigènes ; ces derniers doivent, s’ils veulent entrer en possession d’une lettre ou d’un colis, perdre plusieurs jours pour aller à la ville et s’en retourner. Les routes, les ponts sont très rares, et les indigènes payent des impôts écrasants.

Beau progrès, vraiment !

Le sol de l’Algérie est riche, et les industriels et gros commerçants français rapaces, sans scrupules. Ils n’ont pas hésité à détruire complètement la civilisation algérienne, jadis florissante, parcelle de la grande civilisation musulmane. Ils ont mis à la place l’oppression féroce, l’arrogance, la misère, la mort. Leur civilisation !

Inaugurée par un vol pur et simple – le refus de la France de payer une livraison de blé – la conquête de l’Algérie ouvrit, pour la bourgeoisie française, une ère de banditisme colonial qui n’est point close.

Donc, pour votre cynique parade, Messieurs les bourgeois et vos valets de tous poils, et malgré la haute prétention du napoléonet Chiappe qui espère museler les « subversifs » coloniaux, le groupe anarchiste algérien est décidé à démontrer à l’opinion publique vos crimes, vos ignominies que vous voulez baptiser du mot « civilisation ».

Dans La Voie libertaire, n°30. 21 septembre 1929.


 A l’opinion publique

Au moment où se déroulent, avec un faste inouï, les fêtes du centenaire de la conquête de l’Algérie, il a paru aux Algériens résidant en France qu’il était utile, indispensable même, de faire entendre à l’opinion publique métropolitaine quelques vérités au milieu du concert de louanges officielles qui tend à couvrir de son bruit les plaintes d’un peuple qui souffre.

Certes, il serait beau de commémorer un centenaire si celui-ci avait pour but de magnifier un bel acte : l’affranchissement du peuple algérien. Malheureusement, le centenaire que l’on fête, en Algérie, n’a pas cette haute signification.

Depuis que le gouvernement de Charles X imposa, il y a cent ans, par la force du sabre, la « civilisation » à l’Algérie, qu’y a-t-il de changé ? Les colonisateurs et les marchands ont suivi la route tracée dans le sang du peuple arabe par les conquérants ; les uns ont dépossédé les indigènes et courbé sous leur joug hommes, femmes et enfants ; les autres se sont efforcés d’acquérir pour rien les produits naturels tout en vendant fort cher ce qu’ils apportaient. Concessionnaires et banquiers sont venus doubler l’ancien esclavage et, unis à la féodalité indigène, ont fait régner dans le pays conquis la plus dure exploitation.

Ainsi ce peuple, qui ne demandait rien à personne, a vu s’ajouter à la tyrannie de ses anciens maîtres celle des maîtres nouveaux.

A-t-il, au moins, retiré quelques bénéfices de la « civilisation » qu’on lui imposa il y a cent ans ? Non. Astreint aux devoirs des citoyens, il n’en possède pas les droits. Il reste soumis à l’odieux régime de l’indigénat qui fait de tous les Algériens des êtres diminués.

Pour lui, pas de liberté d’association, de pensée et de presse, mais les cours criminelles, les tribunaux répressifs qui font pleuvoir sur les malheureux Arabes les amendes et les corvées administratives, l’emprisonnement arbitraire, la confiscation. C’est l’Inquisition au XXe siècle.

Pour lui, pas de droit de vote, mais le service militaire de deux ans, alors que le Français ne fait que 18 mois.

Pour lui, la réquisition pour les travaux insalubres, mais pas d’écoles pour les filles et quelques-unes seulement pour les garçons.

Pour lui encore, les impôts écrasants, les brimades des féodaux arabes, d’accord avec l’administration et le gouvernement, mais pas de logements, pas d’hygiène, pas de législation du travail.

Économiquement et politiquement, le peuple algérien est absolument esclave, deux fois esclave. Il ne possède réellement que deux droits : souffrir et payer, souffrir en silence et payer sans rechigner.

C’est le centenaire d’un tel état de choses que les aristocrates arabes et les ploutocrates français, satisfaits et heureux, commémorent en ce moment en Algérie.

Les Algériens qui ont pu quitter ce pays inhospitalier sont solidaires de leurs frères restés de l’autre côté de la Méditerranée. Ils ont voulu, à l’occasion de ce centenaire, éclairer l’opinion publique métropolitaine, lui faire connaître l’odieux régime imposé à tout un peuple. Ils demandent à cette opinion de les aider à conquérir les droits dont jouissent tous lés autres citoyens français, puisqu’on leur impose des devoirs plus grands et plus lourds. Ils réclament notamment : l’abolition de l’indigénat, le droit syndical, la liberté de la presse, l’extension à l’Algérie de toute la législation sociale française.

Ils espèrent que leur appel sera entendu tout particulièrement par leurs frères : les travailleurs français. Et, en revanche, ils assurent ceux-ci de leur solidarité dans les luttes qu’ils entreprendront pour la libération commune. Ils savent que Français et Algériens n’ont qu’un ennemi : leur maître. Fraternellement unis, ils sauront s’en débarrasser pour fêter ensembles leur affranchissement.

La section algérienne de la C.G.T.S.R. / AIT.

P.S. – Cet article sera tiré en plusieurs milliers de tracts, ils sont gratuits à toute individualité ou groupement anarchistes et syndicalistes fédéralistes désireux de le diffuser. Les commander à Saïl Mohamed, Paris, 20ème, ou au siège de la C.G.T.S.R / AIT., Paris, 10e

Dans La Voix libertaire, n° 55. 15 mars 1930.


 Pour elle comme pour vous, debout, peuple algérien !

Un cri de haine et de dégoût autant que de désespoir et de révolte vient de jaillir de la poitrine d’une jeune femme pour votre délivrance.
Entendez bien, mes frères musulmans, c’est une femme, une femme Française, une anarchiste, qui, exaspérée par l’abominable régime d’exception qui vous opprime et vous empêche d’être des hommes comme les autres, tira un coup de revolver sur un policier qui se trouvait à la bourse du travail d’Alger.
C’est pour votre cause, peuple musulman, qu’une anarchiste souffre en ce moment dans la prison de cette ville. Elle n’a fait cependant que manifester son indignation à votre place, à vous qui êtes des hommes !
En correctionnelle ou à la cour d’Assises où son geste doit l’amener, c’est toutes les atrocités que vous subissez, depuis un siècle que l’on vous “civilise”, qui seront évoquées.
Mais vous, peuple algérien, peuple esclave, allez-vous rester indifférents à cette cause qui est la vôtre ? Laisserez-vous cette femme, cette sœur, sans défense, au milieu de l’organisme draconien qui s’apprête à la broyer, quand elle-même sacrifie sa liberté pour défendre votre liberté ?
Cela serait un crime des plus lâches.
Soyez donc prêts à répondre à l’appel des organisations ouvrières françaises et algériennes, soyez prêts à vous battre s’il le faut contre tous ceux qui voudront vous empêcher de demander justice et libération pour une sœur qui doit être pour vous sacrée.
Pendant la guerre, le gouvernement de la Troisième République vous a montré comment il fallait mourir pour les beaux yeux des financiers et des banquiers de la métropole. Aujourd’hui, à votre tour, sachez lui montrer que vous êtes prêts à lutter de toutes vos forces pour votre propre cause et, en arrachant la libération de Marguerite Aspes, c’est la libération de toute une race honteusement opprimée que vous obtiendrez.
Pour elle comme pour vous, debout, peuple algérien, debout !

Dans L’Eveil social, première année, n°2, février 1932.


 A bas le code de l’indigénat !

Hommes de cœur, comprenez enfin nos cris de douleur, nos appels de détresse et réclamez avec nous l’abolition totale de l’ignoble code de l’indigénat qui mine lentement le moral et le physique du peuple algérien et est une tache à l’honneur de la France dite républicaine et démocratique.

Vous qui frémissez quand une injustice se produit dans votre entourage, qui protestez avec énergie quand une victime du fascisme gémit dans une geôle, qui vous révoltez quand à l’autre bout du monde (l’Algérie n’est qu’à 750 km de la métropole), un innocent agonise, victime d’une répression, vous ne pouvez pas rester sourds à notre appel et être insensibles à cette iniquité monstrueuse : un peuple tout entier, dont le seul crime est d’avoir été vaincu et dépossédé par la force, croupit dans des conditions de vie misérables et subit un esclavage qui déshonore notre siècle.

Car enfin, qu’est-ce que le code de l’indigénat ?

C’est tout simplement cet ensemble de lois qui mettent l’indigène algérien à la merci de la métropole, qui exigent des devoirs et des charges écrasants, mais qui en échange ne donnent aucun droit. Il est formellement interdit au français d’outremer de se syndiquer pour se défendre contre un patronat qui l’exploite et l’opprime. Pour lui, pas de liberté d’opinion, pas de liberté de la presse. Ses écoles sont rares, et l’instruction est à un niveau tellement bas que très peu peuvent en profiter et restent dans une ignorance complète qui permet une exploitation éhontée. L’indigène n’ayant pas le droit de vote, on lui impose une dictature qui le traque et le rançonne. Les impôts écrasants sont engloutis en partie dans de louches affaires car, malgré leur importance, les villages indigènes sont dans leur généralité privés de lumière, de postes et de télégraphe, et il n’y a pour ainsi dire pas de routes carrossables.

Pour cacher cette incurie, les gouvernants invoquent ce motif aussi absurde qui ridicule : “Pour qu’il soit mis au rang des “civilisés”, l’indigène doit renoncer à son statut personnel qui lui donne le droit de se marier avec plusieurs femmes.” Parce qu’en France, voyez-vous, il n’y a pas de harem, mais l’hypocrisie en matière sexuelle existe davantage qu’en Algérie. Et au point de vue religieux, quand les ministres laïcs s’agenouillent cyniquement et sans foi devant un dieu de carton ou en plâtre, qu’ont-ils à reprocher au malheureux bicot qui pratique dees rites qui ne sont pas plus ridicules que ceux des autres religions, car elles se valent toutes et ne sont fondées que sur la crédulité de leurs fidèles.

Mais voici qu’en l’an 1936, le gouvernement de Front populaire veut, dit-on, atténuer ce mal ; l’atténuer seulement, et non le guérir complètement, même en ayant le pouvoir.

Croit-il qu’avec un os à ronger il va calmer la révolte qui gronde ? Ne songe-t-il pas que le “sidi” à qui l’on a appris à mourir pour les marchands de patriotisme sur les champs de bataille de la dernière boucherie pourrait peut-être pousser sa révolte jusqu’à la délivrance totale ? Ne voit-il pas que, là-bas, les fascistes travaillent, que les fruits de leur propagande commencent à apparaitre à une cadence accélérée. Les suppôts de l’hitlérisme vont-ils être les seuls bénéficiaires de l’incurie des gouvernants qui ne veulent pas se rendre compte que leur politique néfaste envers un peuple opprimé les jette pieds et poings liés dans les bars du fascisme. Nous qui sommes nés et avons vécu en Algérie et qui connaissons le tempérament de nos compatriotes, nous disons : “Prenez garde, si vous ne donnez pas l’égalité des droits aux indigènes, si vous leur refusez l’instruction, vous serez coupables de la révolte d’un peuple accablé qui souffre depuis cent ans et qui sera capable de tenter la pire aventure pour reconquérir sa liberté.” Nous voyons tellement ce danger que nous croyons de notre devoir de vous donner l’alerte.
Nous ne sommes pas des politiciens, mais de simples travailleurs qui voient bien plus loin qu’on le croit communément.
Notre appel doit être entendu par tous ceux pour qui la liberté n’est pas un vain mot.
A bas tous les fascismes !

Pour le groupe anarchiste des indigènes algériens,
Saïl Mohamed.

Dans Le Libertaire, n° 506, 24 juillet 1936.


 Lettre du front

Farlete, le 30 octobre 1936.

A mes bons camarades de la CGTSR-AIT.
Je vous ai écrit dernièrement en vous disant que nous étions une douzaine de copains de la CGTSR. au groupe international. Nous sommes actuellement 52, venant un peu de partout en France,et pour célébrer ce petit groupement de camarades sur le champ de bataille, nous avons improvisé un chiffon peint en rouge et noir, avec l’inscription : CGTSR, FAF, AIT, en gros caractères, et l’avons planté là, face à la canaille fasciste tremblant de frousse.
Hé oui ! Nous sommes là, entendant très bien, de nos positions, les sirènes des usines de Saragosse. Cela pour vous dire purement et simplement que nous ne sommes pas loin du but. Sans lunettes, bien moins avec des jumelles, nous voyons très bien la ville avec nos SIMPLES YEUX. Comprendra qui voudra (sauf Clément Vautel, Larocque et autres comédiens qui amusent la galerie !).

Croyez moi, braves camarades, je ne vous écris pas de Perpignan ou d’une autre ville frontière comme est de règle chez les pisse-copie de la belle presse fasciste, républicaine ou même démocratique. Je ne vous écris même pas de Farlete, mais de bien plus loin encore, c’est-à-dire près de Saragosse.
Mais au fait, que dit la grrrrande presse d’information ?
Ici, je ne lis pas, mais je sais qu’elle ne changera pas sa nourriture, je lui adresse le dégoût d’un milicien combattant écœuré de sa servilité et de ses mensonges crapuleux.
Ma vieille mère se croit belle à 80 ans tout comme le fascisme agonisant qui se croit encore vivant.
Quant à la question de la militarisation des milices, criez-le à qui voudra l’entendre sans risque d’être démentis : dans toutes les colonnes dirigées par les anarcho-syndicalistes, et elles sont les plus nombreuses : “ Miliciens, oui, soldats, jamais ! ”.
Tout est liberté chez nous, et cette liberté fait de nous des hommes disciplinés, bravant la mort et la torture.
Nous ne marcherons jamais à la baguette, mais nous ne pâlirons jamais devant l’ennemi.

Militarisation ? Dans les colonnes des politiciens, rien ne nous étonne, mais chez nous il n’y a que des camarades sans dieu ni maître, tous sur le même pied d’égalité.
Durruti est notre guide et notre frère. Il mange et couche avec nous, il est moins bien habillé que nous, il n’est ni général, ni caïd, mais un milicien digne de notre amitié.
Les grades, la fanfaronnade et l’ambition sont le rêve des polichinelles de tout acabit et non pas de ces milliers et de milliers d’anarcho-syndicalistes qui font la beauté de l’Espagne libertaire.
A la prochaine, et au nom de mes camardes je vous envoie à tous notre salut fraternel.

Saïl Mohamed, sans grade ni matricule, comme tous ses camarades.
Dans L’Espagne Antifasciste, n°17, 4 novembre 1936.


 La mentalité kabyle

A maintes occasions, j’ai parlé dans ces colonnes du tempérament libertaire et individualiste caractérisé de mes compatriotes berbères d’Algérie. Mais aujourd’hui, alors que la caverne d’Ali Baba d’outre-mer craque et croule, je crois utile d’affirmer, contre tous les pessimistes professionnels ou les rêveurs en rupture de places lucratives que l’Algérie libérée du joug colonialiste serait ingouvernable au sens religieux, politique et bourgeois du mot. Et je mets au défi toutes les canailles prétendant à la couronne d’apporter la moindre raison valable et honnête à leurs aspirations malsaines, car je leur oppose des précisions palpables et contrôlables, sans nier cependant que leur politique a quelque succès quand il s’agit d’action contre le tyran colonialiste.

Il faut voir l’indigène algérien, le Kabyle surtout, dans son milieu, dans son village natal et non le juger sur son comportement dans un meeting, manifestant contre son ennemi mortel : le colonialisme.
Pour l’indigène algérien, la discipline est une soumission dégradante si elle n’est pas librement consentie. Cependant, le Berbère est très sensible à l’organisation, à l’entraide, à la camaraderie mais, fédéraliste, il n’acceptera d’ordre que s’il est l’expression des désirs du commun, de la base. Lorsqu’un délégué de village est désigné par l’Administration, l’Algérie le considère comme un ennemi.

La religion qui, jadis, le pliait au bon vouloir du marabout, est en décadence, au point qu’il est commun de voir le représentant d’Allah rejoindre l’infidèle dans la même abjection. Tout le monde parle encore de Dieu, par habitude, mais en réalité plus personne n’y croit. Allah est en déroute grâce au contact permanent du travailleur algérien avec son frère de misère de la métropole, et quelques camarades algériens sont aussi pour beaucoup dans cette lutte contre l’obscurantisme.

Quand au nationalisme que j’entends souvent reprocher aux Algériens, il ne faut pas oublier qu’il est le triste fruit de l’occupation française. Un rapprochement des peuples le fera disparaître, comme il fera disparaître les religions. Et, plus que tout autre, le peuple algérien est accessible à l’internationalisme, parce qu’il en a le goût ou que sa vie errante lui ouvre inévitablement les yeux. On trouve des Kabyles aux quatre coins du monde ; ils se plaisent partout, fraternisent avec tout le monde, et leur rêve est toujours le savoir, le bien-être et la liberté.
Aussi, je me refuse à croire que des guignols nationalistes puissent devenir un jour ministres ou sultans dans le dessein de soumettre ce peuple, rebelle par tempérament.

Jusqu’à l’arrivée des Français, jamais les Kabyles n’ont accepté de payer des impôts à un gouvernement, y compris celui des Arabes et des Turcs dont ils n’avaient embrassé la religion que par la force des armes. J’insiste particulièrement sur le Kabyle, non pas parce que je suis moi-même Kabyle, mais parce qu’il est réellement l’élément dominant à tout point de vue et parce qu’il est capable d’entraîner le reste du peuple algérien dans la révolte contre toute forme de centralisme autoritaire.
Le plus amusant de l’histoire, c’est que la bande des quarante voleurs ou charlatans politiciens nous représente le nationalisme d’outre-mer sous la forme d’une union arabe avec l’emblème musulman et avec des chefs politiques, militaires et spirituels à l’image des pays du Levant. J’avoue que le dieu arabe de nos sinistres pantins d’Algérie a bien fait les choses, puisque la guerre judéo-arabe nous révéla que les chefs de l’islamisme intégral ne sont rien d’autre que de vulgaires vendus aux Américains, aux Anglais, et aux Juifs eux-mêmes, leurs prétendus ennemis. Un coup en traître pour nos derviches algériens, mais salutaire pour le peuple qui commence à voir clair.

Pensez donc, un bon petit gouvernement algérien dont ils seraient les caïds, gouvernement bien plus arrogant que celui des roumis, pour la simple raison qu’un arriviste est toujours plus dur et impitoyable qu’un « arrivé » ! Rien à faire, les Algériens ne veulent ni de la peste, ni du choléra, ni d’un gouvernement de roumi, ni de celui d’un caïd. D’ailleurs, la grande masse des travailleurs kabyles sait qu’un gouvernement musulman, à la fois religieux et politique, ne peut revêtir qu’un caractère féodal, donc primitif. Tous les gouvernements musulmans l’ont jusqu’ici prouvé.

Les Algériens se gouverneront eux-mêmes à la mode du Village, du douar, sans députés ni ministres qui s’engraissent à leurs dépens, car le peuple algérien libéré d’un joug ne voudra jamais s’en donner un autre, et son tempérament fédéraliste et libertaire en est le sûr garant. C’est dans la masse des travailleurs manuels que l’on trouve l’intelligence robuste et la noblesse d’esprit, alors que la horde des « intellectuels » est, dans son immense majorité, dénuée de tout sentiment généreux.
Quant aux staliniens, ils ne représentent pas de force, leurs membres se recrutent uniquement parmi les crétins ou déchet du peuple. Car l’indigène n’a guère d’enthousiasme pour se coller une étiquette, qu’elle soit mensongère ou super-fasciste.
Pour les collaborateurs, policiers, magistrats, caïds et autres négriers du fromage algérien, leur sort est réglé d’avance : la corde, qu’ils valent à peine.

Pour toutes ces raisons, mes compatriotes doivent-ils être considérés connue d’authentiques révolutionnaires frisant l’anarchie ? Non, car s’ils ont le tempérament indiscutablement fédéraliste et libertaire, l’éducation et la culture leur manquent, et notre propagande, qui est cependant indispensable à ces esprits rebelles, leur fait défaut.
C’est ce pourquoi œuvrent nos compagnons anarchistes de la fédération nord-africaine [1].

Dans Le Libertaire, 16 février 1951.


 Lettre aux Français

Pour légitimer le gangstérisme le plus crapuleux à l’encontre de mes compatriotes, les gouvernants français continuent à se servir du mensonge le plus grossier. Ils se disent « civilisateurs » mais cela ne trompe que les crétins, trop nombreux hélas dans cette France de 1951 !
Le terme de « civilisateurs » est une duperie tout juste bonne à faire rire les ânes les plus têtus ; l’histoire que vous avez écrite, oh, tristes sires, veut que les Maures d’Espagne qui allèrent jusqu’à Perpignan et même jusqu’à Poitiers et qui furent les constructeurs de l’Alhambra de Grenade soient les destructeurs de vos huttes sordides et fassent partie des pères de votre prétendue civilisation « française » ! Alors, fermez vos gueules et avouez que vous n’êtes que des sinistres pantins dénués de tout scrupule, des goujats sans cœur, esclaves du veau d’or, voleurs et assassins professionnels sans autres excuses.
Pour Hitler, la France était un pays sauvage qu’il fallait coûte que coûte civiliser. Pour Staline, la Pologne, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, etc … sont des contrées arriérées qu’il faut également mettre à la raison… et le baratin « civilisation » suit son chemin au détriment des idiots qui s’ignorent et applaudissent.
Au pis aller, et pour faire plaisir à votre lamentable orgueil, admettons que vous êtes les civilisateurs de l’Afrique du Nord et ce, malgré les preuves irréfutables du contraire que j’ai apportées dans mes six articles précédents et le coup de grâce que j’assène dans le présent.
En 1830, l’Algérie fut conquise à la suite du refus par la France de payer une livraison de blé faite par le bey d’Alger, ce qui a valu au consul de France un coup de chasse-mouche… Je passe donc la plume à un représentant officiel du pays « civilisateur » qui mettra le nez dans leur m… aux canailles sans aveux :
Voici une lettre de l’adjudant-major Canrobert, datée du 1er janvier 1842 de Koliah.
« Nous venons de faire plusieurs razzias dans les montagnes du petit Atlas. Nous avons surpris de nuit une assez grande quantité de Kabyles et enlevé plusieurs troupeaux, des femmes, des enfants et des vieillards. Ces opérations qui, je dois l’avouer, sont d’une grande ressource pour les approvisionnements de l’armée, sont du point de vue militaire du plus fâcheux effet. Le soldat, mal ou pas surveillé, excité d’ailleurs par l’appât du pillage, se livre aux excès les plus grands qui vicient singulièrement son caractère. »
La citation de cette lettre est le commencement d’une série d’autres qui vont suivre, vieux cheval de bataille, j’entends prendre la défense de mes malheureux compatriotes opprimés, s’il le faut au prix de ma liberté et même de ma vie, sans aucune faiblesse et c’est avec une profonde émotion, j’en suis sûr, que les damnés d’ outre-mer accueilleront le désintéressement total d’un humble représentant de la fédération anarchiste.

Dans Le Libertaire, 3 août 1951.


 Annexe I : Algériens ne votez pas

L’émancipation des travailleurs ne sera l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes. L’émancipation des peuples coloniaux ne sera l’œuvre que des colonies eux-mêmes.
Ne confiez pas vos droits à des arrivistes en quête de fauteuils, à des traitres qui oublieront leurs promesses sitôt, à des féodaux, à des agrariens.

ALGÉRIENS NE VOTEZ PAS.

Le Parlementarisme est une duperie sur le plan international (ONU), national et algérien.

Sur le plan national

LE PARLEMENT AMÉRICAIN accentue sa position belliciste (votes demandant de désigner la Chine comme agresseur) ; or, Chine agresseur = guerre.
LES SOVIETS russes ont vécu : leur essence populaire est tout entière perdue au profit d’une Bureaucratie totalitaire et de son chef, le tyran Staline qui fournit à l’Amérique le chrome et manganèse des armes pour de futurs massacres.
LE PARLEMENT FRANÇAIS entérine toutes les lois de misères et de répression antiouvrières, vote les écrasants budgets militaires, et se fait le servile laquais de l’Amérique en guerre.
Les Parlements Italiens, Anglais, Belges, etc…, Slovaques, Polonais, Hongrois etc…, ne sont que des échos de la voix de leurs maîtres.

NE VOTEZ PAS C’EST TOUJOURS QUE FURENT ARRACHES LES REFORMES IMPORTANTES DE STRUCTURES ET GAINS SUBSTANTIELS

LE PARLEMENT CROUPION ALGÉRIEN ? AUMÔNE du Statut impérialistes, concentre en lui tous les vices ci-dessus énumérée aggravée par sa tare colonialiste.
« Le Gouverneur est responsable de ses actes devant le Gouvernement de la République » (Article 5 du Statut de l’Algérie).
« L’Assemblée Algérienne est libre, après homologation, « d’étendre la loi métropolitaine en Algérie, soit purement et simplement, soit après ADAPTATION.

Nous avons vu comment l’AA a ADAPTE la Sécurité Sociale agricole, en la sabotant, comment les Communes mixtes ont été supprimée sans l’être.
Comment en serait-il autrement : 70 délégués totalisent plus de 200.000 habitants.

FLINOIS veut réduire le budget social au profit de l’armée : l’AA votera.

De plus, les urnes truquées, les pressions policières, les maquillages, feront de « vos élus », non pas ce que vous auriez voulu qu’ils soient mais ce que les aura faits le Proconsul de l’Empire.

Et vous savez cependant quels résultats écœurants donnent ailleurs les votes libres : alors truqués.

NON. Faites comprendre aux futurs exploiteurs qu’ils ne représentent qu’eux. Ne donnez pas mandat en blanc à ceux qui, demain seront les agents serviles, du Capital privé américain ou d’Etat russe fauteurs de guerre ; de l’exploitation colonialistes ou nationaliste.

Mais travaillez à l’avènement d’une organisation égalitaire et libre de laquelle les travailleurs (devenus propriétaires des moyens de production).
Les consommateurs gèreront eux-mêmes la production, la répartition, la distribution par leurs syndicats et coopératives, et dans laquelle la Commune sera gérée par tous et bénéfice de tous.

Une organisation qui se fera de bas en haut, par la libre association et fédération des travailleurs dans leurs associations, dans les communes, les régions, les nations et dans une grande fédération internationale des travailleurs, réalisant l’ordre de la liberté et du bonheur général, affirmant et mettant d’accord les intérêts des individus et de la Société.

MOUVEMENT LIBERTAIRE NORD AFRICAIN, 6 rue du Roussillon, Alger.
Lisez Le Libertaire.

Tract du MLNA de 1951.


 Annexe II : Alerte

Le Mouvement Libertaire Nord Africain estime que le véritable responsable des évènements actuels, en liaison avec ceux du Maroc et de Tunisie est le régime colonialiste, basé sur l’expropriation des terres, la surexploitation, le chômage, la répression et l’opposition au droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, et à leurs aspirations révolutionnaires.

Le M.L.N.A. signale que l’accusation contre la propagande étrangère n’est qu’une diversion afin de détourner l’attention internationale des véritables responsabilités du régime colonialiste.
Le M.L.N.A. proteste violemment contre la dissolution arbitraire du MTLD., la détention non moins arbitraire de ses responsables et militants, envers qui il exprime sa solidarité, les procédés employés pour les faire « avouer », et réclame leur libération immédiate et le rapport du décret de dissolution, les atteintes à la liberté de la presse et d’expression, en Algérie et en France, par la saisie illégale des journaux, y compris celle du Libertaire, organe de la Fédération Communiste Libertaire, 145 Quai de Valmy, Paris Xe.

Et, à cette occasion, il manifeste sa solidarité envers cette dernière organisation, membre comme lui de l’internationale Communiste Libertaire, qui en liaison avec les peuples et les travailleurs coloniaux mène la lutte anti-colonialiste, et à lancé, en France, un appel solennel pour la constitution d’un « Comité de lutte contre la répression colonialiste ».

Le M.L.N.A. dénonce le caractère provocateur des mesures militaires et policières, et, en particulier de celles qui risquent de s’abattre sur la malheureuse population de l’Aurès, et grâce auxquelles, les éléments colonialistes les plus réactionnaires espèrent renouveler les massacres du Constantinois et raffermir leur surexploitation.

Le M.L.N.A. dénonce le caractère haineux, mensonger de la presse colonialiste aux ordres de la grosse colonisation et de la sauvegarde de ses privilèges.

La solution n’est pas dans le néo colonialisme économique et social du gouvernement Mendès France, au service de l’impérialisme français et de sa bourgeoisie.

Elle n’est pas dans le renforcement de « L’Ordre », préconisé et obtenu par la Fédération des Maires, agents de la grosse colonisation, grâce à une campagne de panique savamment orchestrée parmi l’opinion publique et à des menaces à l’égard des responsables qui ne sauraient pas faire respecter « l’Ordre ».

Elle n’est pas, non plus, dans celle du parti prétendu communiste aux ordres de l’impérialisme soviétique, avec sa trahison, comme à Genève, de la libération révolutionnaire des peuples et des travailleurs, par les marchandages entre gouvernements impérialistes.

Elle n’est pas non plus, dans la collaboration, comme en Tunisie, entre une bourgeoisie autochtone, trahissant l’émancipation révolutionnaire des travailleurs, et la bourgeoisie française.

La solution est, au-delà de la simple libération politique nationale dans la lutte de tous les exploités, en union étroite avec les travailleurs révolutionnaires de France, l’ennemi étant le même, contre tous les exploiteurs, à quelque race qu’ils appartiennent, vers la société sans classe et sans Etat, la société communiste libertaire.

Et dans l’ordre d’urgence, elle est dans les Comités de lutte contre la répression, que le M.L.N.A. appelle solennellement tous les anticolonialistes, révolutionnaires, syndicalistes, hommes de conscience libre à constituer d’urgence, s’ils ne veulent pas que la répression s’abatte sur eux également et sur l’idéal révolutionnaire qu’ils représentent.

Le Mouvement Libertaire Nord Africain.

Tract du MLNA suite à la « Toussaint rouge », Novembre 1954.
Source : CAOM/Alger/3F60, Courrier du commissaire divisionnaire au préfet, Alger, 3/12/1954.


 Annexe III : Étranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
Hommes de pays loin
Cobayes des colonies
Doux petits musiciens

Soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
Au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
Embauchés débauchés
Manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
Rescapés de Franco
Et déportés de France et de Navarre
Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
La liberté des autres.

Esclaves noirs de Fréjus
Tiraillés et parqués
Au bord d’une petite mer
Où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
Qui évoquez chaque soir
Dans les locaux disciplinaires
Avec une vieille boîte à cigares
Et quelques bouts de fil de fer
Tous les échos de vos villages
Tous les oiseaux de vos forêts
Et ne venez dans la capitale
Que pour fêter au pas cadencé
La prise de la Bastille le quatorze juillet.

Enfants du Sénégal
Départriés expatriés et naturalisés.
Enfants indochinois
Jongleurs aux innocents couteaux
Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
De jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd’hui de retour au pays
Le visage dans la terre
Et des hommes incendiaires labourant vos rizières.
On vous a renvoyé
La monnaie de vos papiers dorés
On vous a retourné
Vos petits couteaux dans le dos.

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez.

[Ce poème de Jacques Prévert, publié en 1951, est dédié à Mohamed Saïl.]

[Brochure éditée par Ravage Editions, avril 2019.]

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Crest, france Enedis peut à nouveau installer le compteur linky

Fance Bleu Drôme Ardèche  30 mars 2019 à 6:10

Enedis inaugure ses nouveaux locaux à Crest. L’entreprise publique de distribution d’électricité avait été victime d’un incendie criminel il y a près de deux ans. Pour les salariés, c’est un nouveau départ.

Murs blancs, sol blanc, les nouveaux locaux d’Enedis à Crest sont neufs et ça se voit. Le 9 juin 2017, ce même bâtiment était entièrement noirci, victime d’un incendie criminel revendiquépar un groupe de militants libertaires. Les travaux de rénovation se sont achevés en fin d’année 2018. Il a fallu tout refaire : fenêtres, sol, alimentation électrique, circuits informatiques… pour un coût total de près de 300 000 €.

Pour Julien, le responsable technique, ce nouveau départ dans les mêmes locaux qui avaient brûlé, c’est une façon de montrer que les criminels « n’ont pas gagné et qu’on est encore là ».

Les auteurs de l’incendie n’ont pas été retrouvés

 

 

Italie – Opération Scintilla : Nico encore transféré

Nous qui sommes coincé-e-s à valence sans pouvoir manifester à turin, on vous donne des adresses pour leur écrire.. c’est le minimum de solidarité. Le 29  Mars à la permanence du laboratoire anar un dictionnaire et des enveloppes pour envoyer des lettres


Insuscettibile di ravvedimento / jeudi 28 mars 2019

Niccolò Blasi, anarchiste arrêté le 7 février dans le cadre de l’opération répressive « Scintilla« , qui a mené à l’expulsion de l’Asilo occupato à Turin et à l’arrestation de six personnes (dont deux sorties par la suite, parce que l’accusation d’ »association subversive » est tombée), a été transféré à nouveau, cette fois depuis Ivrea vers Cuneo.

L’adresse pour lui écrire :

Niccolò Blasi
Casa Circondariale di Cuneo
via Roncata 75
12100 Cuneo (Italie)

 

Les autres compas arrêtés le 7 février sont toujours dans les prisons de Ferrara et Rebibbia. Leurs adresses :

Silvia Ruggeri
C. C. di Rebibbia femminile
via Bartolo Longo 92
00156 Roma (Italie)

Antonio Rizzo
Giuseppe de Salvatore
C. C. di Ferrara
via Arginone 327
44122 Ferrara (Italie)

lu sur attaque

Paris, France : Incendie de véhicules de la mairie en solidarité – 26 mars 2019

Répandre la RAGE

S. est en taule depuis un an. Il est accusé de l’incendie de plusieurs véhicules de la gendarmerie, à Limoges le 18 septembre 2017, pendant le procès Quai de Valmy.
Nous sommes parmi celles et ceux qui ne sont pas rester en silence face à cette affaire répressive. Aujourd’hui nous n’abandonnerons pas un compagnon qui est dans les mains de l’Etat.

Comme petit geste de solidarité avec lui la nuit du 26 mars on a mis le feu à deux camionettes et une voiture de la Mairie de Paris, rue Corvisart (13ème).
Parce que toute structure de l’état doit être détruite, que ce soit une caserne ou une école, une prison ou une CAF, une centrale nucléaire ou un hôpital, une voiture des flics ou de la Mairie, pour créer la possibilité de la liberté pour chacun.e

Solidarité aussi avec les compagnon.ne.s sous procès en Italie pour l’opération Scripta Manent (et celleux qui font face aux autres opérations répressive).

Liberté pour tous et toutes !
Vive l’anarchie !

[Publié sur Attaque, 27.03.2019]

Brosso,Piémont, Italie: Dimanche 31mars Sole et Baleno vivre dans la lutte

le 31 à  9 heure on se retrouve sur la place de Brosso

à 10 heure des interventions et après départ de la marche vers la Cavallaria (repas tiré du sac)

porter des vêtements de montagne.. au cas  de mauvais temps on se retrouvera dans un lieu à couvert


Retour sur la lutte en Val Susa et sur la mort des compagnons Sole et Baleno

Le 28 mars 1998 mourait Edoardo Massari dans la prison des Vallette. Baleno [1], comme l’appelaient les amis et les compagnons, était retrouvé pendu au lit de sa cellule. L’anarchiste, le poseur de bombes, le voleur, le « terroriste » s’en est allé, vivant dans le feu d’une existence hors-la-loi. L’État pensait alors avoir éteint avec un cercueil l’étincelle de la révolte que Baleno attisera pourtant à jamais dans le cœur de ceux qui luttent.
Edoardo avait été arrêté chez lui le 5 mars, pris à l’aube avec son ami Silvano et sa compagne Sole (Soledad Rosas) par la police de Turin. Tous trois ont été accusés de faire partie d’une fantomatique association subversive.
Quelques mois après la mort de Baleno, Sole a décidé de le suivre. Le 11 juillet au matin, elle s’est ôtée la vie en se pendant dans les WC de la communauté dans laquelle elle était en résidence surveillée : elle avait 24 ans.

Les juges turinois Laudi et Tatangelo, avec les pontes du commissariat, avaient décidé d’attribuer aux anarchistes la responsabilité des nombreux sabotages survenus en Val Susa contre le projet d’un train à grande vitesse (TAV). Ils avaient décidé de faire carrière, de devenir célèbres. Ils avaient décidé d’assassiner Edoardo et Sole. La capture des trois anarchistes a déclenché une salve d’applaudissements.
Tous –des politiciens aux industriels, des journalistes aux spéculateurs– avaient intérêt à trouver des responsables (peu importe qu’ils soient vrais ou présumés) aux attaques survenues en Val Susa. Les premiers pas de ce qui, des années plus tard, allait devenir la lutte emblématique contre les nuisances imposées par le progrès, le « David contre Goliath » qui inspirera tant de mouvements dans toute l’Italie, devaient être tués dans l’oeuf. L’hostilité des habitants de la vallée ne pouvant être achetée, il fallait au moins la priver d’une partie des armes auxquelles elle aurait pu avoir recours. En particulier, d’une des pratiques les plus craintes par les puissants et constituant depuis toujours le patrimoine des exclus : le sabotage.

Nier, y compris face à l’évidence, que les actions accomplies en Val Susa aient été l’expression d’un mépris collectif face à l’énième abus de pouvoir ; taire le fait évident que les sabotages aient été le fruit de mains et d’esprits différents, pas forcément « politisés » ; enfermer l’affrontement et le mal-être diffus au sein d’une guerre « privée » : d’un côté l’État, les entrepreneurs, les financiers du TAV, et de l’autre, les anarchistes. La population locale ? Ceux qui subiront directement les conséquences du train ? Hors-jeu.
Le piège tendu par les enquêteurs a fonctionné et l’attention générale –y compris celle des mouvements « antagonistes »– s’est déplacée du Val Susa aux rues de Turin. Immédiatement après les arrestations, une grande « campagne de solidarité » en faveur des trois anarchistes accusés a démarré à Turin. Une mobilisation qui a réussi à faire descendre dans la rue des centaines de manifestants. Dans d’autres villes d’Italie, les initiatives n’ont pas manqué : des manifs improvisées aux rassemblements, des blocages de rue aux actions de perturbation, et jusqu’aux sabotages de différentes structures de dévastation et d’oppression. Ce furent des jours d’intense activité, suivis de dizaines de plaintes, vérifications d’identité et perquisitions.
Les contrôles de police se sont resserrés sur chaque anarchiste, sur les amis des trois arrêtés et sur leurs familles. Les organes de presse –des plus conservateurs aux plus progressistes– se sont déchaînés en une meute visant à isoler totalement aussi bien les trois subversifs incarcérés que toute personne qui se solidarisait avec eux. Les anarchistes étaient présentés –en fonction de la « couleur » du journaliste– comme des êtres sanguinaires, des fous, des provocateurs, ou plus simplement comme des inadaptés sociaux. C’est à ce moment-là qu’a été créée la catégorie sociologique du « squatteur » : terroriste ou paria.

Les positions des anarchistes, et en particulier celle d’Edoardo, ont été mystifiées ou tues, au point même d’être effacées de la scène : le spectacle médiatique triomphait. Les idées, ces mêmes idées au nom desquelles « les trois » étaient arrêtés, pour lesquelles Edo et Sole mourront, ne réussissaient pas à émerger, étaient complètement étouffées par un croassement de corbeaux qui –de part et d’autre de la barricade– concourrait à vouloir faire oublier les événements déclencheurs de ces jours-là : c’est-à-dire les attaques contre le projet du TAV, c’est-à-dire le fait que l’État commençait à craindre une hostilité qui, dépassant pour une fois les illusions du dialogue et du dissensus en paroles, passait à la pratique.
Oui, l’État avait peur… après tout ce temps. Il avait peur des mains inconnues : des mains avec des piolets, avec des allumettes, avec de la poudre noire. Des mains qui remettaient en lumière non pas une simple opposition, une révolte individuelle, un acte symbolique, mais, et c’est bien plus important, qui redécouvraient l’espoir de pouvoir changer, de pouvoir reprendre le destin de sa propre existence, de sentir à nouveau –en chacun– le sens d’une justice dont ce monde est privé depuis toujours.
Parce qu’ils sont plus d’un à vouloir défendre leur terre et leurs affects ; beaucoup désirent vivre dignement et ne pas mourir empoisonnés et détruits par une poignée d’affairistes – de la politique, de l’entreprise et de l’industrie. Parce que beaucoup d’hommes et de femmes ressentent le désir de vivre enfin libres… libre comme l’a été Baleno jusqu’au bout.

Dix années ont passé depuis ce 28 mars où Baleno a été suicidé. Pourtant, ces luttes et ces pratiques –comme celles des compagnons morts avant et après lui– continuent de vivre dans les batailles de ceux qui incendient le monde. Les Tatangelo et Laudi (juges), les Genco (journalistes), les Petronzi (flics), ont assassiné Edo et Sole mais ne sont pas parvenus à endiguer leurs idées, nos idées. Baleno parlait et écrivait librement et –malgré la répression toujours plus acharnée– les anarchistes continuent de parler et d’écrire ; Baleno occupait des maisons vides pour se moquer de leur vie, et il y a toujours beaucoup de personnes qui, se foutant de la propriété, décident d’arracher à la spéculation un toit par leurs propres moyens ; Baleno a été arrêté (à Ivrea en 1993) parce qu’il construisait un engin explosif, et il y a encore beaucoup d’esprits et de cœurs courageux qui aiment s’adonner à la pratique méritoire de la destruction et de l’attaque contre les ouvrages du pouvoir. Baleno détestait le progrès technologique, le bétonnage des montagnes, la séparation de la vie dans des rôles préconçus et l’aliénation progressive dans laquelle l’être humain se précipite. Un être humain civilisé, moderne, auquel on a arraché toute autonomie, tout savoir et tout rapport de réciprocité. Aujourd’hui, la tension et l’obstination d’Edoardo –qui l’ont conduit à cultiver les montagnes aussi bien qu’à construire des machines à laver à pédales– sont partagées par de nombreux individus qui cherchent encore, malgré l’idéologie dévastatrice de la consommation, à recréer des rapports réels, à inventer, à reconquérir cette autonomie que l’industrie de la marchandise nous a ôté, nous abandonnant seuls dans un océan de gens, nous abandonnant seuls
parmi une montagne d’objets.
Enfin, Edoardo Massari détestait et combattait la guerre, les frontières, les patries. Face aux massacres perpétrés aujourd’hui partout dans le monde, face à une idéologie patriotarde renaissante, face au mythe des bons Italiens qui exportent la démocratie, nous devrions tous nous rappeler d’un petit geste accompli par Baleno il y a tant d’années… Il n’avait pas de drapeau, ne saluait pas le drapeau tricolore…
mais se torchait le cul avec – et pas de façon métaphorique. Pour toutes ces raisons, après toutes ces années, nous continuons de revendiquer notre complicité avec ces compagnons disparus – qu’ils aient été coupables ou innocents. Nous sommes encore là pour répéter qu’Edo et Sole continueront à vivre dans nos luttes, dans nos
idées et… que nous n’avons pas oublié leurs assassins.


La Vie en un éclair

Baleno a été à nos côtés lors des nombreuses initiatives qui ont marqué le parcours de la pensée et de l’action anarchiste à partir de la fin des années 80, et pas uniquement dans le Canavese où il habitait. Il s’agit de déplacements fréquents d’un lieu à l’autre pendant des années, entre manifestations, occupations, mobilisations antimilitaristes et contre les dévastations de l’environnement, d’initiatives de solidarité contre la répression et de critique de la prison, de réunions et d’actions contre les diverses tentacules de l’Autorité et du Capital. Nous nous sommes rencontrés dans les charges policières lors de la manifestation contre l’ACNA à Savona en 1989, et puis encore à l’ex-Ilsa de Pont St. Martin, un centre social de la Val d’Aoste, première occupation d’une longue série.
En avril 1991 dans le Canavese, la piscine de Caluso est occupée : il y avait aussi Baleno parmi les occupants, au milieu de beaucoup d’autres personnes du coin qui trouvaient là pour la première fois l’occasion de s’exprimer et de se confronter librement dans un lieu libéré. Cette année-là, des occupations, des expulsions auxquelles résister ainsi que des initiatives en solidarité avec les insoumis au service militaire se sont succédées dans de nombreuses villes et villages. Toutes ont vu la présence de Baleno avec ses « balenate » [sorties ; NdNF.] parfois géniales et parfois lourdes, avec ses exhortations permanentes à faire plus : « … ben quoi, t’as peur… ».
En décembre de cette même année, quelques occupants de la Piscina et plusieurs personnes solidaires venues d’autres régions se sont mobilisées en vue de l’expulsion imminente : une quarantaine d’entre elles a occupé la mairie de Caluso, dont Baleno. En janvier 92, la piscine est expulsée par des carabiniers venus en force.
Entre janvier et avril 93, deux autres occupations seront tentées dans le Canavese. Les maires et les carabiniers interviendront quelques heures après et en chasseront les occupants.
Le procès suite à l’occupation de la Piscina se termine par une condamnation sans précédent dans le Piémont pour un délit de ce genre : 7 mois de prison pour tous les accusés. Quelques jours plus tard, quelques individus parmi lesquels Baleno s’enchaîneront à une estrade lors d’un rassemblement public présidé par le maire d’Ivrea.
Le 19 juin 93, Baleno est arrêté à Ivrea. Il était allé faire soigner à l’hôpital une légère blessure qu’il s’était faite en s’adonnant à des expériences de chimie anarchiste dans son atelier de réparation de vélos. Une fois à l’hôpital, les carabiniers ont perquisitionné l’atelier et trouvé 46 grammes de poudre noire : c’est ainsi qu’a commencé la tentative de montage judiciaire contre lui. Non contents de l’enfermer en préventive pendant 7 mois (jusqu’au procès de janvier 94), puis de lui infliger un an de prison le 31 mars 95, ils tenteront en vain de l’incriminer avec d’autres anarchistes pour « bande armée ».
Parmi les nombreux rassemblements et initiatives de solidarité dans toute la péninsule, une manifestation s’est déroulée à Ivrea le 22 décembre 93. Elle a démarré tranquillement mais, quelques centaines de mètres plus loin, le préfet a donné l’ordre aux manifestants de ranger les drapeaux noirs et de ne plus jeter de pétards : les participants ont refusé d’obéir et il a ordonné la charge. Les forces de l’ordre ont eu le dessous, et huit flics seront hospitalisés. L’un d’eux restera à terre, gravement blessé. C’est ainsi que la manifestation a réussi à aller de l’avant puis s’est terminée sans autre incident.
Sorti de prison, Baleno a repris ses activités habituelles et son attention s’est portée sur la défense du territoire montagnard, de ses espaces de liberté, de sa nature relativement non contaminée par les tentacules de la société industrielle. Tous les regards se sont tournés vers le Val Susa, où l’hostilité contre la dévastation du futur train à grande vitesse (TAV) appelait les ennemis de l’autorité à se rendre sur place.


Ça s’est passé en Val Susa

1996


23 août. Début des attaques contre les entreprises chargées de préparer les chantiers de la Grande Vitesse. Dans la nuit, deux molotov sont lancés près de Bussoleno contre une foreuse, utilisée pour vérifier la conformité du sous-sol. Sur place, on retrouve deux tags contre la Grande Vitesse.

27 novembre. Une cabine électrique désactivée de la ligne ferroviaire Turin-Modane est incendiée à hauteur de Bruzolo. Là-aussi, on retrouve des tags contre le TAV.

24 décembre. Un relais de télévision RAI et une centrale de téléphone portable Omnitel qui se trouvent l’un à côté de l’autre sont pris pour cible près de Mompantero. Après avoir taillé le grillage de protection, les saboteurs ont mis le feu au transformateur de l’ENEL [EDF italienne] qui alimente la centrale de téléphone et à un autre qui contient du matériel électronique. Des coups de fusil sont également tirés contre les deux cabines. Sur le mur d’une église voisine on retrouvera un tag : « Val Susa libera », avec le symbole de la faucille et du fusil. Les enquêteurs trouveront des restes de molotov sur place. L’existence d’un tract de revendication est démentie.

1997

26 janvier. Du liquide inflammable est jeté sur les parties électriques et sur le tableau de commande d’une foreuse dans la bourgade de Crotte di Chianocco, près de la route départementale. Sur place sont retrouvés des tags contre le TAV et les Mondiaux de ski, suivis de symboles avec une faucille et un fusil. Après cette attaque,
le procureur Maurizio Laudi, chargé des enquêtes, commence à désigner ouvertement les anarchistes comme possibles auteurs des sabotages.

6 février. Le générateur de courant d’un chantier où opère une foreuse explose près de Mompantero à l’aide de liquide inflammable et de poudre à cartouche. Sur place, on retrouve des tags contre le TAV et les Mondiaux de ski. Un proche relais de téléphone Omnitel est également pris pour cible : le coffre de son alimentation électrique est criblée de coups de fusil.

21 février. Un molotov est jeté contre la centrale électrique dont dépendent les installations du tunnel de Prapotin. Cette fois, on retrouve des tags contre la SITAF et contre plusieurs personnalités locales (Tessari, Fuschi et Lazaro). Les enquêteurs annoncent quelques jours plus tard la découverte de tracts signés « Front Armé Val
Susain » : « Le front armé de Valsusa remercie l’opposition violente et non-violente contre la taupe à grande vitesse. Continuez comme ça les gars ! Défendre notre terre est un devoir sacré par tous moyens et à tout prix. Même si on ne veut pas la violence, lorsqu’il n’y a pas d’autres moyens, il en va ainsi ». Ils ne lui accordent pas trop de crédit.

10 mars. Le portail de l’église San Vincenzo est incendié à Giaglione. Cette fois, on ne retrouve pas de tags sur place mais, pour la première fois, deux tracts signés « Loups Gris, armée des ténèbres et vendetta des pauvres » et « Loups Gris, solidarité contre le TAV, les impôts, l’Église, la mafia, le capital de la consommation, la faussed émocratie, la taule, l’école, la caserne ».

18 mars. Après avoir pénétré de nuit dans la centrale électrique du tunnel autoroutier de Giaglione, sur l’autoroute A32, des saboteurs anonymes font sauter de la dynamite placée dans une conduite où passent les câbles électriques. Aucune revendication.

8 avril. A Chianocco, un puits de la Telecom situé le long d’une route de campagne saute à l’aide d’un engin artisanal. 40 000 lignes téléphoniques sont hors d’usage. Black-out également des téléphones portables Telecom et Omnitel, ainsi que des lignes de transmission de données. Des tracts signés « Loups Gris » et « Val Susa libera » sont accrochés à un arbre. Selon la presse, ils passent de la lutte des partisans à Fra Dolcino [célèbre hérétique du coin brûlé par l’Inquisition], allant jusqu’à invoquer, en citant Battiato [chanteur intello de gauche], le « retour de l’ère du sanglier blanc ».

21 mai. Deux autres attaques dans la zone de Mompantero. Les câbles d’un relais de télévision sautent à la dynamite dans la région de Bianco, tandis qu’une foreuse de prospection est incendiée dans la localité de Moetto. Aucun tag ni tract de revendication.

15 octobre. Ugo Iallasse, dirigeant de la SITAF, directeur de service du tunnel de Fréjus, se prend une bomba carta [puissant pétard de stade] contre son domicile de Chianocco.

2 novembre. Des tracts signés « Loups Gris » sont retrouvés à Vaie sur la porte de l’église de San Pancrazio.

4 novembre. Une explosion endommage deux relais au-dessus de Borgone di Susa. Les antennes transmettaient le signal de plusieurs chaînes de télévision et de radio, mais hébergeaient aussi un pont hertzien des carabiniers. Aucune revendication.

10 novembre. Une bonbonne de gaz est placée près d’une cabine électrique le long de la ligne ferroviaire Turin-Modane, près de Rosta. La bonbonne n’explose pas parce que le feu appliqué à des tissus imbibés de liquide inflammable s’est éteint. Un tag anti-TAV qui ne paraît pas récent est retrouvé sur place.

29 novembre. Une manifestation est organisée à Bussoleno par les partis, les syndicats et l’Eglise pour protester contre les attentats contre la Grande Vitesse. Il n’y a que les maires et les membres des partis qui défilent, vu que la grande masse des Valsusains reste chez elle. Même les journaux locaux sont contraints d’admettre que « les citoyens qui ont répondu à l’appel des institutions sont peu nombreux ».

1998

20 janvier. Après avoir prélevé plusieurs machine-outils, des inconnus incendient la mairie de Caprie. Une explosion qui provoque de gros dégâts à tout l’édifice advient dans le garage. Ce sera l’unique fait spécifique valsusain attribué par les enquêteurs aux trois anarchistes arrêtés au mois de mars.

5 mars. Sur mandat des procureurs Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo, les anarchistes Silvano Pelissero, Edoardo Massari et Soledad Rosas sont arrêtés par les carabiniers du ROS [2], accusés d’appartenir à l’organisation des « Loups Gris ». Silvano est arrêté peu après avoir découvert par hasard la présence d’un micro espion sur sa voiture. Cette circonstance imprévue
contraint les carabiniers à mener une opération complètement improvisée. Edoardo et Soledad sont arrêtés après un assaut de plusieurs heures à l’intérieur de la Casa occupata de Collegno, qui est perquisitionnée et expulsée. Selon les carabiniers et la presse, on découvre dans la cave un véritable « arsenal » : un feu de bengale déjà
utilisé qui deviendra une « pipe bombe » et plusieurs bouteilles de carburant qui deviendront des « molotov ». Au même moment sont perquisitionnés deux autres espaces occupés de Turin, l’Asilo de via Alessandria et l’Alcova de corso San Maurizio. L’Asilo est expulsé après avoir été dévasté par les forces de l’ordre (il sera vite réoccupé), tandis que l’Alcova sera défendu in extremis par les occupants.


Enquête judiciaire et mobilisations

Les arrestations
Le 5 mars 1998, trois anarchistes (Silvano Pelissero, Edoardo Massari et Maria Soledad Rosas) qui vivaient ensemble dans la maison occupée de Collegno (Turin) sont arrêtés sur mandat des procureurs Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo
Le soir même à Turin, les flics et les carabiniers expulsent l’Asilo Occupato et l’Alcova Occupata. Ils détruisent tout, brisent les fenêtres, les salles de bain et tout ce qui leur tombe sous la main. Les trois anarchistes sont placés à l’isolement sans qu’il leur soit communiqué la gravité de l’accusation : « association subversive à finalité terroriste ».
Le 7 mars, le juge pour les enquêtes préliminaires, Fabrizia Pironti, confirme l’arrestation et l’accusation. Depuis le début, les enquêtes partent du présupposé que les coupables sont les trois anarchistes et qu’il est donc juste nécessaire de trouver des preuves contre eux. Malgré l’usage immodéré de micros, de caméras et de perquisitions fréquentes, aucun élément accablant n’est pourtant retrouvé. Les juges continuent tout de même la procédure, surtout « grâce » au soutien médiatique.

Le rôle des mass-média
Le travail des journalistes se révélera décisif pour discréditer et calomnier les trois arrêtés. La presse et la télévision commencent une campagne visant à alimenter la peur des anarchistes et à construire un procès médiatique dans lequel « la condamnation est déjà écrite ».
Jusqu’au 7 mars, des quotidiens turinois sortent avec des titres étourdissants : « Blitz contre les éco-terroristes », « Les Loups gris attrapés dans les centres sociaux », « Longue enquête à l’aide d’un infiltré, des bombes et des mèches mises sous scellé », « Squatteurs anarchistes avec la passion des armes », « Trois subversifs arrêtés », « Une piste à propos des attentats anti-TAV en Val Susa », etc.

La solidarité
Juste après l’arrestation de Sole, Baleno et Silvano, un rassemblement de protestation contre les arrestations et les expulsions est organisé devant la mairie de Turin. Ceux qui participent à l’initiative sont chargés par la police et, lors des affrontements, plusieurs vitrines de boutiques de riches tombent en morceau.
Dans plusieurs villes d’Italie démarrent des mobilisations en faveur des anarchistes arrêtés : manifestations, rassemblements, blocages et sabotages se succèdent.

La farce judiciaire continue…
Le 26 mars, le tribunal repousse le recours de mise en liberté, « parce qu’il existe une forte proximité entre les trois inculpés et les auteurs des attentats » et que « le risque de récidive de délits de nature identique est très élevé ».
Samedi 28 mars à l’aube, selon la version officielle, Edoardo Massari est retrouvé agonisant, pendu au lit par un drap dans la prison turinoise des Vallette.

Les funérailles
Après le « suicide-assassinat d’État » de Baleno, la morbidité des médias explose dans toute sa misère. Beaucoup de journalistes refusent de respecter le désir exprimé publiquement par la famille Massari de pouvoir enterrer leur proche en paix, uniquement en présence des parents et des amis, déchaînant la rage plus que légitime des amis d’Edoardo : le chroniqueur Daniele Genco en fera les frais, ainsi que la voiture de Paolo Grisieri, envoyé spécial de Il manifesto, et certains caméramans.
Ce qui s’est passé au cours des funérailles devient pour les chacals de l’information une occasion supplémentaire d’attaquer les anarchistes. Le mouvement réagit en rompant tout contact avec la presse, excepté une conférence provocatrice lors de laquelle quelques anarchistes lancent des carcasses de poulets et des restes de boucherie sur des journalistes avides de nouveauté.
Le 15 avril, le parquet d’Ivrea lance trois mandats d’arrêt contre autant d’anarchistes de la région pour « tentative de meurtre » (requalifiée plus tard en « coups et blessures graves »), liés à l’agression du journaliste Daniele Genco (balance de la police et fameux pour ses calomnies contre Baleno et ses compagnons). Un seul sera arrêté, tandis que deux autres entrent en clandestinité.

La manifestation du 4 avril
Le 4 avril se déroule à Turin une manifestation « unitaire » de toutes les aires antagonistes italiennes. Un cortège de 9000 personnes défile dans les rues pour demander la libération des incarcérés et exprimer sa rage suite à l’assassinat de Baleno. La prison des Nuove et le Palais de Justice reçoivent des centaines de pierres et sont assaillis par les manifestants : les dégâts causés au Palais sont de plusieurs centaines de millions de lires. Suite à la manifestation, la police lancera
plusieurs plaintes avec l’accusation de « dévastation ».

Le suicide de Soledad
Soledad est arrivée en Italie en juin 1997 et, selon l’accusation, elle « aurait commencé » en moins de quatre mois à faire partie du mouvement anarchiste turinois, devenant une des responsables de l’organisation subversive clandestine (même si, entre autre, les sabotages en Val Susa ont eu lieu alors qu’elle vivait encore en Argentine).
Samedi 11 juillet 1998, Sole meurt suicidée. Elle est retrouvée pendue dans les locaux du foyer [comunità à l’italienne] Sottoiponti de Benevagienna, où elle était enfermée en résidence surveillée.

Les colis piégés et l’isolement des anarchistes
Début août, cinq colis piégés sont envoyés par la poste. Leurs destinataires sont : le procureur Maurizio Laudi, le journaliste Genco, le conseiller régional des Verts Pasquale Cavaliere, le député Giuliano Pisapia et le conseiller municipal de Rifondazione Comunista Umberto Gay. Ces colis n’explosent pas et ne feront ni dégâts, ni victimes.
Suite à ces attaques, l’isolement des anarchistes n’est pas seulement venue de la gauche modérée, mais aussi de celle qui est plus « alternative » et extraparlementaire, y compris la plus grande partie des centres sociaux italiens
et des squats turinois, gobant de cette manière la division du mouvement entre « bons et méchants » et favorisant ainsi la répression d’une partie du mouvement anarchiste : la quasi totalité de ceux qui ont choisi (par principe) de ne pas prendre publiquement position sur les colis piégés ont été inculpés et perquisitionnés les mois suivants.
Il manifesto, l’Unità, Liberazione, juste pour citer les journaux plus fameux, contribueront à diffuser des nouvelles sans aucun fondement, comme celles qui attribuaient à Silvano Pelissero un passé de militant d’extrême-droite et même des collusions avec les services secrets.

Les sentences
Le procès en première instance s’est terminé le 21 janvier 2000 par une condamnation à 6 ans et 10 mois pour Silvano : vol et dévastation de la mairie de Caprie, association subversive, attentat contre le transformateur de Giaglione, détention d’explosifs, etc.
Le procès en appel, qui s’est déroulé en une seule journée (18 janvier 2001), ne fait qu’une concession aux thèses de la défense : l’acquittement pour fabrication d’engin explosif. La peine est réduite à 6 ans et 1 mois.
Le 21 novembre 2001, la cour de cassation invalide l’accusation d’activité terroriste à finalité subversive.
Le 4 mars 2002, au bout de quatre années de détention préventive, la magistrature émet un mandat de libération de Silvano « pour épuisement du délai maximum de détention » : l’anarchiste ne sera effectivement libéré que le 12, parce que les carabiniers ont laissé passer une semaine entière avant de communiquer la nouvelle à l’intéressé.
En 2002, la Cour de Cassation de Rome démonte les thèses des procureurs turinois Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo. Il ne s’agissait pas d’une association terroriste, mais de trois personnes qui, au maximum, s’étaient adonnées à des délits communs. L’accusation la plus grave (la finalité subversive et terroriste des délits contestés) étant tombée, la Cour d’Appel de Turin réduit la peine de Silvano à 3 ans et 10 mois.


Sabotage et luttes sociales

Dans les luttes sociales, il y a souvent des refoulements. Des épisodes et des situations inconfortables, dangereux, encombrants, qu’on préfère oublier.
Un cas de refoulement est celui qui concerne le sabotage apparu en Val Susa entre 1996 et 1997. Avant les batailles de 2005, on préfère uniquement se souvenir de conférences, de comités institutionnels et de manifestations. Deux jeunes sont morts, certes, mais c’est une histoire louche de services secrets, de trafic d’armes…
L’hôte ingrat qu’on voudrait ainsi mettre à la porte a un nom bien précis : le sabotage. L’accepter à la maison est en effet difficile. On risque de perdre le consensus et de ruiner le travail accompli. On risque de fissurer le front du « Non » – et arrêter le TAV est un objectif qui tient à cœur, justement.
C’est comme lorsqu’on se souvient de 68. Quelques mois de joie, de mouvement, d’assemblées universitaires… puis rien : après, il n’y a que le « terrorisme ». C’est ainsi que disparaît une décennie de luttes dures, de répressions brutales, d’expériences très importantes. Il existe même désormais des dirigeants de la CGIL [CGT italienne] qui se vantent d’avoir participé à ces années de luttes syndicales sans n’avoir jamais rien fait d’illégal. Comme si l’histoire du mouvement ouvrier n’était pas constellée d’épisodes sans fin d’illégalité de masse (blocages, piquets, manifestations sauvages et spontanées, affrontements avec la police, etc.). Pas mal comme coup d’éponge ! S’il n’y avait pas eu l’illégalité ouvrière –une réponse au fait que les lois ne font que formaliser les rapports de force au sein de la société– on en serait encore à la journée de 12 heures !
Mais pour en revenir au Val Susa, qu’y a-t-il d’effrayant dans le sabotage ? Certainement pas son illégalité : les blocages, les barricades, la libération de Venaus1 ont toutes été des pratiques illégales. Pas non plus son caractère nocturne : de nombreux barrages contre le TAV se sont produits une fois la nuit tombée. La violence ? Il n’est pas moins « violent » d’endommager un chantier à plusieurs milliers de personnes que de détruire une foreuse à quelques uns. Ce qui effraie est ailleurs. Les sabotages ne sont pas des gestes publics. Ils ne sont pas légitimes –voilà le mot– parce qu’ils ne peuvent pas compter sur un consensus vaste et visible. Lutter à quelques uns est moins efficace que lutter à nombreux. Et donc…
C’est donc une question de nombre ? Une action juste accomplie par des centaines ou des milliers de personnes devient-elle erronée lorsqu’elle est réalisée par un ou une poignée d’individus ? Les décisions collectives sont-elles une garantie en soi ? (Dans la Val Susa, beaucoup de personnes ont voté pour les partis de gauche aux dernières élections, des partis qui faisaient mine de s’opposer au TAV. Ce fut une illusion collective pernicieuse, bien vite rompue par l’expérience directe et la lutte).
Outre que l’histoire des opprimés est remplie d’exemples d’un usage collectif du sabotage (dans la Résistance, dans les pratiques d’autoorganisation en usine et dans les quartiers), on peut aussi remarquer que le passage de « quelques uns » à « beaucoup » ne se fonde sur aucune certitude mathématique.
A l’intérieur du cimetière symbolique érigé dans le pré du premier rassemblement de Venaus, une croix portait l’inscription suivante : « ici repose en paix la conscience de celui qui disait “ça sert à quoi, de toute façon ils feront passer le train“ ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela veut dire que les luttes ne naissent pas belles et soudées. Cela veut dire que la conviction de pouvoir y arriver opère des sauts imprévisibles. Les premiers chantiers du TAV ont été occupés par 100 personnes. Le dernier par 30 000. Encore une fois : ce n’est qu’une question de nombre ?
On peut partager plus ou moins la pratique du sabotage, mais son refus ne répond pas à des critères éthiques, comme on le prétend souvent, mais bien à des calculs politiques. Attaquer à quelques uns une foreuse qui porte en elle la dévastation de l’environnement et la misère sociale est aussi juste que de l’attaquer à des milliers. D’un point de vue pratique, on peut seulement dire que le sabotage à petits groupes est plus risqué pour ceux qui l’accomplissent, et souvent plus facile à criminaliser pour le système qui le subit. Mais, comme on peut le remarquer, il ne s’agit pas de jugements moraux. La légitimité éthique du sabotage devrait même être défendue par ceux qui en critiquent l’utilité pratique. (Sans compter qu’il est toujours mieux de défendre certaines possibilités de lutte, même lorsqu’on y a pas recours). En général, ils préfèrent pourtant la condamnation et la mystification (du genre : il s’agit toujours et partout d’« actions contre le mouvement »).
La tendance à voir des complots partout est malheureusement banale. La réalité semble toujours propice à suggérer d’« étranges coïncidences » les plus incroyables à ceux qui en cherchent, comme un chien débusque des truffes. Pour les spécialistes de la suspicion, tout devient obscur.
Mais qu’y a-t-il par exemple d’obscur dans des sabotages contre des foreuses et des chantiers du TAV ?
Là où certains ont suspecté de mystérieuses volontés de rendre la lutte No TAV criminelle, l’appareil d’État a vu quelque chose de bien trop clair : la révolte possible d’une vallée. Et pour l’empêcher, ils étaient prêts à tout. Y compris à suicider deux personnes. « Même les morts ne seront pas à l’abri de l’ennemi, si celui vainc. Et cet ennemi n’a jamais cessé de vaincre ». Réexhumer un morceau de notre histoire signifie leur rendre un précieux service.
Lorsque les nuisances sont stoppées par la lutte populaire, il ne fait aucun doute que c’est mieux pour tous. Parce que ce qui se passe au cours de la lutte, en plus d’obtenir des résultats plus durables, libère les femmes et les hommes de l’habitude de la délégation, élève le plaisir de vivre, ouvre un plus vaste horizon de possibilités. Mais lorsqu’il n’y a pas de lutte populaire, devient-il juste de laisser les montagnes
se faire éventrer et les humains se faire dégrader ? Qu’est-ce que la légitimité, une question statistique ?
L’histoire devrait nous enseigner que les luttes ont besoin de mille éléments à mêler avec passion et habileté. Mais il est impossible d’en prescrire les doses exactes pour que s’enflamme la rébellion. Ce n’est qu’en prenant des risques qu’on apprend. C’est-à-dire en vivant.

Extrait de Cette Semaine N°97.


[Traduit de l’italien. Tiré de Un pugnale e un talismano. Sole e Baleno,
1998-2008. Materiali della mostra ed allegati
, mars 2008, pp. 2-15 et
20-22]

Pour approfondir, une brochure éditée par Mutines Seditions revient sur la lutte du Val Susa contre le TGV Lyon-Turin : A Toute Allure. Vous pouvez la lire ou la télécharger sur infokiosques.net.

non- fides.fr.


20-22]

Lettre de Gabriel Pombo da Silva et d’Elisa : « Libres et dangereux

Ardire, Scripta Manent, opération Bujo… ça vous dit quelque chose? Voilà seulement quelques-unes des “opérations” judiciaro-policières que notre « clan » a vécues dans sa chair, en raison du fait que nous sommes anarchistes et que nous le restons, jusqu’au bout.

Nous sommes un clan nomade, qui va de pays en pays à la recherche de complices qui pratiquent l’anarchisme sans demander approbation ni consensus, qui agissent sans se soucier des discours « politiquement corrects » (si en vogue à notre époque) qui hantent nos chapelles. Ce n’est pas non plus l’« esthétique » qui nous intéresse, mais plutôt l’« éthique », le concret, le réel…

Nous sommes à la recherche d’un anarchisme qui se salit les mains, qui nous maintient éveillé.e.s et toujours sur nos gardes (contrairement à toute autosatisfaction) ; cet anarchisme qui ne plaît pas et qui dérange les serviteurs de l’État, qui n’épargnent pas leurs efforts pour nous emprisonner.

Ce n’est pas facile d’aller d’un endroit à un autre. C’est d’autant plus difficile avec notre fille, cette petite beauté qu’on a appelée Iraultza, et avec une compagnonne canine qu’on renoncera jamais à amener avec nous, puisqu’elle fait partie intégrante de notre clan.

Apparemment, l’État espagnol n’a pas encore renoncé à vouloir m’emprisonner, à cause d’une peine qui me reste à purger, et qui existe seulement dans son esprit pourri et dans ses papiers de merde.

Ceci étant, nous avons décidé de vivre dans l’ombre, en apportant notre modeste contribution invisible à tous ces projets qui ont de l’intérêt pour nous et dont nous nous sentons complices.

Nous exprimons toute notre solidarité subversive avec les compagnon.ne.s dignes en procès en Italie et dans le monde entier. Nous n’avons aucune déclaration à faire dans les salles des tribunaux, parce que nous chions sur leurs théâtres et leurs mascarades, leurs accusations et leurs acquittements.

La meilleure façon de propager l’Anarchie est de la vivre intensément, et non de la représenter. Mascarades et comédies ne nous vont pas.

Il n’y aura plus de « communiqué » de la part de notre clan : nous sommes libres et nous sommes dangereux.ses.

Pour l’Anarchie !

Le clan nomade-anarchiste
Elisa-Gabriel-Iraultza et la quadrupède

 

[Traduit de l’espagnol de Contramadriz, Marzo 15, 2019]

Lyon : Communiqué de l’attaque de l’ISSEP dans la nuit du 26 au 27 Mars 2019

Attaque

Dans la nuit du 26 au 27 Mars 2019, nous avons attaqué l’ISSEP, Institut des sciences sociales, économiques et politiques.

Cette école créée par Marion Marechal Le Pen a ouvert en cette rentrée 2018, au sein du quartier de la confluence, dans le but de former la future élite de l’extrême droite identitaire.
Considérez cette attaque comme une réponse à tous les actes racistes, sexistes, homophobes, transphobes, ainsi qu’aux politiques meurtrières anti-migratoires et à l’attentat de ChristChurch perpétré dernièrement.

Nous attaquons la montée en puissance dans le monde entier de l’extrême droite et du populisme.
Nous attaquons les laboratoires institutionnels des théories qui influencent ce climat nauséabond et mortifère.
Nous attaquons le renforcement sécuritaire dans nos villes, nos quartiers, nos mouvement sociaux, aux frontières de leur monde.
Nous attaquons tout ce qui sert et alimente le maintien du capitalisme par des moyens totalitaires et répressifs.
Nous attaquons cette pensée bourgeoise qui maintient et alimente les oppressions tout en développant leurs privilèges.
Nous attaquons ce qui neutralise toute perspective d’une émancipation commune, nous retranche dans nos individualités, nous pousse à la concurrence entre peuples et au sein de nos classes.

Nous ne cesserons jamais d’attaquer toutes les faces du fascisme que ce soit dans le centre historique du vieux Lyon ou dans la smart city de Confluence, nous continuerons de combattre les groupuscules violents qui usent de traditionalisme à des fins communautaires et identitaires ainsi que cette élite pensante qui se fait une place dans un quartier aseptisé, ultra sécurisé, ultra libéral, réel prototype d’un monde Orwellien.

Des gen.te.s dynamiques et motivé.e.s

*****

Selon Le Progrès, « Ce mercredi matin, l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP), l’école créée par Marion Maréchal et installée rue Denuzière, dans le 2e arrondissement de Lyon, était méconnaissable. La devanture était entièrement recouverte de peinture noire, les vitres fissurées, la serrure forcée. « 

Et quelques autres photos, tirées des médias :

Villeneuve de Berg, Ardèche En 1897 un anarchiste condamné pour avoir crié « vive l’anarchie »

Dans les années 1890 suite au vote des lois scélérates la répression s’abat sur les anarchistes français Pendant la messe dans l’église de Villeneuve de Berg  au moment du Te Deum un individu crie » vive l’anarchie » La presse Catholique  qui relate les faits  écrit     » Par Bonheur »  celui-ci sera condamné à 5 ans de bagne »

source Archives départementales de l’Ardèche

 

 

Roche-de-Glun, Drôme: la répression s’accélère contre les gilets jaunes.( mise à jour)


radio france bleu Drôme Ardèche

Ils avaient décidé de dégrader le radar de La Roche-de-Glun (Drôme) le long de la Nationale 7 mardi soir un peu avant 22 heures. Ces deux gilets jaunes ont été interpellés et placés en garde à vue à Tain-l’Hermitage. Il faut dire qu’ils ont bien mal choisi leur moment pour sortir leur bombe de peinture. Une patrouille de Gendarmerie circulaient le long de la nationale pile à cette heure là. Les deux « gilets jaunes » ont été pris en flagrant délit alors qu’ils commençaient à masquer la vitre du radar en pulvérisant leur peinture.

Comité de soutien devant la gendarmerie de Tain-l’Hermitage

L’homme de 36 ans et la femme de 39 ans habitants de la plaine de Valence, ont bien sûr dû reconnaître les faits. Tous deux ont expliqué qu’ils sortaient d’une réunion de « gilets jaunes » à Valence-Sud. Une réunion pour discuter des futures actions à mener pour la suite du mouvement. Celle-ci a-t-elle été décidée le soir même collectivement, ou est-ce une initiative personnelle des deux « gilets jaunes » interpellés ? Impossible à savoir pour l’instant. Mais dès leur placement en garde à vue l’homme et la femme ont reçu le soutien d’une quinzaine d’autres gilets jaunes qui se sont rassemblés dans le calme pendant une heure devant la gendarmerie de Tain.

Garde à vue prolongée pour l’homme

Ce radar de La Roche-de-Glun était l’un des rares à flasher encore dans l’agglomération de Valence. Il n’avait pas été touché par la vague de dégradations que ces appareils automatiques ont subi depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ». La femme a été remise en liberté, elle sera convoquée plus tard par la justice. La garde à vue de l’homme devrait être prolongée ce mercredi soir.

Les deux personnes passeront en procès au tribunal correctionnel le 15 mai

Publication : Attaque !

Chaque matin, la sonnerie du réveil m’arrache de mon sommeil. Premier acte : j’allume mon téléphone portable.

Avec les satellites, les nœuds de communication, les antennes etc, mon portable se synchronise avec ceux de tous les autres. Nous vivons la même vie en même temps. Connecté à internet, quelque chose d’invisible me transperce, mon téléphone envoie et reçoit en permanence. Une fois que le rythme de la nuit est tué par la sonnerie et que je me synchronise avec le monde connecté, un autre temps domine. Le staccato des émissions en direct, de la disponibilité ininterrompue, celui de la mise à disposition permanente, des emplois du temps et des rendez-vous, des plannings et des impératifs. Deuxième acte : je débranche mon portable de sa prise. Sans électricité, il ne serait rien, juste du plastique et de la ferraille avec quelques éléments faits de métaux rares. Cet appareil peut fonctionner à l’aide de spécialistes et grâce à une production d’électricité dépendante du nucléaire et du charbon, à un réseau mondial, à cette infrastructure critique qui garantit jour après jour notre quotidien, protégée par la police et l’armée. Après avoir utilisé divers appareils qui ont eux aussi besoin d’un réseau – sans quoi ils seraient complètement inutiles-, je pose un pied dans la rue.

Marchant le long des lampadaires – dans cette ville où l’obscurité n’existe plus, où aucun endroit n’échappe à la vue –, des boîtiers électriques et des répartiteurs téléphoniques, des sucettes publicitaires, des commerces avec leurs systèmes de surveillance – me vient en tête une pensée évidente : l’électricité sert les relations fondées sur la propriété à travers des milliers de kilomètres de câbles en fibre optique et en cuivre qui ne se trouvent qu’à 50 centimètres en-dessous de mes pieds ; je passe aussi sur des plaques qui donnent accès à des puits au fond desquels reposent les artères du monde moderne. Assis dans le train, me saute à l’esprit que sous les rigoles en béton courant le long des voies serpentent à nouveau des câbles, et que des systèmes de signalisation sont installés à peu près tous les 100 mètres : sans tout cela plus rien ne marcherait, le capital humain comme les biens morts ne parviendraient plus là où ils sont censés être consommés ou produire une plus-value.

Abandonnant mon observation de fourmi, je regarde en hauteur et aperçois sur les toits les antennes pour la radio, pour internet, pour le téléphone, ainsi que pour les ondes radio… dont celles de la police. Le maintien de la misère quotidienne a ses canaux, il faut les interrompre pour que les gens puissent transformer leur quotidien. La communication de ceux qui défendent la propriété dans les rues – les flics et l’armée – passe par les antennes sous lesquelles nous défilons du matin au soir. Lorsqu’une antenne-radio tombe, qu’un faisceau de câbles se consume à petit feu, qu’il y a la moindre coupure dans un câble en fibre optique ou à travers le cuivre des réverbères, apparaît tout à coup une zone d’ombre, un moment de confusion pour ceux qui n’ont pas appris et ne veulent pas apprendre à agir et à penser de façon autonome, qui obéissent et attendent toujours ordres et directives, mais cela peut aussi permettre à d’autres de faire des choses qui semblent souvent impossibles.

Si ce monde devient toujours plus une méga-machine, si les artères de la domination deviennent de plus en plus subtiles et qu’elles recouvrent tout le territoire de leur toile, nous devons – pour attaquer – être en mesure de tourner nos regards loin des choses les plus apparentes et tenter d’incorporer notre analyse des évolutions actuelles au sein des perspectives que nous voulons nous donner. Plus le monde est tissé de mailles, plus il est vulnérable aux perturbations. Ces nœuds de communication et les connexions entre eux, que l’on peut trouver partout et peu protégés correspondent aux points sensibles à couper. A un moment où même l’air brûle, cela n’a aucun sens de mettre le feu là où les flammes dansent déjà et où tous les regards sont fixés. Le silence radio, la coupure des communications, l’interruption des chaînes de commandement – et bien plus encore – sont les possibilités que l’on peut trouver avec un regard de créativité et d’analyse lorsqu’on cherche des objectifs à attaquer.

« Feu aux prisons! – C’est l’arrestation d’un compagnon anarchiste à Zurich qui a conduit à la parution de ce journal »

[Traduit de l’allemand du journal anarchiste ‘Feuer den Knästen’ via Act for Freedom Now, März 2019]