Monthly Archives: février 2014

Des manifestations dans tout le pays en solidarité avec le mouvement No-TAV

Le 22 février, en écho à la manifestation de Nantes contre le projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, de l’autre côté des Alpes, ils et elles étaient des milliers dans les rues italiennes en solidarité avec le mouvement No-TAV et en défense du territoire contre les saccages du développement capitaliste.

Un compte rendu

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comme toujours : les  NoTav sont dans les rues contre les inquisitions démokratiques !

Une journée extraordinaire de lutte et de mobilisation a traversé le pays pour dire non à la criminalisation des luttes sociales , demander la libération immédiate de Chiara, Claudio, Niccolò et Mattia et des autres camarades du mouvement NoTAV encore maintenus aux arrêts domiciliaires, mais aussi des autres mouvements frappés au cours des dernières semaines par des opérations judiciaires on ne peut plus ‟créatives”, comme le mouvement de la lutte pour le logement de Rome et les Precari Bros de Naples.

« Terrorisme », « vol », « extorsion »… la langue fourchue du Pouvoir défigure le langage pour légitimer et poursuivre la dévastation des territoires. Les milliers de personnes qui sont descendues dans les rues aujourd’hui ont montré qu’une partie importante du pays n’accepte pas d’être mise au coin et que l’on parle pour elle. Ainsi les engagements de responsabilité pris par les 3000 manifestants à Chiomonte qui ont crié« nous sommes tous des terroristes », avec un Alberto Perino expliquant à un opérateur stupide de la RAI la différence qui existe entre « terrorisme » et « sabotage ». La voix off de service du Tg3 [journal TV de la Rai3] doit admettre que ni à Chiomonte ni à Turin personne n’est disposé à prendre ses distances avec ce que nous percevons tou*s comme des actes de résistance légitime.

À Turin, la plus grande manifestation : 5000 personnes ont traversé les rues du centre, escortées par un énorme déploiement de troupes anti-émeute mobilisées pour empêcher que le cortège atteigne des objectifs considérés comme sensibles : la gare ferroviaire de Porta Nuova et le siège de LTF (Lyon Turin Ferroviaire). La presse locale a cherché à minimiser et parle de 2000 personnes à Chiomonte et d’un millier à Turin (alors que quand la tête du cortège tournait dans la via Madama Cristina, la queue était encore à la Piazza Castello). Le problème est clairement politique : ils ne peuvent pas admettre qu’aujourd’hui le mouvement No TAV mobilise mieux et plus que n’importe quel parti politique ou syndicat dans la ville de Chiamparino [ancien maire, figure du Parti démocrate, ex-PCI] et d’Agnelli [lignée des patrons historiques de FIAT].

Ce qui frappait surtout, c’était l’hétérogénéité de la composition : mères avec des poussettes, jeunes, vieux, appartenances multiples et francs-tireurs, hommes et femmes conscients qu’autour de cette partie, ce qui est en jeu est un peu plus qu’un trou dans une montagne. Et bien conscients qu’avec toute le processus répressif contre Niccolò, Mattia et Claudio se joue aussi un peu la possibilité future pour tous et toutes de continuer à se battre pour un avenir meilleur et une vie digne d’être vécue.

A Pozzolo, Val Scrivia, 500 personnes du front contre le TAV Terzo Valico [troisième tracé, Gènes-Milan] ont arraché la clôture du chantier de construction. Plusieurs centaines d’autres relayaient le message sur une place de Gênes.

À Modène, sont descendus dans la rue les comités qui luttent contre la gestion par le PD de l’après-tremblement de terre, à Mestre, ils ont fait une opération péage gratuit, autant de façons de dénoncer le gaspillage de l’argent public et indiquer des formes de résistance à la crise.

Les manifestations ont été nombreuses et avec beaucoup de participants dans toute l’Italie. A Rome, la grande journée de solidarité s’est mélangé avec le souvenir de l’antifasciste Valerio Verbano[1] et de sa mère, précieuse gardienne de la mémoire sociale antifasciste de la ville de Rome. Des milliers de personnes ont traversé le quartier de Tufello. Beaucoup de monde aussi à Naples, pour réaffirmer la plus complète et totale solidarité avec les dix chômeurs arrêtés la semaine dernière.

Des centaines de personnes à Milan, dans un cortège qui s’est terminée aux portes de l’Expo, en visant les banques et les grilles qui clôturent la plus grande zone séquestrée d’Italie pour garantir les nouveaux gaspillages qui vont s’abattre sur les territoires et les fonds publics. Plus de 300 personnes à Pise dans un cortège qui reliait la solidarité à la vallée de Susa avec la bataille locale pour le revenu et de la dignité ; autant à Florence. Plus de 500 à Caltanissetta (Sicile) dans un cortège organisé par No MUOS ; des centaines de même à Bari, Brescia, Livourne, dans la province du Piémont, en Vénétie et en Toscane.

Nous ne pouvons pas encore faire une estimation précise et globale de toutes les initiatives mais nous savons qu’elles ont été nombreuses et ont connu une importante participation. A toutes ces personnes – nous sommes prêts à parier – Renzi a bien peu à vendre !

Aujourd’hui a été une généreuse journée de lutte. C’est de bon augure dans la perspective du 15 mars, quand il s’agira de réaffirmer la légitimité des luttes sociales et la nécessité de défendre toutes les personnes poursuivies du 15 octobre 2011 [2].

Mais la perspective de cette bataille, comme le montre le mouvement No-TAV depuis quelque temps maintenant, transcende les frontières nationales et sème vraiment les graines d’une future Europe des luttes encore à construire. Alors que nous terminons ces lignes, nous apprenons qu’une marche de solidarité a également eu lieu à Athènes et qu’à Notre-Dame-des-Landes, la police a lancé des gaz lacrymogène et utilisé des canons à eau contre les manifestants et zadistes qui s’approchaient de la zone rouge, dans ce qui s’annonçait depuis longtemps comme une grande manifestation contre la méga-aéroport pour les riches.

Nous ne savons pas combien de temps cela durera, nous savons que ce sera dur, mais après des journées comme celle d’aujourd’hui, nous savons très bien aussi que ce mouvement, et tous ceux qui marchent à ses côtés, ne lâcheront jamais et ne s’arrêteront pas de se mettre en travers pour empêcher la destruction des territoires et la mise aux enchères de nos vies.

a sara dura!!!

 

Solidarité avec les militantEs poursuiviEs par AREVA!

Reprise de l’article en français de l’Écureuille (http://blog.eichhoernchen.fr/post/solidarite-avec-les-militantes-poursuivies-par-areva)

Deux MilitantEs antinucléairEs sont pousuiviEs devant le tribunal de Fulda en Allemagne par AREVA et la société de chemins de fer allemande Deutsche Bahn.L’accusation porte sur une action contre un transport de déchets nucléaires CASTOR qui en provenance de la Hague, se dirigeait vers Gorleben (nord de l’Allemagne) en novembre 2011. Les militantEs avaient pour protester contre ce transport escaladé des arbres et accroché des banderoles. AREVA a porté plainte contre deux militantEs, leur reprochant une dégradation faite à l’aide de peinture sur le train de déchets radioactifs. Les dégâts n’ont pas même été chiffrés, aucune facture n’a été portée par AREVA au dossier.

L’action a démontré que les transports de déchets nucléaires ne sont en rien protégés contre des attaques extérieures. Si des militantEs non-violentEs peuvent l’atteindre avec de la peinture – ce qui est reproché aux militantEs accuséEs à Fulda -, que se passerait-il si des personnes moins bien intentionnées, des terroristes par exemple, s’en prenaient à un transport de matières hautement radioactives ? Quel beau plan anti-catastrophe !

Bien sur, ce ne sont pas les responsables d’AREVA qui seront jugés par le tribunal de grande instance de Fulda le 25 février 2014, mais les lanceurs d’alertes antinucléaires.
Le groupe de soutien “Fuldatalsperre” aux accusés appelle à un acte de solidarité :

Protestez auprès d’AREVA et du tribunal de Fulda!

Voici quelques propositions de fax à envoyer

  • Action fax à l’adresse du TGI de Fulda

PDF sur fond blanc – sur fond noir, Il suffit d’ajouter ses coordonnées et de faxer…

L’adresse pour celles et ceux qui veulent donner libre court à leur imagination:

Amtsgericht Fulda
Königstraße 38
D- 36037 Fulda
Fax 0049 6619242400

numéro de dossier:  22 Ds – 11 Js 23080/11

  • Action fax à l’adresse d’AREVA

PDF AREVA-sur fond blanc – AREVA sur fond noir

l’adresse pour celles et ceux qui veulent donner libre court à leur imagination: :

AREVA / TN International –
à l’attention de Mr. Hughes Blachère
1, rue des Hérons
F – 78180 Montigny-le-Bretonneux
Fax: 0134965450
numéro de dossier:  22 Ds – 11 Js 23080/11


Pour rappel, monsieur Hughes Blachère n’est pas un inconnu puisqu’il était directeur d’AREVA Tricastin lors de la fuite de 75 Kg d’uranium dans la nature sur ce site…

Pour plus d’informations : (en allemand)

page du groupe de soutien
Blog du groupe d’action (avec photos, etc.)


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Clôture de débat

Un quarteron de ministres en r’traite connus pour leur sens extrême de l’État ont cosigné un appel pathétique dans les pages « Rebonds » duLibération du 15 octobre 2013 [L’appel en Post Scriptum de cet article.]. « Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. » Des « minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » prendraient à partie de plus en plus de scientifiques, ce qui rendrait de plus en plus difficile de recruter des étudiants en physique, biologie, chimie, géologie. La perte de compétitivité de la France serait irrémédiable si ses petits soldats scientistes étaient ainsi découragés. « L’existence même de la démocratie est menacée (…) » Et nos quatre « sages » d’inciter les autorités en fonction à siffler la fin de partie et d’en appeler au soutien médiatique : « Nous appelons donc solennellement les médias et les femmes et hommes politiques à exiger que les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés. » On sait où cela mène : le 31 juillet 1977, au soir de la manifestation de Malville, le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, justifiait ainsi la répression policière au 20 Heures : « La France est, chacun le sait, une démocratie authentique et à ce titre les manifestations pacifiques y seront toujours acceptées. Par contre, la violence d’où qu’elle vienne ne peut être tolérée. »

 

D’une manière récurrente, comme à chaque fois qu’un projet (gouvernemental, scientifique, technologique…) soulève une opposition conséquente chez des individus qui agissent sans intermédiaires, les fonctionnaires politiques montent au créneau : cette fois-ci ils assènent que « la France a besoin de scientifiques techniciens ». Pour préserver les apparences démocratiques, le citoyen est invité à participer aux débats organisés par les experts d’État avec pour seul choix, celui de revêtir le costume de l’expert ou du contre-expert. Alors, haro sur « les minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » qui s’efforcent effectivement de faire taire la propagande favorable au déferlement des trouvailles techno-marchandes : nanotechnologies, OGM, trou de déchets nucléaires de Bure, gaz de schiste, diffusion des ondes électromagnétiques…

Ces perturbations ont deux sens. D’un côté, elles renvoient la parole d’État à sa nature autoritaire. De l’autre côté, elles renvoient la parole citoyenne, qui n’en est que le reflet, à son inconsistance passive. C’est en toute cohérence que se manifeste ce refus des fausses discussions occupant réellement les lieux du désastre.

Après les campagnes contre les OGM et celle contre les nanotechnologies, c’est aujourd’hui celle contre Cigéo, à propos du projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure qui est en cause dans cet appel du quarteron. L’intervention des minorités stigmatisées a réussi à confiner la propagande scientiste et étatique dans le cadre risible d’un débat public secret. Face aux contestations conséquentes, le chapelet de rendez-vous prévus par la Commission nationale du débat public (CNDP), saisie par l’Andra (gestionnaire étatique de la poubelle nucléaire) a été annulé. La CNDP s’est finalement réfugiée dans son forum Internet. Ce débat s’avère donc soluble dans le numérique.

En faisant taire cette propagande, une activité démocratique s’est exercée, au sens réel d’une démocratie spontanée, soucieuse de la vérité et de la capacité de décision de ceux qui sont assujettis aux infrastructures programmées. Comment la mise en scène fonctionne-t-elle ? La parole politique des experts est émise en miroir de l’avis technicien invoqué auprès des citoyens censé représenter le point de vue général pour entériner les décisions déjà prises. Pour briser ce miroir déformant, il n’y a pas d’autre moyen que celui qui consiste à empêcher la propagande mensongère des lobbyistes et la « débatcratie » (voir l’encadré Méthode du discours en fin de texte) de s’imposer : Cigéo ne veut débattre que des modalités du tombeau à déchets nucléaires. Comme ils le disent eux-mêmes : « Faire participer, c’est faire accepter ».

Il faut aller voir ce que cachent les paroles lénifiantes de ces quatre vieux roublards du mensonge politique. Sous prétexte d’impartialité, ces partisans de la politique du fait accompli travestissent les conséquences épouvantables de la fuite en avant dont ils sont les zélateurs, notamment en matière énergétique.

Bure : une poubelle nucléaire pour un nucléaire décomplexé

La gestion de l’accumulation inexorable des déchets est d’ores et déjà programmée pour éviter l’engorgement de toute la filière. En France, elle l’est de manière géographiquement concentrée dans la Meuse, autour de Bure. À Void-Vacon se construit une plateforme de transit spécialement aménagée pour le transport des matières radioactives. L’uranium en voie d’enrichissement ou appauvri s’échange entre Pierrelatte (Drôme) et Almelo (Pays-Bas) et encore Pierrelatte et Lingen (Allemagne), centrale en train d’être démontée, et donc pourvoyeuse de déchets, voisine de celle d’Emsland, active jusqu’en 2020.

Le marché du combustible avance à bon train. Le va-et-vient de la plateforme de Void-Vacon n’est pas seulement destiné à la poubelle de Bure, mais aussi à l’avenir de la production mondiale [1] de combustible nucléaire. Non loin de là, le site de Morvilliers étant saturé, un nouveau site de déchets dits à faible radioactivité est envisagé à côté du site existant de Soulaines. Pour que le nucléaire continue, il faut que la matière radioactive circule partout, avec une telle urgence qu’on voit dérailler des Castors montés sur des boggies des années 40, dans la gare de Drancy.

Le nucléaire militaire n’est jamais loin du nucléaire civil, il n’est donc pas loin de Bure. À Commercy, Safran promet une recrudescence d’emplois et de sous-traitance pour des moteurs d’avion, l’entreprise produit aussi le système de propulsion et de guidage du M51, missile nucléaire pour sous-marin. À Saint-Dizier, la base militaire, BA 113, est à vocation nucléaire, c’est celle du Rafale.

Extension du domaine de la radioactivité

Le nucléaire tient ses promesses. Le désastre de Fukushima s’avère être le moment où, visiblement, la société humaine est sommée d’accepter de vivre avec la radioactivité. La catastrophe a pris une telle ampleur que, dépassées par les événements, les autorités se sont résolues à, littéralement, « dépasser les bornes ». Incapable de déplacer les populations menacées, car selon les normes alors en vigueur, il aurait fallu, notamment, évacuer la ville de Tokyo, aujourd’hui, le gouvernement japonais, plutôt que d’assurer la survie des exilés, les incite financièrement à rentrer chez eux où la décontamination est si impossible que la normalisation, déjà passée de 1 à 20 mSv/an, est admise en « zones de retour indéterminé » au delà de 50 mSv/an, pour des durées courtes et contrôlées, comme l’observe Cécile Asanuma-Brice [2]. Ainsi, devant l’accumulation sans fin d’eau contaminée, récupérée de l’arrosage des réacteurs éventrés – des centaines de milliers de tonnes – Dale Klein, membre du Comité de surveillance de Fukushima, appelé par Tepco comme autorité indépendante et ancien président de la NRC, Commission de régulation nucléaire des États-Unis, propose de diluer le tout dans l’Océan pacifique, tout en garantissant une technique de filtrage de césium et de strontium [3] qu’il faudra bien mettre quelque part.

Les autorités bureaucratiques nous préparent à nous faire vivre dans les zones contaminées en appliquant le principe suivant : le changement de la norme change l’apparence de la réalité en changeant la réalité de l’apparence, pour ne pas, évidemment, changer la réalité.
Du fait de ses dimensions spatio-temporelles si éloignées de l’échelle humaine, de l’irréversibilité du processus de désintégration, qui rend la décontamination impossible puisqu’elle ne consiste qu’en un déplacement des déchets, et de ses aspects inapparents, le nucléaire impose une approche fataliste quant à ses effets. Roger Belbéoch en écrivant dans Société nucléaire, en 1990 : « Les données statistiques de mortalité deviennent un matériau stratégique important pour la gestion d’une société nucléaire. Il est réaliste d’exiger des mesures sérieuses (…), d’exiger qu’on nous mette en fiche dès notre naissance et même avant, d’exiger une autopsie après la mort afin de connaître la charge corporelle de certains radioéléments comme le plutonium… », montrait comment, par sa seule existence, l’industrie nucléaire livrait les hommes aux statistiques.

Il n’y a pas de seuil pour le cancer

Pour que tout puisse continuer jusqu’à perpète, il faut que cette situation soit normale. Pour ce faire, il faut que les seuils de mesure concoctés par les experts nucléaristes le prouvent et, par conséquent, ils jouent sur les unités de valeur.

Les seuils ont été créés et sont déterminés par les bureaucraties des organismes internationaux (CIPR, UNSCEAR, BEIR, etc.) [4] . Ils sont responsables de la continuité de la société en fonction du principe coût-bénéfice-risque.

Il n’y a pas lieu de se laisser hypnotiser par le yo-yo des signes de dangerosité codifiés par la CIPR, qui recommandait, selon sa publication publiées en 1991, de réduire le seuil de 50 mSv/an à 20 mSv/an pour les travailleurs du nucléaire et à 1 mSv/an pour les populations, avec 5 mSv/an en situation d’accident. Que les autorités ministérielles japonaises aient généralisé la norme de 20 mSv/an à tous le 22 avril 2011 n’est pas étonnant.

Ce flou savant avance que rien n’est grave en dessous de 100 mSv/an puisque selon l’expertise de la CIPR : « Aux doses supérieures à 100 mSv/an, il existe une probabilité accrue d’effets déterministes et un risque significatif de cancer. » Pourquoi « 100 » ? Ce chiffre est la limite symbolique en dessous duquel les masses ont été jugées gouvernables par les nucléocrates. Qu’en dessous d’un certain chiffrage les risques soient amoindris est une tautologie. C’est aussi vrai pour « 100 » que pour n’importe quelle autre valeur. Ce que marque réellement cette limite n’est pas une précaution sanitaire, mais les conditions sous lesquelles les populations sont gérables aux plans politique et économique. Ce ne sont pas de personnes malades dont parle la CIPR 2007, mais de « fantômes numériques » : d’hommes et femmes envisagés comme réceptacles moyens du risque potentiel. Il ne s’agit ni de les soigner ni d’encourager un exode nécessaire, mais de déterminer une toise rendant la morbidité et la mortalité socialement invisible. De quoi meurt un fumeur hypocondriaque japonais ? Hors des situations où la contamination est intense et brutale, la radioactivité diffuse tue assez lentement et de manière assez diverse pour que cette question soit noyée dans le registre de l’exégèse médicale. Ces normes existent pour que les existences ne cessent pas d’être administrées. À partir de n’importe quelle dose, les autorités pourront toujours nous dire qu’au dessous les effets sont moins accrus et les risques moins significatifs. Et pourtant ils existent ! C’est précisément parce qu’il n’y a pas de limite qu’il ne reste que la mesure.

Au Palais de la Découverte, où l’Andra relaie ces jours-ci sa pédagogie : « on parle de faibles doses lorsque les doses d’exposition sont inférieures à 100 millisieverts. Au-delà de cette dose, on sait que les risques de cancer augmentent. En dessous de cette dose, aucun risque de cancer n’a pour l’instant pu être observé par les nombreuses études menées. » L’Andra relativise son point de base fétichisé de 100 mSv/an : « Des recherches sont menées sur les autres effets sur la santé qui seraient liés aux faibles doses. Par précaution, on considère que ce risque existe et qu’il est proportionnel à la dose reçue, même pour de faibles doses. » Par précaution, le bourreau aiguise sa hache.

Mesurer la radioactivité n’est pas un acte antinucléaire. Si certaines mesures peuvent montrer la présence de rayonnements radioactifs là où ils sont niés ou volontairement sous-évalués par les nucléocrates, ces révélations ne dépassent pas le registre de l’information. Prendre connaissance de la morbidité de ce processus de production énergétique sans s’en remettre aux autorités, en quelque sorte librement, par exemple en achetant un dosimètre à la Criirad, ne contribue qu’à se faire une image du danger. Que cette image soit plus réaliste, plus précise et moins mensongère que celle que les autorités fournissent à l’intention des masses ne change rien aux relations de pouvoirs auxquelles chacun est assujetti. Consacrer plus d’efforts que nécessaire à cet éclaircissement d’ordre quantitatif, a fortiori s’y spécialiser, peut générer un état d’hypnose. Le Léviathan n’est pas moins puissant s’il est contemplé avec dégoût plutôt qu’admiré.

Toute participation à cette schizophrénie de la mesure s’intègre, d’une manière ou d’une autre, à la cogestion. Pour éviter que la catastrophe ne pétrifie nos imaginaires en imposant ses effets à nos consciences, quand ce n’est pas à nos corps, il nous faut ne pas quitter des yeux les causes, les moyens et les mobiles qui orientent la nucléarisation du monde. L’« innovation » et la « liberté de créer » desquelles se réclament les ministres au motif de la démocratie n’est que la perpétuation de la dynamique soumettant l’ensemble des aspects de l’existence à la production exponentielle de marchandises.

Seule l’attaque contre cette schizophrénie pourrait permettre aux hommes de trouver un chemin pour sortir de ce cauchemar. Nous ne sommes pas des mesureurs !

Paris, le 3 février 2014,
Association contre le nucléaire et son monde, 
acnm@no-log.org


Méthode du discours

Une rapide comparaison entre deux livres récents peut faire comprendre les règles du débat reconnu.
À ma gauche la gentille Sezin Topçu auteure de La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée ; à ma droite le méchant Alexandre Moatti, auteur de Alterscience – Posture, dogmes, idéologies.
Sezin Topçu forge le néologisme de « débatcratie » pour constater la vacuité volontaire des procédures de dialogue imposées par les dispositifs des « débats publics ». Mais, bien que son juste constat révèle la stratégie étatique intégrant la partie « contre-expertisante » de la contestation dite écologiste en France, cette sociologue, formée à croire qu’il y avait de l’histoire mais qu’il n’y en a plus, rêve de la possibilité même de ce qu’elle constate comme étant impossible puisqu’elle participe elle-même à la « débatcratie » qu’elle dénonce via la fondation Sciences citoyennes et sa promotion de lanceurs d’alerte.
À l’opposé, Alexandre Moatti dénonce un complot contre la science. Ce conseiller scientifique du site science.gouv.fr dresse une ligne Maginot contre « l’alterscience », sorte de Protocole où l’ultragauche côtoie Lyndon LaRouche. Dans le n° 292 de Science… et pseudo-sciences, revue de dogmatiques scientistes, il expliquait déjà, fin 2010, son concept Licorne : « Plus que leur contestation des résultats scientifiques, leur contestation de la démarche scientifique elle-même nous semble fort inquiétante. […] l’alterscience, plus diffuse et moins visible que les pseudo-sciences ou l’ésotérisme, constitue néanmoins un des fronts ouverts dans les rapports actuels difficiles entre science et société. » Toute ressemblance avec la première phrase de la communication quadricéphale ministérielle…
L’enjeu de ces faux débats consiste à générer des discours spécialisés à l’intérieur d’une apparence de consultation générale en orientant les discussions sur les aspects techniques. Cela génère un opposant sérieux comme Bertrand Thuillier : dont la critique contre-experte s’achève par cette expression paradoxale « un système vivant ! » et par cette question qui ne met rien en cause de la chaîne de production nucléaire : « Cigéo : solution unique ? ».
Le citoyen n’est personne : il est une des abstractions qui dessaisissent les personnes des moyens d’intervenir dans leur propre existence. Il est le masque démocratique de ces abstractions.

Un quarteron de ministres en r’traite connus pour leur sens extrême de l’État ont cosigné un appel pathétique dans les pages « Rebonds » duLibération du 15 octobre 2013 [L’appel en Post Scriptum de cet article.]. « Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. » Des « minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » prendraient à partie de plus en plus de scientifiques, ce qui rendrait de plus en plus difficile de recruter des étudiants en physique, biologie, chimie, géologie. La perte de compétitivité de la France serait irrémédiable si ses petits soldats scientistes étaient ainsi découragés. « L’existence même de la démocratie est menacée (…) » Et nos quatre « sages » d’inciter les autorités en fonction à siffler la fin de partie et d’en appeler au soutien médiatique : « Nous appelons donc solennellement les médias et les femmes et hommes politiques à exiger que les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés. » On sait où cela mène : le 31 juillet 1977, au soir de la manifestation de Malville, le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, justifiait ainsi la répression policière au 20 Heures : « La France est, chacun le sait, une démocratie authentique et à ce titre les manifestations pacifiques y seront toujours acceptées. Par contre, la violence d’où qu’elle vienne ne peut être tolérée. »

 

D’une manière récurrente, comme à chaque fois qu’un projet (gouvernemental, scientifique, technologique…) soulève une opposition conséquente chez des individus qui agissent sans intermédiaires, les fonctionnaires politiques montent au créneau : cette fois-ci ils assènent que « la France a besoin de scientifiques techniciens ». Pour préserver les apparences démocratiques, le citoyen est invité à participer aux débats organisés par les experts d’État avec pour seul choix, celui de revêtir le costume de l’expert ou du contre-expert. Alors, haro sur « les minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » qui s’efforcent effectivement de faire taire la propagande favorable au déferlement des trouvailles techno-marchandes : nanotechnologies, OGM, trou de déchets nucléaires de Bure, gaz de schiste, diffusion des ondes électromagnétiques…

Ces perturbations ont deux sens. D’un côté, elles renvoient la parole d’État à sa nature autoritaire. De l’autre côté, elles renvoient la parole citoyenne, qui n’en est que le reflet, à son inconsistance passive. C’est en toute cohérence que se manifeste ce refus des fausses discussions occupant réellement les lieux du désastre.

Après les campagnes contre les OGM et celle contre les nanotechnologies, c’est aujourd’hui celle contre Cigéo, à propos du projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure qui est en cause dans cet appel du quarteron. L’intervention des minorités stigmatisées a réussi à confiner la propagande scientiste et étatique dans le cadre risible d’un débat public secret. Face aux contestations conséquentes, le chapelet de rendez-vous prévus par la Commission nationale du débat public (CNDP), saisie par l’Andra (gestionnaire étatique de la poubelle nucléaire) a été annulé. La CNDP s’est finalement réfugiée dans son forum Internet. Ce débat s’avère donc soluble dans le numérique.

En faisant taire cette propagande, une activité démocratique s’est exercée, au sens réel d’une démocratie spontanée, soucieuse de la vérité et de la capacité de décision de ceux qui sont assujettis aux infrastructures programmées. Comment la mise en scène fonctionne-t-elle ? La parole politique des experts est émise en miroir de l’avis technicien invoqué auprès des citoyens censé représenter le point de vue général pour entériner les décisions déjà prises. Pour briser ce miroir déformant, il n’y a pas d’autre moyen que celui qui consiste à empêcher la propagande mensongère des lobbyistes et la « débatcratie » (voir l’encadré Méthode du discours en fin de texte) de s’imposer : Cigéo ne veut débattre que des modalités du tombeau à déchets nucléaires. Comme ils le disent eux-mêmes : « Faire participer, c’est faire accepter ».

Il faut aller voir ce que cachent les paroles lénifiantes de ces quatre vieux roublards du mensonge politique. Sous prétexte d’impartialité, ces partisans de la politique du fait accompli travestissent les conséquences épouvantables de la fuite en avant dont ils sont les zélateurs, notamment en matière énergétique.

Bure : une poubelle nucléaire pour un nucléaire décomplexé

La gestion de l’accumulation inexorable des déchets est d’ores et déjà programmée pour éviter l’engorgement de toute la filière. En France, elle l’est de manière géographiquement concentrée dans la Meuse, autour de Bure. À Void-Vacon se construit une plateforme de transit spécialement aménagée pour le transport des matières radioactives. L’uranium en voie d’enrichissement ou appauvri s’échange entre Pierrelatte (Drôme) et Almelo (Pays-Bas) et encore Pierrelatte et Lingen (Allemagne), centrale en train d’être démontée, et donc pourvoyeuse de déchets, voisine de celle d’Emsland, active jusqu’en 2020.

Le marché du combustible avance à bon train. Le va-et-vient de la plateforme de Void-Vacon n’est pas seulement destiné à la poubelle de Bure, mais aussi à l’avenir de la production mondiale [1] de combustible nucléaire. Non loin de là, le site de Morvilliers étant saturé, un nouveau site de déchets dits à faible radioactivité est envisagé à côté du site existant de Soulaines. Pour que le nucléaire continue, il faut que la matière radioactive circule partout, avec une telle urgence qu’on voit dérailler des Castors montés sur des boggies des années 40, dans la gare de Drancy.

Le nucléaire militaire n’est jamais loin du nucléaire civil, il n’est donc pas loin de Bure. À Commercy, Safran promet une recrudescence d’emplois et de sous-traitance pour des moteurs d’avion, l’entreprise produit aussi le système de propulsion et de guidage du M51, missile nucléaire pour sous-marin. À Saint-Dizier, la base militaire, BA 113, est à vocation nucléaire, c’est celle du Rafale.

Extension du domaine de la radioactivité

Le nucléaire tient ses promesses. Le désastre de Fukushima s’avère être le moment où, visiblement, la société humaine est sommée d’accepter de vivre avec la radioactivité. La catastrophe a pris une telle ampleur que, dépassées par les événements, les autorités se sont résolues à, littéralement, « dépasser les bornes ». Incapable de déplacer les populations menacées, car selon les normes alors en vigueur, il aurait fallu, notamment, évacuer la ville de Tokyo, aujourd’hui, le gouvernement japonais, plutôt que d’assurer la survie des exilés, les incite financièrement à rentrer chez eux où la décontamination est si impossible que la normalisation, déjà passée de 1 à 20 mSv/an, est admise en « zones de retour indéterminé » au delà de 50 mSv/an, pour des durées courtes et contrôlées, comme l’observe Cécile Asanuma-Brice [2]. Ainsi, devant l’accumulation sans fin d’eau contaminée, récupérée de l’arrosage des réacteurs éventrés – des centaines de milliers de tonnes – Dale Klein, membre du Comité de surveillance de Fukushima, appelé par Tepco comme autorité indépendante et ancien président de la NRC, Commission de régulation nucléaire des États-Unis, propose de diluer le tout dans l’Océan pacifique, tout en garantissant une technique de filtrage de césium et de strontium [3] qu’il faudra bien mettre quelque part.

Les autorités bureaucratiques nous préparent à nous faire vivre dans les zones contaminées en appliquant le principe suivant : le changement de la norme change l’apparence de la réalité en changeant la réalité de l’apparence, pour ne pas, évidemment, changer la réalité.
Du fait de ses dimensions spatio-temporelles si éloignées de l’échelle humaine, de l’irréversibilité du processus de désintégration, qui rend la décontamination impossible puisqu’elle ne consiste qu’en un déplacement des déchets, et de ses aspects inapparents, le nucléaire impose une approche fataliste quant à ses effets. Roger Belbéoch en écrivant dans Société nucléaire, en 1990 : « Les données statistiques de mortalité deviennent un matériau stratégique important pour la gestion d’une société nucléaire. Il est réaliste d’exiger des mesures sérieuses (…), d’exiger qu’on nous mette en fiche dès notre naissance et même avant, d’exiger une autopsie après la mort afin de connaître la charge corporelle de certains radioéléments comme le plutonium… », montrait comment, par sa seule existence, l’industrie nucléaire livrait les hommes aux statistiques.

Il n’y a pas de seuil pour le cancer

Pour que tout puisse continuer jusqu’à perpète, il faut que cette situation soit normale. Pour ce faire, il faut que les seuils de mesure concoctés par les experts nucléaristes le prouvent et, par conséquent, ils jouent sur les unités de valeur.

Les seuils ont été créés et sont déterminés par les bureaucraties des organismes internationaux (CIPR, UNSCEAR, BEIR, etc.) [4] . Ils sont responsables de la continuité de la société en fonction du principe coût-bénéfice-risque.

Il n’y a pas lieu de se laisser hypnotiser par le yo-yo des signes de dangerosité codifiés par la CIPR, qui recommandait, selon sa publication publiées en 1991, de réduire le seuil de 50 mSv/an à 20 mSv/an pour les travailleurs du nucléaire et à 1 mSv/an pour les populations, avec 5 mSv/an en situation d’accident. Que les autorités ministérielles japonaises aient généralisé la norme de 20 mSv/an à tous le 22 avril 2011 n’est pas étonnant.

Ce flou savant avance que rien n’est grave en dessous de 100 mSv/an puisque selon l’expertise de la CIPR : « Aux doses supérieures à 100 mSv/an, il existe une probabilité accrue d’effets déterministes et un risque significatif de cancer. » Pourquoi « 100 » ? Ce chiffre est la limite symbolique en dessous duquel les masses ont été jugées gouvernables par les nucléocrates. Qu’en dessous d’un certain chiffrage les risques soient amoindris est une tautologie. C’est aussi vrai pour « 100 » que pour n’importe quelle autre valeur. Ce que marque réellement cette limite n’est pas une précaution sanitaire, mais les conditions sous lesquelles les populations sont gérables aux plans politique et économique. Ce ne sont pas de personnes malades dont parle la CIPR 2007, mais de « fantômes numériques » : d’hommes et femmes envisagés comme réceptacles moyens du risque potentiel. Il ne s’agit ni de les soigner ni d’encourager un exode nécessaire, mais de déterminer une toise rendant la morbidité et la mortalité socialement invisible. De quoi meurt un fumeur hypocondriaque japonais ? Hors des situations où la contamination est intense et brutale, la radioactivité diffuse tue assez lentement et de manière assez diverse pour que cette question soit noyée dans le registre de l’exégèse médicale. Ces normes existent pour que les existences ne cessent pas d’être administrées. À partir de n’importe quelle dose, les autorités pourront toujours nous dire qu’au dessous les effets sont moins accrus et les risques moins significatifs. Et pourtant ils existent ! C’est précisément parce qu’il n’y a pas de limite qu’il ne reste que la mesure.

Au Palais de la Découverte, où l’Andra relaie ces jours-ci sa pédagogie : « on parle de faibles doses lorsque les doses d’exposition sont inférieures à 100 millisieverts. Au-delà de cette dose, on sait que les risques de cancer augmentent. En dessous de cette dose, aucun risque de cancer n’a pour l’instant pu être observé par les nombreuses études menées. » L’Andra relativise son point de base fétichisé de 100 mSv/an : « Des recherches sont menées sur les autres effets sur la santé qui seraient liés aux faibles doses. Par précaution, on considère que ce risque existe et qu’il est proportionnel à la dose reçue, même pour de faibles doses. » Par précaution, le bourreau aiguise sa hache.

Mesurer la radioactivité n’est pas un acte antinucléaire. Si certaines mesures peuvent montrer la présence de rayonnements radioactifs là où ils sont niés ou volontairement sous-évalués par les nucléocrates, ces révélations ne dépassent pas le registre de l’information. Prendre connaissance de la morbidité de ce processus de production énergétique sans s’en remettre aux autorités, en quelque sorte librement, par exemple en achetant un dosimètre à la Criirad, ne contribue qu’à se faire une image du danger. Que cette image soit plus réaliste, plus précise et moins mensongère que celle que les autorités fournissent à l’intention des masses ne change rien aux relations de pouvoirs auxquelles chacun est assujetti. Consacrer plus d’efforts que nécessaire à cet éclaircissement d’ordre quantitatif, a fortiori s’y spécialiser, peut générer un état d’hypnose. Le Léviathan n’est pas moins puissant s’il est contemplé avec dégoût plutôt qu’admiré.

Toute participation à cette schizophrénie de la mesure s’intègre, d’une manière ou d’une autre, à la cogestion. Pour éviter que la catastrophe ne pétrifie nos imaginaires en imposant ses effets à nos consciences, quand ce n’est pas à nos corps, il nous faut ne pas quitter des yeux les causes, les moyens et les mobiles qui orientent la nucléarisation du monde. L’« innovation » et la « liberté de créer » desquelles se réclament les ministres au motif de la démocratie n’est que la perpétuation de la dynamique soumettant l’ensemble des aspects de l’existence à la production exponentielle de marchandises.

Seule l’attaque contre cette schizophrénie pourrait permettre aux hommes de trouver un chemin pour sortir de ce cauchemar. Nous ne sommes pas des mesureurs !

Paris, le 3 février 2014,
Association contre le nucléaire et son monde, 
acnm@no-log.org


Méthode du discours

Une rapide comparaison entre deux livres récents peut faire comprendre les règles du débat reconnu.
À ma gauche la gentille Sezin Topçu auteure de La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée ; à ma droite le méchant Alexandre Moatti, auteur de Alterscience – Posture, dogmes, idéologies.
Sezin Topçu forge le néologisme de « débatcratie » pour constater la vacuité volontaire des procédures de dialogue imposées par les dispositifs des « débats publics ». Mais, bien que son juste constat révèle la stratégie étatique intégrant la partie « contre-expertisante » de la contestation dite écologiste en France, cette sociologue, formée à croire qu’il y avait de l’histoire mais qu’il n’y en a plus, rêve de la possibilité même de ce qu’elle constate comme étant impossible puisqu’elle participe elle-même à la « débatcratie » qu’elle dénonce via la fondation Sciences citoyennes et sa promotion de lanceurs d’alerte.
À l’opposé, Alexandre Moatti dénonce un complot contre la science. Ce conseiller scientifique du site science.gouv.fr dresse une ligne Maginot contre « l’alterscience », sorte de Protocole où l’ultragauche côtoie Lyndon LaRouche. Dans le n° 292 de Science… et pseudo-sciences, revue de dogmatiques scientistes, il expliquait déjà, fin 2010, son concept Licorne : « Plus que leur contestation des résultats scientifiques, leur contestation de la démarche scientifique elle-même nous semble fort inquiétante. […] l’alterscience, plus diffuse et moins visible que les pseudo-sciences ou l’ésotérisme, constitue néanmoins un des fronts ouverts dans les rapports actuels difficiles entre science et société. » Toute ressemblance avec la première phrase de la communication quadricéphale ministérielle…
L’enjeu de ces faux débats consiste à générer des discours spécialisés à l’intérieur d’une apparence de consultation générale en orientant les discussions sur les aspects techniques. Cela génère un opposant sérieux comme Bertrand Thuillier : dont la critique contre-experte s’achève par cette expression paradoxale « un système vivant ! » et par cette question qui ne met rien en cause de la chaîne de production nucléaire : « Cigéo : solution unique ? ».
Le citoyen n’est personne : il est une des abstractions qui dessaisissent les personnes des moyens d’intervenir dans leur propre existence. Il est le masque démocratique de ces abstractions.

Italie : Lettre de Niccolò Blasi depuis la prison de Turin

Turin, 22 janvier 2014, prison des Vallette

 

J’écris à tous les compagnons de lutte, aux NoTAV des vallées et des villes, à ces jeunes voyous exalté-e-s qui en février 2012 envahissaient l’A32 et à celles et ceux, moins jeunes, qui en 2005 déjà se frayaient un chemin à coups de bâtons à l’intérieur des grilles du chantier. Je vous écris pour abattre la distance qui nous sépare aujourd’hui, pour faire que ce moment se transforme en une occasion de continuer à mieux nous connaître, pour lancer et recevoir des points de réflexions.

Quand j’habitais encore à Pesaro, avant de déménager à Turin, j’entendais les parents de mes camarades d’école parler de grande vitesse et de NoTAV. Les bien-pensants disaient qu’il ne s’agissait que de “4 montagnards”, et que ceux-ci n’allaient pas durer bien longtemps. Arrivé à dix-huit ans dans la capitale piémontaise, je compris que les comptes ne changeaient pas : en 2010, je me suis rapproché de la Val di Susa, rendu curieux par les récits qui m’en arrivaient depuis les presidi [endroits physiques, occupés ou non, où se retrouvent les NoTAV et autour desquels s’organise la lutte : chalets, campements, etc., NdT] et des nuits sans sommeil à attendre l’arrivée des pelleteuses. Il était clair que ces “montagnards” étaient soit pourvus d’une résistance physique inhumaine, ou bien qu’ils étaient beaucoup plus de 4 et bien organisés !

Je ne savais même pas exactement à quoi allaient servir les sondages, mais tout ce bouillonnement m’enthousiasmait et je m’y jetai la tête la première. Maintenant, il ne m’en reste que quelques fragments qui parcourent ma mémoire : le froid incrusté dans les os et la grappa de six heures du matin pour tenir bon jusqu’au changement de tour à l’Interporto de Susa ; les charges de police au milieu des bois et les boules de neige contre les boucliers. Et puis la police, encore, mais sur la SS24 cette fois, qu’un blocage organisé par des gens énervés avait obligée à retourner à la caserne en passant par Bardonecchia. Des mois plus tard, pendant une manifestation à Turin, j’avais entendu un flic marmonner à un autre, à propos de cette soirée-là : “on a mis plus de trois heures à rentrer à la maison”. Avec un peu de recul, et en repensant aux blocages d’après la chute de Luca, j’aurais aimé leur répondre “vous vous en tirez bien, soyez contents de ne pas y être restés la journée ” !

A cette époque, il y avait beaucoup de gens. Pas énormément, mais bien réparti-e-s, chaque personne avait une responsabilité directe ou son action à réaliser pour mettre en marche ce mécanisme qui cherchait à se concentrer et à tenter de différentes façons de s’approcher et de gêner les machines. Le quotidien se transformait, parce que les journées étaient toutes entières tournées vers cet objectif, chacun-e se sentait protagoniste à sa façon et comprenait quelle réaction en chaîne aurait provoqué le fait de repartir, de faire un pas en arrière.

Cet hiver de lutte, qui n’a été pour moi qu’une mise en bouche, avait des caractéristiques que j’allais retrouver à une échelle beaucoup plus grande au cours des périodes qui suivirent, jusqu’à aboutir à l’extraordinaire mélange de pratiques de l’été 2011.

Il serait très utile de les dépoussiérer aujourd’hui pour affronter les défis qui se plantent devant nous en ce qui concerne le futur immédiat, mais le parquet ne semble pas être de cet avis. Si le mouvement a fait des pas de géant au cours de la dernière période en accueillant le sabotage en tant que pratique légitime de ceux qui se rebellent contre les projets imposés par l’État, ce dernier a décidé, à travers cette enquête, d’attaquer un important bagage d’expériences accumulées au cours des années, en en redéfinissant les contours et en en déformant le contenu. Ils parlent d’“organisation paramilitaire”, de “subdivisions des rôles”, de “hiérarchies” et de “groupes spécialisés”, les mêmes termes avec lesquels ils se réfèrent à la façon de conduire leurs guerres, et qui naturellement ne nous appartiennent en rien.

Contre cela, cela fait depuis 2010 que celles et ceux qui luttent ont compris que pour repérer une colonne de fourgons ou une pelleteuse, ou encore un bout d’une excavatrice, il suffit de se placer dans un bar, sur un balcon ou aux angles des rues qu’ils parcourent tous les jours et de regarder dans la bonne direction. A partir de là, le tam-tam d’appels suivra son cours, sans ordres ni commandants. Cela fait depuis 2010 que l’on se parle pour comprendre les exigences des un-e-s et les capacités des autres, entre qui peut prendre sa journée de travail et qui est disposé à sécher l’école, qui a des enfants assez grands pour ne plus avoir à s’en préoccuper et qui est là simplement parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Dormir à la belle étoile n’a jamais été un problème si les circonstances l’exigeaient, mais ce n’est pas vraiment pour ça que l’on peut parler de ninjas super-entraînés. Ces expériences se sont enrichies avec les années, et avec elles toutes les personnes qui y ont participé ou contribué d’une façon ou d’une autre.

Certain-e-s sont né-e-s dans la vallée et ont appris à lutter ici, et d’autres sont venu-e-s pour lutter et ont appris à marcher. Quelles que soient les personnes qui sont descendues vers le chantier cette soirée de mai, elles ne seront certainement pas plus spéciales que toutes celles qui ont grandi en s’opposant à la construction de ce train, justement parce qu’elles ne pourraient que puiser dans ce même bagage.

Non satisfaits de cette blague, les deux procureurs passent du coq à l’âne en lançant des sentences contre les NoTAV comme s’il s’agissait de torpilles, et dégainent un concept digne d’un cours de formation pour flics (mais de la première leçon) : contrôle du territoire. Un contrôle qui serait, selon leurs propres mots dans un passage fumeux de leur dossier, pratiqué par les franges violentes du mouvement.

Peut-être auraient-ils oublié le fait que n’importe qui luttant en Val Susa, plutôt que de contrôler, refuse d’être contrôlé-e ? De telle façon que les seules franges violentes qui poursuivent cet objectif sont ces messieurs et ces mesdames en uniforme ou en casque bleu, qui foncent dans leurs bolides de haut en bas et de bas en haut à travers la vallée. Depuis 2011 et jusqu’à aujourd’hui, des milliers de personnes ont rôdé sur les sentiers autour du chantier. Je me rappelle d’un tir à la corde constant pour arracher des bouts de bois qui puissent être parcourus librement, sans que de sales types en cagoule et en tenue de camouflage ne te barrent la route, en te pointant éventuellement le pistolet en pleine tête sans aucune raison, comme quelques NoTAV pourraient le raconter.

Août 2011 a été sué jour après jour : il fallait construire le presidio de Clarea. Mais les check-points sous l’autoroute, à l’entrée du chemin de terre, étaient asphyxiants. Malgré ça, quelqu’un a eu la brillante idée de proposer une rencontre quotidienne à Chiomonte pour regrouper une cinquantaine de personnes et faire la traversée tous et toutes ensemble, pour que les arrestations et les identifications soient beaucoup plus difficiles à réaliser. Ce qui fonctionna, et permit que le matériel arrive jusqu’à la Baita, tandis que les personnes soumises à des interdictions de territoire pouvaient se déplacer de façon plus légère. Dans les moments de bonne humeur se montaient des banquets, qui s’achevaient souvent en véritables fêtes et qui se rendaient sous cette autoroute pour démolir de façon toujours plus improbable ces monstres de fer et de ciment que l’on appelle jerseys.

Leur concept de “contrôle” se voit démenti par une réelle connaissance diffuse du territoire que possèdent celles et ceux qui s’opposent. Celle-ci, ajoutée à l’inventivité et à la nécessaire détermination, a toujours été insaisissable pour les flics et les enquêteurs.

Ces gens tentent d’établir une présence massive et un œil indiscret sur les routes de toute la vallée, se déplaçant selon leur bon plaisir. Il y a quelques mois, un jeune me parlait du niveau de militarisation de Susa et, tandis qu’il le décrivait, cela me rappelait les histoires d’un ami tunisien à propos de l’assaut militaire de Gafsa lors des révoltes de 2005. A cette époque, lui et d’autres plus jeunes s’étaient retirés dans les montagnes, tandis que d’autres étaient restés résister en ville. Je ne connais pas bien l’histoire, mais dans ses souvenirs, quelques-uns avaient pris des coups de fusil tirés par les hommes en camouflage. Nous savons tous qu’à ce difficile “hiver” tunisien allait suivre un fleurissant printemps de révolte qui allait faire trembler le bassin méditerranéen dans son ensemble.

Bien sûr, nous autres n’avons pas ces prétentions, et nous nous contenterons de ne pas avoir nos montagnes percées et d’inutiles stations pharaoniques à Susa. Les outils pour continuer à lutter sont là. La créativité aussi.

Nous, entre-temps, nous résistons avec la tête de mule que ce mouvement nous a toujours inspiré. Nous espérons seulement que vous n’irez pas trop vite et que nous pourrons être dehors quand il sera temps de boucher ce trou à Clarea avec les ruines du chantier…et tant qu’à faire, avec un peu d’autoroute aussi.

Liberté !

Chaleureusement,
Niccolò

[Repris de Contrainfo.]

P.-S.

Pour lui écrire (Niccolò a été tranféré à Alessandria fin janvier) :
Niccolò Blasi
Casa di Reclusione,
via Casale San Michele 50,
IT-15100 Alessandria
Italia

Que la rage explose comme un feu d’artifice

Dans la nuit du 13 février, une révolte éclate à la prison pour étrangers de Vincennes pour empêcher l’expulsion d’un retenu. Des caméras, des portes, du mobilier et des extincteurs sont détruits ou balancés sur les flics. Deux retenus sont condamnés à deux mois de prison. Le lendemain, des compagnon/nes viennent exprimer leur solidarité devant les murs du CRA avec des feux d’artifice et des cris de liberté, cinq personnes sont arrêtées dans la foulée. Trois sont placées sous contrôle judiciaire et deux sont incarcérées à Fleury-Mérogis (leur procès est prévu pour le 24 mars), tou/tes sont accusé-e-s d’« attroupement armé et masqué » et de refus de fichage (ADN, empreintes, photos), certaines également d’avoir fourni une fausse identité pour ralentir le travail des flics.

Cette répression ne sort pas de nulle part. Depuis qu’ils existent, les centres de rétention ne laissent pas tout le monde indifférent, puisqu’ils sont souvent le théâtre de révoltes à l’intérieur et de réponses à l’extérieur (manifs, attaques directes contre les profiteurs et gestionnaires de la machine à expulser, etc). Cette affaire n’est qu’une énième vengeance de l’Etat contre celles et ceux qui tentent de rendre ces prisons ingérables en luttant sans médiation.

Une chose est sûre, il ne nous intéresse absolument pas de savoir si ces révolté-e-s de l’intérieur comme de l’extérieur sont innocents ou coupables, car nous ne réfléchissons pas avec leur code pénal mais avec la rage dans nos cœurs. Aujourd’hui, rien ne sert de s’indigner, être solidaires c’est contribuer à la destruction de la machine à expulser et à enfermer.

Si la répression a pour but de paralyser les volontés en instillant la peur d’agir, elle ne fait qu’attiser notre haine de cet existant fait de fric, de flics et de barbelés.

La liberté, c’est faire la guerre à ce monde-là.

Politiciens, juges, flics, capitalistes, vous ne dormirez plus en paix, tas de charognes !

18 février 2014,
Des anarchistes.lionceau