Ni loi, Ni ordonnances Ni Travail

Avant septembre 2017 pour éviter de se  répéter


Zones subversives

Les révoltes ouvrières de 1936

Publié le 3 Septembre 2016

Les révoltes ouvrières de 1936
La révolution espagnole de 1936 et le Front populaire en France restent des références historiques incontournables. Mais il ensemble important d’analyser les limites et les échecs des révoltes passées. 

 

En 1936 éclatent deux importants mouvements de révolte. En Espagne et en France, la classe ouvrière se soulève pour transformer la société. Les histoires politiques, idéologiques ou diplomatiques sont souvent privilégiées pour décrire ces événements. Michael Seidman, dans Ouvriers contre le travail, privilégie une approche sociale. Il propose une analyse comparative et explique les causes des révoltes par la structuration de la bourgeoisie et de l’industrie. Michael Seidman se penche surtout sur les villes de Barcelone et de Paris qui demeurent les principaux centres urbains et industriels de chaque pays.

En Espagne les anarchosyndicalistes de la CNT (Confederacion national del trabajo) mènent la révolte. Mais les anarchistes doivent moderniser l’appareil productif, dans les conditions difficiles de la guerre civile espagnole. Cependant, les ouvriers refusent le productivisme et la discipline de l’usine imposés par les anarchistes.

En France, les syndicalistes encouragent au contraire l’absentéisme, les retards, le sabotage et l’indiscipline. Le Front populaire ne s’inscrit pas dans une perspective révolutionnaire, mais dans une lutte pour le temps libre. Ce mouvement débouche vers la plus importante législation sociale en France, avec notamment les congés payés.

Michael Seidman questionne le consentement des salariés et leur résistance au travail. Les ouvriers continuent de se rendre aux usines, notamment pour pouvoir ensuite consommer. Mais des pratiques de refus du travail se développent également. Les historiens marxistes et les théoriciens de la modernisation occultent cette résistance au travail. « Ils considèrent le travail surtout comme création, et non coercition, et l’ouvrier comme un producteur, et non un résistant », observe Michael Seidman. Les anarchistes et les marxistes insistent sur l’expropriation des moyens de production mais ne remettent pas en cause la soumission au travail. Au contraire, si les ouvriers souhaitent contrôler le lieu de production, c’est pour travailler moins.

 

barricade 19 juillet 1936

 

L’Espagne et les anarchistes

 

La situation en Espagne reste différente de celle de la France. L’Etat espagnol reste lié aux autorités religieuse et militaire. Ensuite, les élites agraires et industrielles créent moins de richesses qu’en France. Les méthodes tayloriennes d’organisation scientifique du travail restent peu développées. Les ouvriers semblent trop indisciplinés et il manque encore un personnel qualifié pour l’encadrement. L’industrie textile conserve un fonctionnement artisanal, sans adopter les méthodes de rationalisation du travail. Contrairement à la région parisienne, Barcelone n’a pas développé de grandes industries.

Face à la faiblesse de la bourgeoisie espagnole, un puissant mouvement anarchosyndicaliste peut se développer. La misère et la pauvreté des ouvriers les incitent à se tourner vers l’anarchisme. La répression des grèves alimente la défiance à l’égard de l’Etat et de son armée. La domination d’une bourgeoisie réactionnaire nourrit l’idéologie libertaire. Les anarchistes s’appuient sur un syndicat puissant comme base de la révolution et de la société future.

En revanche, ils ne remettent pas toujours en cause les fondements de l’économie capitaliste. « Si les anarchosyndicalistes voulaient un contrôle démocratique des usines par les ouvriers eux-mêmes, ils ne s’opposaient en aucun cas à l’industrie, à la science ou au progrès en général », souligne Michael Seidman. Les anarchistes critiquent la bourgeoisie pour son incapacité à développer les forces productives. Ils glorifient le travail comme émancipateur et valorisent l’industrialisation. La CNT ne reconnaît comme unité de base du communisme libertaire que le « producteur ». Les anarchistes ne cessent de fustiger la paresse et le parasitisme.

 

Pourtant, les anarchosyndicalistes valorisent la démocratie dans la production et s’opposent à l’autorité du parti défendue par les bolcheviques. Mais cette autogestion ne remet pas en cause le contenu productiviste du capitalisme. « Les théoriciens anarchosyndicalistes n’ont jamais réfléchi en profondeur entre l’éventuel conflit entre la forme démocratique des conseils et le contenu du programme de rationalisation économique et d’industrialisation », observe Michael Seidman. Mais les travailleurs peuvent aussi s’opposer au projet de modernisation anarchosyndicaliste et à la discipline du travail.

La CNT reste attachée à une idéologie révolutionnaire, mais reste traversée par d’importantes contradictions. La critique de l’Etat reste abstraite et n’empêche pas des pratiques de collaboration avec les réformistes et les partis parlementaires. La CNT valorise la spontanéité des masses mais pratique des réunions secrètes en petit comité pour préparer des insurrections. Lors de l’insurrection de 1933, la CNT proclame le communisme libertaire, mais qui se traduit par une soumission absolue au folklore et aux idées anarchistes.

Ensuite, le contrôle des usines ne change pas la nature de la production ni la division du travail. Malgré son idéologie contradictoire, la CNT soutien les grèves ouvrières. Ces luttes visent à gagner plus et à travailler moins. Une contradiction peut donc s’observer entre les aspirations exprimées par les luttes ouvrières et le projet politique de la CNT.

 

Les révoltes ouvrières de 1936

La révolution de 1936 et le refus du travail

 

C’est un coup d’Etat militaire qui déclenche la révolution sociale de 1936. Les anarchistes s’emparent des usines et des moyens de production. La Generalitat exproprie les comptes bancaires des patrons pour les redistribuer. Les entreprises sont collectivisées. Ce sont les ouvriers qui gèrent directement ces collectivités. Mais la division du travail perdure avec la collaboration des ouvriers avec les techniciens et les anciens patrons. La CNT conserve le pouvoir économique à travers le contrôle des usines et de l’armement.

Mais l’autogestion ne suscite pas l’enthousiasme des ouvriers. La CNT n’hésite pas à contrôler et à sanctionner l’absentéisme au travail. Le syndicat au pouvoir s’oppose à l’augmentation des salaires et à la diminution du temps de travail. Au contraire, les ouvriers rechignent à l’effort de guerre, au sacrifice et au devoir militaire. Comme pendant la révolution russe, une classe gestionnaire s’empare des moyens de production pour moderniser l’économie. La CNT impose même des camps de travail.

L’art de la Révolution développe une esthétique uniformisée au service de la propagande. « Sur ces affiches, qui ressemblaient beaucoup au style soviétique du réalisme socialiste, les ouvriers étaient en train de travailler, de combattre ou de mourir pour la cause », décrit Michael Seidman. Les affiches représentent des personnages héroïques et musclés, jamais fatigués. Ces affiches de propagande visent à éradiquer la résistance au travail manifestée par les ouvriers.

 

La CNT impose la rationalisation et la modernisation de l’économie. Elle introduit l’organisation scientifique du travail dans l’industrie espagnole. La productivité prime sur les conditions de travail et de vie des ouvriers.

Mais les injonctions au travail et à la productivité ne touchent pas les ouvriers. Ils ont développé des pratiques de lutte pour défendre leurs conditions de travail. « Les résistances directes et indirectes au travail devinrent les points majeurs du conflit entre la base et les militants, comme il l’avait été lorsque la bourgeoisie avait le contrôle des forces productives », analyse Michael Seidman.

Avec l’autogestion, les ouvriers doivent participer à leur propre asservissement. Ils désertent les organes de la démocratie directe qui, de toute manière, refusent de prendre en compte leurs revendications qui s’opposent au bon fonctionnement de l’économie anarchiste.

Les révoltes ouvrières de 1936

Le Front populaire en France

 

Le Front populaire en France montre que les ouvriers refusent de se soumettre au conformisme de l’usine. Ce mouvement social débouche vers la diminution du temps de travail et les congés payés. En France, la bourgeoisie contribue à moderniser l’économie. Les méthodes d’organisation scientifique du travail sont déjà développées, contrairement à la situation espagnole.

Le Parti communiste français abandonne tout projet révolutionnaire d’expropriation des moyens de production. Il se contente d’un programme de planification pour aménager le capitalisme. Il valorise notamment les nationalisations. Le contrôle ouvrier est abandonné au profit de l’Etat. L’extrême gauche et les anarchosyndicalistes n’ont aucune influence politique et restent marginalisés.

Le Front Populaire arrive au pouvoir en 1936 à travers Léon Blum. Mais les ouvriers refusent de rester passifs. Ils déclenchent le plus grand mouvement de grève en France. Surtout, ils décident de lancer des occupations d’usine. « Elles attaquaient le droit de propriété et mettaient les machines et les moyens de production de l’usine directement aux mains des travailleurs. Le sabotage et la destruction faisaient partie des possibilités », décrit Michael Seidman. Cette vague de grève apparaît comme joyeuse et spontanée. Les occupations d’usines permettent de faire la fête, de danser, de chanter, de créer de nouvelles relations humaines et amoureuses.

 

La discipline de l’usine est ébranlée, même après les accords de Matigon. Les ouvriers arrivent en retard, partent tôt et désobéissent à leurs supérieurs. Les délégués syndicaux tiennent tête aux contremaîtres et nuisent au rendement de l’usine. A chaque licenciement dans une branche, une grève éclate. Les ouvriers refusent les cadences, les accélérations de production et la recherche de rendement productif.

Les ouvriers français ne luttent pas pour la réappropriation des moyens de production. Mais ils déclenchent des grèves contre les cadences et pour le temps libre. « En France, l’exigence d’une révolution fut supplantée par une guérilla contre le travail », observe Michael Seidman. Les ouvriers ne cessent de résister à la discipline de l’usine et du salariat.

Le mouvement ouvrier reste enfermé dans l’idéologie productiviste des Lumières. Marxistes et anarchistes, malgré leurs divergences idéologiques, partagent le culte du travail. Leur projet révolutionnaire consiste à contrôler et à développer les forces productives.

Les révoltes ouvrières de 1936

Le communisme libertaire contre le travail

 

L’approche de Michael Seidman propose un éclairage original sur les révoltes de 1936, malgré quelques limites. Michael Seidman propose une histoire par en bas, du point de vue des ouvriers. Il insiste sur les pratiques plutôt que sur les idéologies.

L’historien décrit très bien l’idéologie productiviste des anarchistes et de la gauche. Les syndicalistes et les révolutionnaires veulent prendre le contrôle des moyens de production, mais ils refusent d’inventer une nouvelle manière de créer. Ils ne sortent pas de la logique du capital et du travail. L’autogestion s’apparente finalement à une nouvelle forme de capitalisme, sans modifier le contenu ni les objectifs d’un système productiviste et oppressant.

La critique du travail est éludée au profit d’une remise en cause du salariat, notamment chez les anarchistes. En effet, ils restent attachés à l’importance de produire des richesses et d’imposer une gestion plus efficace de l’économie. Ils restent enfermés dans la logique du capital, même en critiquant l’Etat et l’exploitation. La critique du travail permet une remise en cause du capitalisme non pas uniquement d’un point de vue idéologique, mais pour changer radicalement la vie quotidienne. La révolution ne doit pas se contenter d’autogérer le travail et l’aliénation. Il semble indispensable de transformer les relations humaines, la manière de produire et de vivre.

 

En revanche, l’interprétation du livre de Michael Seidman peut laisser place à quelques confusions. Ces analyses peuvent alimenter l’idée d’un mouvement ouvrier entièrement intégré à la logique du capital. L’idéologie révolutionnaire et la perspective de dépassement de la société existante ne peuvent que déboucher vers une nouvelle forme d’aliénation, selon cette interprétation du livre. Surtout, Michael Seidman semble présenter le refus du travail comme découlant du simple dilettantisme des ouvriers contre un mouvement révolutionnaire productiviste.

En réalité, l’indiscipline des ouvriers relève également d’une démarche politique. C’est une pratique de lutte qui ne doit pas être vidée de son sens politique. Les ouvriers qui tiennent tête aux petits chefs et qui refusent les cadences ne se contentent pas de faire un caprice. Ils veulent changer la société et sortir de leur vie de misère. L’historien Chris Ealham évoque la diffusion de pratiques de lutte dans les quartiers populaires de Barcelone.

Il existe deux communismes libertaires. Celui des organisations et de la CNT qui impose la rationalisation du travail et l’autogestion du capitalisme. Mais aussi celui des ouvriers en lutte qui portent une perspective de transformation de tous les aspects de la vie quotidienne. Les luttes ouvrières ne renvoient pas uniquement à une dimension sociale. Elles portent une démarche profondément politique d’une civilisation radicalement nouvelle qui insiste sur le plaisir et la joie de vivre contre toutes les contraintes sociales.

 

Source : Michael Seidman, Ouvriers contre le travail. Barcelone et Paris pendant les fronts populaires, Senovero, 2010