{"id":4098,"date":"2016-02-16T17:04:31","date_gmt":"2016-02-16T16:04:31","guid":{"rendered":"http:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=4098"},"modified":"2016-02-16T17:24:58","modified_gmt":"2016-02-16T16:24:58","slug":"declaration-demile-henry-devant-ses-juges-27-avril-1894","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=4098","title":{"rendered":"D\u00e9claration d&rsquo;Emile Henry devant ses juges"},"content":{"rendered":"<p>(27 avril 1894)<br \/>\n\u00ab Messieurs les jur\u00e9s,<\/p>\n<p>Vous connaissez les faits dont je suis accus\u00e9 : l&rsquo;explosion de la rue des Bons-Enfants qui a tu\u00e9 cinq personnes et d\u00e9termin\u00e9 la mort d&rsquo;une sixi\u00e8me, l&rsquo;explosion du caf\u00e9 Terminus, qui a tu\u00e9 une personne, d\u00e9termin\u00e9 la mort d&rsquo;une seconde et bless\u00e9 un certain nombre d&rsquo;autres, enfin six coups de revolver tir\u00e9s par moi sur ceux qui me poursuivaient apr\u00e8s ce dernier attentat.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats vous ont montr\u00e9 que je me reconnais l&rsquo;auteur responsable de ces actes.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas une d\u00e9fense que je veux vous pr\u00e9senter. Je ne cherche en aucune fa\u00e7on \u00e0 me d\u00e9rober aux repr\u00e9sailles de la soci\u00e9t\u00e9 que j&rsquo;ai attaqu\u00e9e. D&rsquo;ailleurs je ne rel\u00e8ve que d&rsquo;un seul Tribunal, moi-m\u00eame ; et le verdict de tout autre m&rsquo;est indiff\u00e9rent. Je veux simplement vous donner l&rsquo;explication de mes actes et vous dire comment j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 les accomplir.<\/p>\n<p>Je suis anarchiste depuis peu de temps. Ce n&rsquo;est gu\u00e8re que vers le milieu de l&rsquo;ann\u00e9e 1891 que je me suis lanc\u00e9 dans le mouvement r\u00e9volutionnaire. Auparavant, j&rsquo;avais v\u00e9cu dans des milieux totalement imbus de la morale actuelle. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9 \u00e0 respecter et m\u00eame \u00e0 aimer les principes de patrie, de famille, d&rsquo;autorit\u00e9 et de propri\u00e9t\u00e9. Mais les \u00e9ducateurs de la g\u00e9n\u00e9ration actuelle oublient trop fr\u00e9quemment une chose, c&rsquo;est que la vie, avec ses luttes et ses d\u00e9boires, avec ses injustices et ses iniquit\u00e9s, se charge bien, l&rsquo;indiscr\u00e8te, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. C&rsquo;est ce qui m&rsquo;arriva, comme il arrive \u00e0 tous. On m&rsquo;avait dit que cette vie \u00e9tait facile et largement ouverte aux intelligents et aux \u00e9nergiques, et l&rsquo;exp\u00e9rience me montra que seuls les cyniques et les rampants peuvent se faire une place au banquet. On m&rsquo;avait dit que les institutions sociales \u00e9taient bas\u00e9es sur la justice et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. Chaque jour m&rsquo;enlevait une illusion. Partout o\u00f9 j&rsquo;allais, j&rsquo;\u00e9tais t\u00e9moin des m\u00eames douleurs chez les uns, des m\u00eames jouissances chez les autres. Je ne tardais pas \u00e0 comprendre que les grands mots qu&rsquo;on m&rsquo;avait appris \u00e0 v\u00e9n\u00e9rer : honneur, d\u00e9vouement, devoir, n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;un masque voilant les plus honteuses turpitudes. L&rsquo;usinier qui \u00e9difiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui eux, manquaient de tout, \u00e9tait un monsieur honn\u00eate. Le d\u00e9put\u00e9, le ministre dont les mains \u00e9taient toujours ouvertes aux pots-de-vin, \u00e9taient d\u00e9vou\u00e9s au bien public. L&rsquo;officier qui exp\u00e9rimentait le fusil nouveau mod\u00e8le sur des enfants de sept ans avait bien fait son devoir et, en plein Parlement, le pr\u00e9sident du Conseil lui administrait ses f\u00e9licitations ! Tout ce que je vis me r\u00e9volta, et mon esprit s&rsquo;attacha \u00e0 la critique de l&rsquo;organisation sociale. Cette critique a \u00e9t\u00e9 trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l&rsquo;ennemi d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 que je jugeais criminelle.<\/p>\n<p>Un moment attir\u00e9 par le socialisme, je ne tardai pas \u00e0 m&rsquo;\u00e9loigner de ce parti. J&rsquo;avais trop d&rsquo;amour pour la libert\u00e9, trop de respect de l&rsquo;initiative individuelle, trop de r\u00e9pugnance \u00e0 l&rsquo;incorporation pour prendre un num\u00e9ro dans l&rsquo;arm\u00e9e matricul\u00e9e du quatri\u00e8me Etat.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs je vis qu&rsquo;au fond le socialisme ne change rien \u00e0 l&rsquo;ordre actuel. Il maintient le principe autoritaire, et ce principe, malgr\u00e9 ce qu&rsquo;en peuvent dire de pr\u00e9tendus libres penseurs, n&rsquo;est qu&rsquo;un vieux reste de la foi en une puissance sup\u00e9rieure. Des \u00e9tudes scientifiques m&rsquo;avaient graduellement initi\u00e9 au jeu des forces naturelles. Or j&rsquo;\u00e9tais mat\u00e9rialiste et ath\u00e9e ; j&rsquo;avais compris que l&rsquo;hypoth\u00e8se Dieu \u00e9tait \u00e9cart\u00e9e par la science moderne, qui n&rsquo;en avait plus besoin. La morale religieuse et autoritaire, bas\u00e9e sur le faux, devait donc disparaitre. Quelle \u00e9tait alors la nouvelle morale en harmonie avec les lois de la nature qui devait r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer le vieux monde et enfanter une humanit\u00e9 heureuse ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment que je fus mis en relation avec quelques compagnons anarchistes , qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui je consid\u00e8re encore comme les meilleurs que j&rsquo;ai connu. Le caract\u00e8re de ces hommes me s\u00e9duisit tout d&rsquo;abord. J&rsquo;appr\u00e9ciais en eux une grande sinc\u00e9rit\u00e9, une franchise absolue, un m\u00e9pris profond de tous les pr\u00e9jug\u00e9s, et je voulus connaitre l&rsquo;id\u00e9e qui faisait des hommes si diff\u00e9rents de tous ceux que j&rsquo;avais vu jusque-l\u00e0. Cette id\u00e9e trouva en mon esprit un terrain tout pr\u00e9par\u00e9, par des observations et des r\u00e9flexions personnelles, \u00e0 la recevoir. Elle ne fit que pr\u00e9ciser ce qu&rsquo;il y avait encore chez moi de vague et de flottant. Je devins \u00e0 mon tour anarchiste. Je n&rsquo;ai pas \u00e0 d\u00e9velopper ici la th\u00e9orie de l&rsquo;anarchie. Je ne veux en retenir que le c\u00f4t\u00e9 r\u00e9volutionnaire, le c\u00f4t\u00e9 destructeur et n\u00e9gatif pour lequel je comparais devant vous. En ce moment de lutte aig\u00fce entre la bourgeoisie et ses ennemis, je suis presque tent\u00e9 de dire avec le Souvarine de Germinal : \u00ab Tous les raisonnements sur l&rsquo;avenir sont criminels, parce qu&rsquo;ils emp\u00eachent la destruction pure et simple et entravent la marche de la r\u00e9volution. \u00bb<\/p>\n<p>D\u00e8s qu&rsquo;une id\u00e9e est m\u00fbre, qu&rsquo;elle a trouv\u00e9 sa formule, il faut sans plus tarder en trouver sa r\u00e9alisation. J&rsquo;\u00e9tais convaincu que l&rsquo;organisation actuelle \u00e9tait mauvaise, j&rsquo;ai voulu lutter contre elle, afin de h\u00e2ter sa disparition. J&rsquo;ai apport\u00e9 dans la lutte une haine profonde, chaque jour aviv\u00e9e par le spectacle r\u00e9voltant de cette soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 tout est bas, tout est louche, tout est laid, o\u00f9 tout est une entrave \u00e0 l&rsquo;\u00e9panchement des passions humaines, aux tendances g\u00e9n\u00e9reuses du c\u0153ur, au libre essor de la pens\u00e9e. J&rsquo;ai voulu frapper aussi fort et aussi juste que je le pouvais. Passons donc au premier attentat que j&rsquo;ai commis, \u00e0 l&rsquo;explosion de la rue des Bons-Enfants.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais suivi avec attention les \u00e9v\u00e8nements de Carmaux. Les premi\u00e8res nouvelles de la gr\u00e8ve m&rsquo;avaient combl\u00e9 de joie : les mineurs paraissaient dispos\u00e9s \u00e0 renoncer aux gr\u00e8ves pacifiques et inutiles, o\u00f9 le travailleur confiant attend patiemment que ses quelques francs triomphent des millions des compagnies. Ils semblaient entr\u00e9s dans une voie de violence qui s&rsquo;affirma r\u00e9solument le 15 ao\u00fbt 1892. Les bureaux et les b\u00e2timents de la mine furent envahis par une foule lasse de souffrir sans se venger : justice allait \u00eatre faite de l&rsquo;ing\u00e9nieur si ha\u00ef de ses ouvriers, lorsque des timor\u00e9s s&rsquo;interpos\u00e8rent. Quels \u00e9taient ces hommes ? Les m\u00eames qui font avorter tout les mouvements r\u00e9volutionnaires, parce qu&rsquo;ils craignent qu&rsquo;une fois lanc\u00e9 le peuple n&rsquo;ob\u00e9isse plus \u00e0 leurs voix, ceux qui poussent des milliers d&rsquo;hommes \u00e0 endurer des privations pendant des mois entiers, afin de battre la grosse caisse sur leurs souffrances et se cr\u00e9er une popularit\u00e9 qui leur permettra de d\u00e9crocher un mandat \u2013 je veux dire les chefs socialistes- ces hommes, en effet, prirent la t\u00eate du mouvement gr\u00e9viste. On vit tout \u00e0 coup s&rsquo;abattre sur le pays une nu\u00e9e de messieurs beaux parleurs, qui se mirent \u00e0 la disposition enti\u00e8re de la gr\u00e8ve, organis\u00e8rent des souscriptions, firent des conf\u00e9rences, adress\u00e8rent des appels de fonds de tous les c\u00f4t\u00e9s. Les mineurs d\u00e9pos\u00e8rent toute initiative entre leurs mains. Ce qui arriva, on le sait. La gr\u00e8ve s&rsquo;\u00e9ternisa, les mineurs firent une plus intime connaissance avec la faim, leur compagne habituelle ; ils mang\u00e8rent le petit fonds de r\u00e9serve de leur syndicat et celui des autres corporations qui leur virent en aide, puis au bout de deux mois, l&rsquo;oreille basse, ils retourn\u00e8rent \u00e0 leur fosse, plus mis\u00e9rables qu&rsquo;auparavant. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 si simple, d\u00e8s le d\u00e9but, d&rsquo;attaquer la compagnie dans son seul endroit sensible, l&rsquo;argent ; de br\u00fbler le stock de charbon, de briser les machines d&rsquo;extraction, de d\u00e9molir les pompes d&rsquo;\u00e9puisement. Certes, la compagnie e\u00fbt capitul\u00e9 bien vite. Mais les grands pontifes du socialisme n&rsquo;admettent pas ces proc\u00e9d\u00e9s l\u00e0, qui sont des proc\u00e9d\u00e9s anarchistes. A ce jeu il y a de la prison \u00e0 risquer, et, qui sait, peut \u00eatre une de ces balles qui firent merveille \u00e0 Fourmies. On y gagne aucun si\u00e8ge municipal ou l\u00e9gislatif. Bref, l&rsquo;ordre un instant troubl\u00e9 r\u00e9gna de nouveau \u00e0 Carmaux. La compagnie, plus puissante que jamais, continua son exploitation et messieurs les actionnaires se f\u00e9licit\u00e8rent de l&rsquo;heureuse issue de la gr\u00e8ve. Allons, les dividendes seraient encore bons \u00e0 toucher.<\/p>\n<p>C&rsquo;est alors que je me suis d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 m\u00ealer, \u00e0 ce concert d&rsquo;heureux accents une voix que les bourgeois avaient d\u00e9j\u00e0 entendue, mais qu&rsquo;ils croyaient morte avec Ravachol : celle de la dynamite. J&rsquo;ai voulu montrer \u00e0 la bourgeoisie que d\u00e9sormais il n&rsquo;y aurait plus pour elle de joies compl\u00e8tes, que ses triomphes insolents seraient troubl\u00e9s, que son veau d&rsquo;or tremblerait violemment sur son pi\u00e9destal, jusqu&rsquo;\u00e0 la secousse d\u00e9finitive qui le jetterait bas dans la frange et le sang. En m\u00eame temps j&rsquo;ai voulu faire comprendre aux mineurs qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule cat\u00e9gorie d&rsquo;hommes, les anarchistes, qui ressentent sinc\u00e8rement leurs souffrances et qui sont pr\u00eats \u00e0 les venger. Ces hommes l\u00e0 ne si\u00e8gent pas au Parlement, comme messieurs Guesde et consorts, mais ils marchent \u00e0 la guillotine. Je pr\u00e9parais donc une marmite. Un moment, l&rsquo;accusation que l&rsquo;on avait lanc\u00e9e \u00e0 Ravachol me revint en m\u00e9moire. Et les victimes innocentes ? Mais je r\u00e9solus bien vite la question. La maison o\u00f9 se trouvait les bureaux de la compagnie de Carmaux n&rsquo;\u00e9tait habit\u00e9e que par des bourgeois. Il n&rsquo;y aurait donc pas de victimes innocentes. La bourgeoisie, tout enti\u00e8re, vit de l&rsquo;exploitation des malheureux, elle doit toute enti\u00e8re expier ses crimes. Aussi, c&rsquo;est avec la certitude absolue de la l\u00e9gitimit\u00e9 de mon acte que je d\u00e9posais la marmite devant la porte des bureaux de la soci\u00e9t\u00e9. J&rsquo;ai expliqu\u00e9, au cours des d\u00e9bats, comment j&rsquo;esp\u00e9rais, au cas o\u00f9 mon engin serait d\u00e9couvert avant son explosion, qu&rsquo;il \u00e9claterait au commissariat de police, atteignant toujours ainsi mes ennemis. Voil\u00e0 donc les mobiles qui m&rsquo;ont fait commettre le premier attentat que l&rsquo;on me reproche.<\/p>\n<p>Passons au second, celui du caf\u00e9 Terminus. J&rsquo;\u00e9tais venu \u00e0 Paris lors de l&rsquo;affaire Vaillant. J&rsquo;avais assist\u00e9 \u00e0 la r\u00e9pression formidable qui suivit l&rsquo;attentat du Palais-Bourbon. Je fus t\u00e9moin des mesures draconiennes prises par le gouvernement contre les anarchistes. De tous c\u00f4t\u00e9 on espionnait, on perquisitionnait, on arr\u00eatait. Au hasard des rafles, une foule d&rsquo;individus \u00e9tait arrach\u00e9e \u00e0 leur famille et jet\u00e9s en prison. Que devenaient les femmes et les enfants de ces camarades pendant leur incarc\u00e9ration ? Nul ne s&rsquo;en occupait. L&rsquo;anarchiste n&rsquo;\u00e9tait plus un homme, c&rsquo;\u00e9tait une b\u00eate fauve que l&rsquo;on traquait de toutes parts et dont toute la presse bourgeoise, esclave vile de la force, demandait sur tous les tons l&rsquo;extermination. En m\u00eame temps, les journaux et les brochures libertaires \u00e9taient saisis, le droit de r\u00e9union \u00e9tait prohib\u00e9. Mieux que cela : lorsqu&rsquo;on voulait se d\u00e9barrasser compl\u00e8tement d&rsquo;un compagnon, un mouchard d\u00e9posait le soir dans sa chambre un paquet contenant du tanin, disait-il, et le lendemain une perquisition avait lieu, d&rsquo;apr\u00e8s un ordre dat\u00e9 de l&rsquo;avant-veille. On trouvait une boite pleine de poudres suspectes, le camarade passait en jugement et r\u00e9coltait 3 ans de prison. Demandez donc si cela n&rsquo;est pas vrai au mis\u00e9rable indicateur qui s&rsquo;introduisit chez le compagnon M\u00e9rigeault ? Mais tous ces proc\u00e9d\u00e9s \u00e9taient bons. Ils frappaient un ennemi dont on avait eu peur, et ceux qui avaient trembl\u00e9 voulaient se montrer courageux. Comme couronnement \u00e0 cette croisade contre les h\u00e9r\u00e9tiques, n&rsquo;entendit-on pas M. Raynal, ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur, d\u00e9clarer \u00e0 la tribune de la Chambre que les mesures prises par le gouvernement avaient eu un bon r\u00e9sultat, qu&rsquo;elles avaient jet\u00e9 la terreur dans le camp anarchiste. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas encore assez. On avait condamn\u00e9 \u00e0 mort un homme qui n&rsquo;avait tu\u00e9 personne, il fallait para\u00eetre courageux jusqu&rsquo;au bout : on le guillotine un beau matin. Mais, messieurs les bourgeois, vous aviez un peu trop compt\u00e9 sans votre h\u00f4te. Vous aviez arr\u00eat\u00e9 des centaines d&rsquo;individus, vous aviez viol\u00e9 bien des domiciles ; mais il y avait encore hors de vos prisons des hommes que vous ignoriez, qui, dans l&rsquo;ombre, assistaient \u00e0 votre chasse \u00e0 l&rsquo;anarchiste et qui n&rsquo;attendaient que le bon moment pour, \u00e0 leur tour, chasser les chasseurs. Les paroles de M. Raynal \u00e9taient un d\u00e9fi jet\u00e9 aux anarchistes. Le gant a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9. La bombe du caf\u00e9 Terminus est la r\u00e9ponse \u00e0 toutes vos violations de la libert\u00e9, \u00e0 vos arrestations, \u00e0 vos perquisitions, \u00e0 vos lois sur la presse, \u00e0 vos expulsions en masse d&rsquo;\u00e9trangers, \u00e0 vos guillotinades. Mais pourquoi, direz-vous, aller s&rsquo;attaquer \u00e0 des consommateurs paisibles, qui \u00e9coutent de la musique et qui, peut-\u00eatre, ne sont ni magistrats, ni d\u00e9put\u00e9s, ni fonctionnaires ? Pourquoi ? C&rsquo;est bien simple. La bourgeoisie n&rsquo;a fait qu&rsquo;un bloc des anarchistes. Un seul homme, Vaillant, avait lanc\u00e9 une bombe ; les neuf dixi\u00e8me des compagnons ne le connaissaient m\u00eame pas. Cela n&rsquo;y fit rien. On pers\u00e9cuta en masse. Tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqu\u00e9. Eh bien ! Puisque vous rendez ainsi tout un parti responsable des actes d&rsquo;un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi, nous frappons en bloc. Devons-nous seulement nous attaquer aux d\u00e9put\u00e9s qui font les lois contre nous, aux magistrats qui appliquent ces lois, aux policiers qui nous arr\u00eatent ? Je ne pense pas. Tous les hommes ne sont que des instruments n&rsquo;agissant pas en leur propre nom, leurs fonctions ont \u00e9t\u00e9 institu\u00e9es par la bourgeoisie pour sa d\u00e9fense ; ils ne sont pas plus coupables que les autres. Les bons bourgeois qui, sans \u00eatre rev\u00eatus d&rsquo;aucunes fonctions, touchent cependant les coupons de leurs obligations, qui vivent oisifs des b\u00e9n\u00e9fices produits par le travail des ouvriers, ceux-l\u00e0 aussi doivent avoir leur part de repr\u00e9sailles. Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l&rsquo;ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employ\u00e9s \u00e0 300 et \u00e0 500 francs par mois qui ha\u00efssent le peuple plus encore que le gros bourgeois, cette masse b\u00eate et pr\u00e9tentieuse qui se range toujours du c\u00f4t\u00e9 du plus fort, client\u00e8le ordinaire du Terminus et autres grands caf\u00e9s. Voil\u00e0 pourquoi j&rsquo;ai frapp\u00e9 dans le tas, sans choisir mes victimes. Il faut que la bourgeoisie comprenne que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances ; ils montrent les dents et frappent d&rsquo;autant plus brutalement qu&rsquo;on a \u00e9t\u00e9 brutal avec eux. Ce n&rsquo;est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et Fourmies de traiter les autres d&rsquo;assassins. Ils n&rsquo;\u00e9pargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et les enfants de ceux qu&rsquo;ils aiment ne sont pas \u00e9pargn\u00e9s non plus. Ne sont-ce pas des victimes innocentes que ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d&rsquo;an\u00e9mie, parce que le pain est rare \u00e0 la maison ; ces femmes qui dans vos ateliers p\u00e2lissent et s&rsquo;\u00e9puisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la mis\u00e8re ne les force pas \u00e0 se prostituer ; ces vieillards dont vous avez fait des machines \u00e0 produire toute leur vie, et que vous jetez \u00e0 la voirie et \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital quand leurs forces sont ext\u00e9nu\u00e9es ? Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois , et convenez que nos repr\u00e9sailles sont grandement l\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>Certes, je ne m&rsquo;illusionne pas. Je sais que mes actes ne seront pas encore bien compris des foules insuffisamment pr\u00e9par\u00e9es. M\u00eame parmi les ouvriers, pour lesquels j&rsquo;ai lutt\u00e9, beaucoup, \u00e9gar\u00e9s par vos journaux, me croient leur ennemi. Mais cela m&rsquo;importe peu. Je ne me soucie du jugement de personne. Je n&rsquo;ignore pas non plus qu&rsquo;il existe des individus se disant Anarchistes qui s&#8217;empressent de r\u00e9prouver toute solidarit\u00e9 avec les propagandistes par le fait. Ils essayent d&rsquo;\u00e9tablir une distinction subtile entre les th\u00e9oriciens et les terroristes. Trop l\u00e2ches pour risquer leur vie, ils renient ceux qui agissent. Mais l&rsquo;influence qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent avoir sur le mouvement r\u00e9volutionnaire est nulle. Aujourd&rsquo;hui, le champ est \u00e0 l&rsquo;action, sans faiblesse, et sans reculade. Alexandre Herzen, le r\u00e9volutionnaire russe, l&rsquo;a dit : \u00ab De deux choses l&rsquo;une, ou justicier et marcher en avant ou gracier et tr\u00e9bucher \u00e0 moiti\u00e9 route. \u00bb Nous ne voulons ni gracier ni tr\u00e9bucher, et nous marcherons toujours en avant jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la r\u00e9volution, but de nos efforts, vienne enfin couronner notre \u0153uvre en faisant le monde libre. Dans cette guerre sans piti\u00e9 que nous avons d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la bourgeoisie, nous ne demandons aucune piti\u00e9. Nous donnons la mort, nous saurons la subir. Aussi, c&rsquo;est avec indiff\u00e9rence que j&rsquo;attends votre verdict. Je sais que ma t\u00eate n&rsquo;est pas la derni\u00e8re que vous couperez ; d&rsquo;autres tomberont encore, car les meurt-de-faim commencent \u00e0 conna\u00eetre le chemin de vos grands caf\u00e9s et de vos grands restaurants Terminus et Foyot. Vous ajouterez d&rsquo;autres noms \u00e0 la liste sanglante de nos morts. Vous avez pendu \u00e0 Chicago, d\u00e9capit\u00e9 en Allemagne, garrot\u00e9 \u00e0 Jerez, fusill\u00e9 \u00e0 Barcelone, guillotin\u00e9 \u00e0 Montbrison et \u00e0 Paris, mais ce que vous ne pourrez jamais d\u00e9truire, c&rsquo;est l&rsquo;anarchie. Ses racines sont trop profondes ; elle est n\u00e9e au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 pourrie qui se disloque, elle est une r\u00e9action violente contre l&rsquo;ordre \u00e9tabli. Elle repr\u00e9sente les aspirations qui viennent battre en br\u00e8che l&rsquo;autorit\u00e9 actuelle, elle est partout, ce qui la rend insaisissable . Elle finira par vous tuer.<\/p>\n<p>Voil\u00e0, messieurs les jur\u00e9s, ce que j&rsquo;avais \u00e0 vous dire. Vous allez maintenant entendre mon avocat. Vos lois imposant \u00e0 tout accus\u00e9 un d\u00e9fenseur, ma famille a choisi Me Hornbostel. Mais ce qu&rsquo;il pourra dire n&rsquo;infirme en rien ce que j&rsquo;ai dit. Mes d\u00e9clarations sont l&rsquo;expression exacte de ma pens\u00e9e. Je m&rsquo;y tiens int\u00e9gralement. \u00bb <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(27 avril 1894) \u00ab Messieurs les jur\u00e9s, Vous connaissez les faits dont je suis accus\u00e9 : l&rsquo;explosion de la rue des Bons-Enfants qui a tu\u00e9 cinq personnes et d\u00e9termin\u00e9 la mort d&rsquo;une sixi\u00e8me, l&rsquo;explosion du caf\u00e9 Terminus, qui a tu\u00e9 une personne, d\u00e9termin\u00e9 la mort d&rsquo;une seconde et bless\u00e9 un certain nombre d&rsquo;autres, enfin six [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7964,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-4098","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4098","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7964"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4098"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4098\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4101,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4098\/revisions\/4101"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4098"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4098"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4098"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}