{"id":6543,"date":"2016-10-10T06:19:24","date_gmt":"2016-10-10T04:19:24","guid":{"rendered":"http:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=6543"},"modified":"2016-10-10T06:21:33","modified_gmt":"2016-10-10T04:21:33","slug":"note-sur-la-justice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=6543","title":{"rendered":"note: Sur la justice"},"content":{"rendered":"<div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Inviolabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Si on pense au fait que, dans la tradition chr\u00e9tienne, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le premier homme apparu sur terre qui a d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 la prescription divine et qui a subi une punition pour cela, et que c\u2019est son descendant direct qui a accompli le premier meurtre, il est clair que l\u2019origine de la justice se perd dans la nuit des temps, et qu\u2019elle na\u00eet du probl\u00e8me pos\u00e9 par celui qui perturbe l\u2019ordre social et \u00e9conomique.<\/p>\n<p>C\u2019est notamment pour cela que se prononcer contre la justice sonne \u00e0 l\u2019oreille de beaucoup comme une blague de mauvais go\u00fbt, comme une provocation ou une folie, particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9poque de judiciarisation que nous sommes en train de traverser. Un lieu commun consolid\u00e9 depuis des si\u00e8cles veut en effet qu\u2019il soit impossible de se passer de la justice, parce que cela reviendrait alors \u00e0 \u00eatre en faveur de l\u2019injustice, de l\u2019abus de pouvoir, de la tyrannie. Cette conviction est tellement enracin\u00e9e dans l\u2019esprit humain, que tous ceux qui dans l\u2019histoire ont critiqu\u00e9 la justice, se sont empress\u00e9s de pr\u00e9ciser qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient oppos\u00e9s qu\u2019\u00e0 un de ses aspects particuliers, \u00e0 sa mauvaise gestion ou \u00e0 une de ses applications consid\u00e9r\u00e9e comme erron\u00e9e. Mais la justice en soi, la justice en tant que telle a toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme un concept inviolable.<\/p>\n<p>Une fois pos\u00e9e l\u2019existence du d\u00e9sordre de la conduite humaine et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019y mettre un frein \u00e0 travers la justice, le seul doute capable d\u2019entacher la noblesse de cette notion concerne tout au plus la rectitude de ceux qui sont charg\u00e9s de l\u2019administrer. Pour se manifester, la d\u00e9esse munie d\u2019une \u00e9p\u00e9e et d\u2019une balance a besoin de pr\u00eatres qui, parfois, peuvent ne pas se montrer \u00e0 la hauteur de la t\u00e2che qu\u2019on leur a confi\u00e9e. Toutes les discussions sur la justice se terminent sur ce point, avec la requ\u00eate d\u2019un juge <i>humain<\/i> capable de briser les traditions d\u2019une magistrature momifi\u00e9e et fossilis\u00e9e dans les articles d\u2019un code cruel. Pour s\u2019exprimer \u00ab r\u00e9ellement \u00bb, la justice ne n\u00e9cessiterait pas un juge fonctionnaire, ennemi naturel de ceux qui ont enfreint le code et qui distribue des sentences de mani\u00e8re automatique, mais un juge qui fasse sentir le souffle de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de la fraternit\u00e9 dans ses acquittements comme dans ses condamnations. Parce que \u2013nous dit-on\u2013, la loi doit \u00eatre faite pour l\u2019homme, et pas l\u2019homme pour la loi. Qui sait ?<\/p>\n<p><strong>Suggestion<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab <i>Justice<\/i> (n.f.) : article vendu par l\u2019Etat au citoyen dans des conditions plus ou moins frelat\u00e9es, en r\u00e9compense de sa fid\u00e9lit\u00e9, de ses imp\u00f4ts et des services rendus \u00bb : Ambrose Bierce.<\/p>\n<p>Il existe en effet plus d\u2019une bonne raison pour laquelle les critiques de la justice ont eu pour principal objet sa pr\u00e9tendue neutralit\u00e9. S\u2019il est vrai que Justice est synonyme de Vertu \u2013j\u2019oserais dire d\u2019une vertu transcendantale qui, si elle n\u2019est plus l\u2019expression de la volont\u00e9 divine, demeure en tout cas loin des mesquineries humaines\u2013, on ne peut nier par ailleurs qu\u2019elle se manifeste concr\u00e8tement gr\u00e2ce \u00e0 des lois faites par l\u2019homme. Et l\u2019homme, on le sait, n\u2019est pas parfait.<\/p>\n<p>On nous a appris que l\u2019origine du mot loi [<i>legge<\/i> en italien], vient de la formule indo-europ\u00e9enne <i>l\u00e8gere<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire lire [<i>leggere<\/i>, en italien]. La Loi que nous devons tous observer a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite, et peu importe si c\u2019est sur les tables de Mo\u00efse ou dans un code. Une question cruciale suit alors imm\u00e9diatement\u202f : qui a \u00e9crit la loi ? Il s\u2019agit bien s\u00fbr de celui qui a eu le pouvoir de le faire. Et pourquoi l\u2019a-t-il fait ? L\u00e0 aussi, c\u2019est clair\u202f : pour d\u00e9fendre ses privil\u00e8ges. La loi est donc forc\u00e9ment arbitraire, vu qu\u2019elle ob\u00e9it aux int\u00e9r\u00eats de ceux qui peuvent l\u2019imposer, c\u2019est-\u00e0-dire de <i>ceux qui d\u00e9tiennent l\u2019autorit\u00e9<\/i> pour le faire. Derri\u00e8re la rh\u00e9torique qui fait passer la justice pour un noble id\u00e9al poursuivi par l\u2019\u00eatre humain, elle n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019avaliser un certain syst\u00e8me de valeurs. Ce n\u2019est pas pour rien que les interdictions impos\u00e9es \u00e0 travers l\u2019histoire sont si diff\u00e9rentes les unes des autres, \u00e0 tel point qu\u2019on ne pourrait pas trouver une seule pratique reconnue universellement comme \u00ab criminelle \u00bb, pas m\u00eame l\u2019inceste ou le parricide. Si la Justice \u00e9tait vraiment un instrument sup\u00e9rieur dont les principes normatifs touchent \u00e0 l\u2019essence de l\u2019\u00eatre humain, ses lois seraient \u00e9ternelles et universelles, et l\u2019homme se r\u00e9aliserait \u00e0 travers son accomplissement. En r\u00e9alit\u00e9, ces lois changent en permanence \u2013en fonction de l\u2019organisation sociale, politique et \u00e9conomique qu\u2019elles doivent r\u00e9glementer\u2013, ce qui ne peut signifier qu\u2019une chose : \u00e0 travers les lois s\u2019affirme une volont\u00e9 bien humaine, et certainement pas divine.<\/p>\n<p>Mais reconna\u00eetre le caract\u00e8re arbitraire de la justice n\u2019implique pas en soi la remettre en question. Malgr\u00e9 cet aspect, elle semble encore indispensable. Dans le mythe que Platon fait exposer \u00e0 Protagoras dans le dialogue \u00e9ponyme, il est dit que tant que les hommes n\u2019apprirent pas l\u2019art de la politique, qui r\u00e9side dans le respect mutuel et dans la Justice, ils ne purent pas se r\u00e9unir dans la cit\u00e9 et rest\u00e8rent \u00e0 la merci des fauves. Le respect de la justice permettrait donc aux \u00eatres humains de cohabiter. Il est encore assez r\u00e9pandu aujourd\u2019hui de penser que si on se passait des r\u00e8gles sur lesquelles repose notre civilisation, cela d\u00e9clencherait le d\u00e9cha\u00eenement des instincts les plus f\u00e9roces. Sans autorit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e par un Etat qui mod\u00e8re les app\u00e9tits, les individus ne seraient pas capables de vivre ensemble. Abandonn\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eame, ils remplaceraient la force de la loi par la loi du plus fort (la police serait le seul rempart contre la propagation de meurtres, de viols et de massacres d\u2019innocents). La justice na\u00eet alors du constat qu\u2019il n\u2019y a ni loi ni ordre chez l\u2019individu. Puis arrive l\u2019Etat, de la m\u00eame fa\u00e7on que les r\u00e8gles, les lois et les conventions morales : pour couvrir le magma bouillant de l\u2019anomie morale. L\u2019individu se soumet par cons\u00e9quent \u00e0 l\u2019Etat, parce qu\u2019il estime en avoir besoin afin de sauvegarder et de stabiliser ses rapports. Il construit un ordre ext\u00e9rieur afin d\u2019\u00e9touffer le d\u00e9sordre qui couve en lui, m\u00eame si une telle organisation ne correspondra jamais \u00e0 sa sph\u00e8re int\u00e9rieure, \u00e0 l\u2019\u00e2me humaine et \u00e0 ses pulsions les plus secr\u00e8tes (et les plus effrayantes). L\u2019individu, cet \u00eatre monstrueux, doit faire place au citoyen, au sujet de l\u2019Etat, le seul \u00e0 m\u00eame de vivre sans causer de tort, parce qu\u2019il observe scrupuleusement les pr\u00e9ceptes de la justice. La loi est donc ce qui lie, aux deux sens du terme\u202f : comme n\u0153ud du lien social qui nous unit, mais aussi comme ce qui entrave nos libres mouvements.<\/p>\n<p>Une telle conception en dit long sur le monde qui l\u2019adopte. Un monde o\u00f9 les habitants n\u00e9cessitent des interdictions ext\u00e9rieures faute de conscience int\u00e9rieure, o\u00f9 ils se sentent unis par la concurrence et non par la solidarit\u00e9, o\u00f9 ils se per\u00e7oivent comme \u00e9tant chacun le maton de l\u2019autre. Le tout, en consid\u00e9rant la libert\u00e9 comme un d\u00e9sastre pour leur existence, au lieu de la consid\u00e9rer comme ce qui pourrait lui donner un sens. Cette situation n\u2019a malheureusement rien d\u2019extraordinaire, tellement nous sommes domestiqu\u00e9s depuis l\u2019enfance par une \u00e9ducation qui tente d\u2019\u00e9touffer en nous tout esprit d\u2019ind\u00e9pendance et d\u2019encourager l\u2019esprit de soumission, tellement nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 une vie contr\u00f4l\u00e9e par un Etat qui en l\u00e9gif\u00e8re chaque aspect \u2013naissance, d\u00e9veloppement, amours, amiti\u00e9s, alimentation, mort. En fin de compte, nous avons perdu toute initiative, toute autonomie, toute capacit\u00e9 d\u2019affronter et de r\u00e9soudre directement les probl\u00e8mes que nous pose la vie. C\u2019est pour cette raison que promulguer une nouvelle loi est consid\u00e9r\u00e9 dans tout Etat comme le rem\u00e8de \u00e0 tous les maux. Plut\u00f4t que de tenter de r\u00e9soudre un probl\u00e8me en comprenant ses causes, on commence par demander une loi qui y mette un terme. La route entre deux villes est impraticable ? Il faut une loi r\u00e9gulant le trafic. Un agent a abus\u00e9 de son pouvoir ? Il faut une loi ordonnant aux gendarmes d\u2019\u00eatre plus respectueux. Les industriels entendent r\u00e9duire les salaires ? Il faut une loi d\u00e9fendant les int\u00e9r\u00eats des travailleurs. En somme, pour affronter les conflits qui viennent de l\u2019activit\u00e9 humaine, il suffirait d\u2019une loi appropri\u00e9e. A travers l\u2019application de la justice, l\u2019Etat pr\u00e9tend mod\u00e9rer et g\u00e9rer ces conflits. On peut pourtant ais\u00e9ment remarquer que la justice ne les \u00e9limine pas, et qu\u2019elle ne les pr\u00e9vient pas non plus. Rien ni personne ne pourrait le faire. En fin de compte, elle se contente de normaliser et de codifier les conflits, quitte \u00e0 les aggraver ou \u00e0 en provoquer d\u2019autres, en allant m\u00eame parfois jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 de prodiguer un rem\u00e8de pire que le mal.<\/p>\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, les ennemis de l\u2019Etat ont pens\u00e9 r\u00e9soudre le probl\u00e8me d\u2019une autre mani\u00e8re, en attribuant toute contradiction humaine au fonctionnement m\u00eame de l\u2019Etat. Si on d\u00e9finit la \u00ab criminalit\u00e9 \u00bb comme la r\u00e9action \u00e0 une organisation d\u00e9fectueuse de la soci\u00e9t\u00e9, la possibilit\u00e9 d\u2019en supprimer les causes en transformant les rapports humains para\u00eet en effet plus logique. L\u2019abolition du crime et de l\u2019incarc\u00e9ration a ainsi \u00e9t\u00e9 une des premi\u00e8res pr\u00e9occupations du communisme utopique, en rempla\u00e7ant la r\u00e9signation jouissive des chr\u00e9tiens face au p\u00e9ch\u00e9 par une recherche rationnelle des rem\u00e8des \u00e0 l\u2019existence du mal. Ses grands principes \u00e9taient simples : le vol et le meurtre n\u2019ont plus de raison d\u2019\u00eatre, \u00e0 partir du moment o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et la famille feront place \u00e0 l\u2019existence communautaire. Si le bonheur est garanti pour tous, jalousie et ressentiment dispara\u00eetront, et avec eux les actes violents li\u00e9s \u00e0 ces sentiments. Une telle harmonie semble cependant bien \u00e9loign\u00e9e des passions humaines, et ne peut \u00eatre imagin\u00e9e qu\u2019au prix d\u2019un puissant r\u00e9ductionnisme. Par le pass\u00e9, les diff\u00e9rentes tentatives destin\u00e9es \u00e0 exp\u00e9rimenter l\u2019utopie en pratique ont toujours g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des conflits persistants, r\u00e9v\u00e9lant le caract\u00e8re abstrait du bonheur propos\u00e9. Contre l\u2019Etat et sa justice, cette harmonie sociale ne pourrait s\u2019accomplir qu\u2019au prix de m\u0153urs aust\u00e8res et frugales. \u00ab <i>J\u2019ai lu les textes de quelque socialiste c\u00e9l\u00e8bre \u2013faisait remarquer Victor Hugo en 1848\u2013 et je suis rest\u00e9 surpris de voir que nous avons encore au 19e si\u00e8cle, ici en France, tant de fondateurs de couvents<\/i> \u00bb. L\u2019Arcadie socialiste ne pouvait promettre le bonheur qu\u2019\u00e0 de placides c\u00e9nobites. Ses cr\u00e9ateurs aboutiront souvent \u00e0 une perfection totalitaire th\u00e9orisant une organisation minutieuse de chaque instant de la vie, afin d\u2019extirper la dangereuse \u00e9nergie pr\u00e9sente en chaque \u00eatre humain et lui \u00e9viter toute occasion d\u2019affrontement avec les autres.<\/p>\n<p><strong>Abstraction<\/strong><\/p>\n<p>Pour l\u00e9gitimer sa propre existence, l\u2019Etat pr\u00e9tend donc que l\u2019\u00eatre humain est mauvais. Entre ses mains, la justice est une arme contre la menace de la barbarie. Pour plaider l\u2019inutilit\u00e9 de l\u2019Etat, ses ennemis pr\u00e9tendent \u00e0 l\u2019inverse que l\u2019\u00eatre humain est bon. Entre leurs mains, la justice est une seringue \u00e0 utiliser \u00e0 des fins th\u00e9rapeutiques. Mais si l\u2019\u00eatre humain n\u2019\u00e9tait ni bon ni mauvais, et qu\u2019il \u00e9tait tout simplement livr\u00e9 \u00e0 ses tourments, que resterait-il de la justice ? Mais si la vie ne poss\u00e9dait pas de but universel, si elle ne devait pas recouvrer quelque v\u00e9rit\u00e9, si la nature humaine n\u2019avait aucune essence, s\u2019il n\u2019existait rien de juste \u00e0 opposer \u00e0 ce qui est faux, parce qu\u2019il n\u2019existe que ce qui est mien et ce qui ne l\u2019est pas, toute norme r\u00e9gulant le comportement humain ne deviendrait-elle pas alors un abus de pouvoir insupportable ? De fait, si la justice a recours \u00e0 la police pour s\u2019imposer, c\u2019est justement parce que le caract\u00e8re de la justice est policier. La tutelle des conditions indispensables au maintien de la cohabitation civile \u2013dont la justice se fait le garant\u2013 se traduit en pratique par un contr\u00f4le de la paix sociale au sein de la soci\u00e9t\u00e9 (ou de la communaut\u00e9). L\u2019obligation faite \u00e0 chacun d\u2019uniformiser son comportement en fonction de ce que dicte la loi, sous peine d\u2019\u00eatre priv\u00e9 de libert\u00e9, ne garantit pas l\u2019\u00e9quit\u00e9 de la justice, mais t\u00e9moigne de sa cruaut\u00e9. En \u00e9tant forc\u00e9ment abstraite, une norme valable pour tous n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 pas \u00e9quitable. Pire, elle transforme chacun de nous en abstraction. La justice qui punit le meurtre par la perp\u00e9tuit\u00e9 ou la mort ne sait pas qui peut \u00eatre la victime ou l\u2019assassin, ni les raisons de son geste, et encore moins toutes ses implications profondes. Avec la farce des circonstances \u00ab aggravantes \u00bb et \u00ab att\u00e9nuantes \u00bb, elle essaie d\u2019introduire un soup\u00e7on de vie dans ses jugements, sans y r\u00e9ussir par ailleurs, en toute connaissance de sa propre froideur. Le comportement humain ne peut pas \u00eatre codifi\u00e9, car il poss\u00e8de des causes multiples, il est le fruit de la rencontre al\u00e9atoire de circonstances et de personnalit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Une norme ne peut renfermer cette totalit\u00e9, ni la contenir dans son unicit\u00e9. Si elle veut s\u2019imposer \u00e0 tous, elle est oblig\u00e9e de faire abstraction de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te des individus.<\/p>\n<p>Les conflits qui surgissent entre les \u00eatres humains ne sont pourtant pas abstraits, ils sont bel et bien r\u00e9els. Ils sont le r\u00e9sultat de rapports sociaux concrets, de diff\u00e9rences d\u2019int\u00e9r\u00eats et de r\u00eaves entre individus. A travers son abstraction, la justice isole l\u2019individu en chair et en os pour le s\u00e9parer du rapport et du milieu social dans lequel son acte s\u2019est produit, et le prive ainsi de sens. Plus encore, la justice s\u00e9pare l\u2019individu-accus\u00e9 du d\u00e9bat qui le concerne en remettant, comme cela a lieu dans le reste de la vie sociale, son autonomie \u00e0 des repr\u00e9sentants : les avocats. Les citoyens d\u00e9l\u00e8guent \u00e0 l\u2019Etat la t\u00e2che de d\u00e9cider comment mener leur vie, comme ils d\u00e9l\u00e8guent \u00e0 la justice celle de r\u00e9soudre leurs conflits. En tant que telle, la justice ne dispara\u00eet pas lorsque ses fonctions sont attribu\u00e9es \u00e0 une autre entit\u00e9\u202f : que celle-ci soit plus fluide, renouvelable, soumise \u00e0 \u00e9lections ou contr\u00f4l\u00e9e par des assembl\u00e9es populaires, elle demeure toujours plac\u00e9e au-dessus des individus et reste un m\u00e9canisme s\u00e9par\u00e9 de r\u00e9solution des conflits. Une justice \u00ab plus humaine \u00bb ne cesserait pas pour autant de constituer une machine \u00e0 s\u00e9parer le Bien du Mal, ni de s\u2019exprimer ind\u00e9pendamment des rapports sociaux, c\u2019est-\u00e0-dire in\u00e9vitablement contre eux.<\/p>\n<p><strong>Vengeance<\/strong><\/p>\n<p>Le dessein de tout totalitarisme est de bannir la violence (\u00e0 l\u2019exception de celle de l\u2019Etat, naturellement). Si chacun ob\u00e9issait aux pr\u00e9ceptes de la Justice, il n\u2019y aurait plus de conflits, il n\u2019y aurait plus de violence. Mais un monde sans transgressions, sans conflits, sans d\u00e9sordres, serait un immense camp de concentration. Un monde pacifi\u00e9 est un monde qui a renonc\u00e9 \u00e0 l\u2019effervescence de sa plus grande richesse, la diversit\u00e9, en faveur de la qui\u00e9tude du conformisme. Bien que m\u00e9prisable, la violence est une caract\u00e9ristique humaine. La question n\u2019est donc pas d\u2019assigner \u00e0 l\u2019Etat le monopole de la violence, ni de transformer chaque individu en parfait non-violent. Il ne s\u2019agit pas d\u2019effacer les conflits de notre vie, mais de les affronter dans leur singularit\u00e9. Leur r\u00e9solution doit \u00eatre recherch\u00e9e par ceux qui sont directement impliqu\u00e9s, sans la d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 des institutions ext\u00e9rieures (l\u2019Etat), sans la d\u00e9limiter \u00e0 des espaces circonscrits (les tribunaux), sans se contenter de r\u00e9ponses automatiques \u00e9crites par d\u2019autres (un code).<\/p>\n<p>La Justice, r\u00e9ponse publique \u00e0 la question des conflits, d\u00e9finit aujourd\u2019hui par un terme p\u00e9joratif la r\u00e9ponse individuelle \u00e0 ce probl\u00e8me : la vengeance. Autant la justice serait noble, autant la vengeance serait abjecte. Elle s\u2019accompagnerait d\u2019exc\u00e8s, d\u2019abus de pouvoir et d\u2019approximation. Comme si la justice n\u2019\u00e9tait pas en soi exc\u00e8s, abus de pouvoir et approximation. Paradoxalement, pour d\u00e9finir cette volont\u00e9 ex\u00e9crable de l\u2019individu \u00e0 ne d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 personne la r\u00e9solution de ses propres diff\u00e9rents avec d\u2019autres, on a choisi un terme \u00e0 l\u2019origine bien \u00e9trange. La vindicte \u00e9tait en effet la verge avec laquelle on touchait l\u2019esclave qui devait \u00eatre affranchi. L\u2019\u00e9p\u00e9e de justice et la verge de la vengeance ont beau \u00eatre toutes deux entre les mains de ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir, la premi\u00e8re est une promesse de punition et de ch\u00e2timent, tandis que la seconde porte avec elle le go\u00fbt de la libert\u00e9. A vrai dire, rien ne d\u00e9montre que la vengeance soit le passage oblig\u00e9 de ceux qui refusent la justice. Ce n\u2019est qu\u2019au sein d\u2019une logique \u00e9conomique de compensation, si ch\u00e8re au capitalisme, qu\u2019\u00e0 une offense doit correspondre une offense comparable. La justice r\u00e8gle les comptes, et ceux-ci doivent toujours tomber juste. Il s\u2019agit d\u2019un legs h\u00e9rit\u00e9 des r\u00e9volutions lib\u00e9rales bourgeoises qui, pour assurer \u00e0 chaque citoyen un traitement identique face \u00e0 la loi, devaient garantir un fonctionnement identique du m\u00e9canisme des d\u00e9cisions administratives pour chacun d\u2019entre eux.<\/p>\n<p>Un conflit ne comporte pas de solution \u00e0 sens unique, mais contient en lui des possibilit\u00e9s infinies (dont l\u2019indiff\u00e9rence ou l\u2019\u00e9loignement). En tout \u00e9tat de cause, seul celui qui le vit dans sa chair peut conna\u00eetre la r\u00e9ponse \u00e0 y apporter, une r\u00e9ponse qui ne peut \u00eatre codifi\u00e9e. Voil\u00e0 pourquoi, avec l\u2019autonomie de l\u2019individu, dispara\u00eet la justice, et avec elle l\u2019injustice. Il ne faut en effet pas croire que nier la justice signifie d\u00e9fendre l\u2019injustice. Pas plus que nier l\u2019existence de Dieu implique l\u2019adoration de Satan. Au fond, Hobbes, qu\u2019on ne peut pas soup\u00e7onner de sympathies subversives, n\u2019avait peut-\u00eatre pas toujours tort en affirmant que la Justice consiste simplement \u00e0 pr\u00e9server des pactes, et donc que l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas d\u2019Etat \u2013c\u2019est-\u00e0-dire de pouvoir coercitif qui assure le maintien des pactes\u2013, il n\u2019y a ni justice ni injustice.<\/p>\n<p><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>[Titre original : <i>Per regolare i conti , in Diavolo in corpo<\/i> n\u00b03, Turin, novembre 2000.<br \/>\nTraduit de l\u2019italien dans <i>Le diable au corps, recueil d\u2019articles de la revue Diavolo in corpo (1999-2000)<\/i>, <a href=\"http:\/\/mutineseditions.free.fr\">Mutines S\u00e9ditions <\/a>(Paris), novembre 2010.]<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Inviolabilit\u00e9 Si on pense au fait que, dans la tradition chr\u00e9tienne, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le premier homme apparu sur terre qui a d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 la prescription divine et qui a subi une punition pour cela, et que c\u2019est son descendant direct qui a accompli le premier meurtre, il est clair que l\u2019origine de la justice [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7964,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6543","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6543","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7964"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6543"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6543\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6545,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6543\/revisions\/6545"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6543"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6543"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6543"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}