{"id":4087,"date":"2016-02-15T10:03:26","date_gmt":"2016-02-15T09:03:26","guid":{"rendered":"http:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=4087"},"modified":"2016-02-15T10:25:09","modified_gmt":"2016-02-15T09:25:09","slug":"lideologie-de-la-non-violence-en-question","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=4087","title":{"rendered":"L\u2019id\u00e9ologie de la non-violence en question"},"content":{"rendered":"<header class=\"entry-header clearfix\">\n<h1 class=\"entry-title\"><strong>repris et copi\u00e9\u00a0 sur le site lepartage<\/strong><\/h1>\n<h1 class=\"entry-title\"><\/h1>\n<div class=\"content-thumb content-lead-thumb\"><a title=\"L\u2019id\u00e9ologie de la non-violence en question (TIMULT)\" href=\"http:\/\/partage-le.com\/2016\/02\/lideologie-de-la-non-violence-en-question-timult\/\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"attachment-content-single wp-post-image alignnone\" src=\"http:\/\/partage-le.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/tes5d-777x437.png\" alt=\"tes5d\" width=\"777\" height=\"437\" \/><\/a><\/div>\n<h1 class=\"entry-title\">(TIMULT)<\/h1>\n<\/header>\n<div class=\"entry-thumbnail\"><span class=\"entry-meta-author vcard author\">repris et coi\u00e9 du site : <a class=\"fn\" href=\"http:\/\/partage-le.com\/fr\/author\/lepartage\/\">LePartage<\/a><\/span> <span class=\"entry-meta-date updated\">12 f\u00e9vrier 2016<\/span><\/div>\n<div class=\"entry-thumbnail\"><\/div>\n<div class=\"entry-content clearfix\">\n<p><em>Nous republions un excellent article publi\u00e9 par la revue fran\u00e7aise Timult, \u00e0 forte sensibilit\u00e9 f\u00e9ministe (notamment mais pas seulement). Un texte d\u2019une grande intelligence, qui d\u00e9friche fort bien la question. Une \u00ab\u00a0critique de l\u2019id\u00e9ologie de la non-violence\u00a0\u00bb qui ne manque pas de pointer \u00e9galement son envers tout aussi erron\u00e9, la f\u00e9tichisation de \u00ab\u00a0la violence\u00a0\u00bb. \u00c0 lire<br \/>\n<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Col\u00e8res inaudibles, privil\u00e8ges silencieux et bruits de vitrine bris\u00e9e<\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong><em>\u00ab\u00a0La soumission de l\u2019opprim\u00e9 rel\u00e8ve de l\u2019ordre \u00e9tabli. Qu\u2019il rompe cet ordre en brisant ses cha\u00eenes et en frappant le ma\u00eetre, voil\u00e0 le scandale. Dans la langue des ma\u00eetres devenue langue commune, le violent n\u2019est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebeller.\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><strong> [1]<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>\u00ab\u00a0L\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019action directe n\u2019est pas exprim\u00e9e par le degr\u00e9 de violence qu\u2019elle contient, mais plut\u00f4t sur la capacit\u00e9 \u00e0 identifier une route praticable par tous, \u00e0 construire une force collective en mesure de r\u00e9duire la violence au plus petit niveau possible au sein du processus de transformation r\u00e9volutionnaire. La violence \u00e9rig\u00e9e en syst\u00e8me engendre l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb (F\u00e9d\u00e9ration Anarchiste Italienne)<br \/>\n<\/em><\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p>Dans chaque lutte, chaque mouvement auquel j\u2019ai pris part, les m\u00eames questions se sont pos\u00e9es, les m\u00eames points de vue se sont oppos\u00e9s en ce qui concerne l\u2019usage de <em>\u00ab\u00a0la violence\u00a0\u00bb<\/em>. La plupart du temps j\u2019ai \u00e9t\u00e9 agac\u00e9. Souvent, la fa\u00e7on d\u2019aborder les divergences, les angles choisis et, ajout\u00e9 \u00e0 \u00e7a, certaines g\u00e9n\u00e9ralisations, n\u2019ont fait que biaiser le d\u00e9bat et le rendre st\u00e9rile. La discussion s\u2019est rarement pos\u00e9e en termes de strat\u00e9gies, de pertinence, de contexte politique mais plus souvent dans l\u2019opposition <em>\u00ab\u00a0violence \/ non-violence\u00a0\u00bb.<\/em> La plupart du temps, deux camps \u00e9mergent, ceux et celles qui soutiennent des actions \u00ab\u00a0violentes\u00a0\u00bb et ceux et celles qui les condamnent. Et on peut observer d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les fauteurs de troubles, les casseuses, les m\u00e9chantes anarchistes fouteuses de merde, et de l\u2019autre les hippies non-violent.es, les sociaux-d\u00e9mocrates, les citoyennistes.<\/p>\n<p>S\u2019opposer en se renvoyant des identit\u00e9s aussi superficielles et m\u00e9diatiques ne fait que renforcer les clivages et les postures identitaires. Il est plus facile de cat\u00e9goriser des personnes et de les enfermer dans une pens\u00e9e plut\u00f4t que d\u2019essayer de confronter ses id\u00e9es \u00e0 celles des autres.<\/p>\n<p>Des pratiques de lutte sont point\u00e9es du doigt, consid\u00e9r\u00e9es comme violentes et desservant la lutte ou d\u00e9cr\u00e9dibilisant le mouvement. Quelles sont ces pratiques\u00a0? Quelles sont les critiques\u00a0? Quelles visions du monde et des luttes sugg\u00e8rent-elles ? Et comment subissons-nous ou utilisons-nous certaines analyses politiques, selon la place que nous occupons dans une lutte ? \u00c9voluant moi-m\u00eame depuis plusieurs ann\u00e9es dans des milieux anarchistes et f\u00e9ministes, il me semble important de comprendre les enjeux politiques de l\u2019id\u00e9ologie non-violente, de la critiquer en tant que vision du monde et de montrer en quoi le d\u00e9bat violence\/non-violence est un d\u00e9bat biais\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-2815 size-full\" src=\"http:\/\/partage-le.com\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/howard.png\" alt=\"howard\" width=\"1532\" height=\"859\" \/><\/p>\n<h2><strong>La non-violence, une histoire des puissants<\/strong><\/h2>\n<p>Dans un ouvrage intitul\u00e9 <em>How the Non-violence Protects the State<\/em> [2], Peter Gelderloos montre comment l\u2019id\u00e9ologie non-violente s\u2019est construit une cr\u00e9dibilit\u00e9 sur des victoires politiques qu\u2019elle s\u2019est r\u00e9appropri\u00e9es, ainsi que sur les leaders charismatiques de ces luttes. Il apporte ainsi une critique approfondie de l\u2019id\u00e9ologie non-violente au sein des milieux activistes anti-autoritaires et anticapitalistes, plus particuli\u00e8rement nordam\u00e9ricains. Il soutient que cette id\u00e9ologie va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un activisme r\u00e9volutionnaire, dans le sens du renversement des structures d\u2019oppression. Et m\u00eame, qu\u2019elle aide le capitalisme, le patriarcat, le racisme, etc. \u00e0 se maintenir en offrant des arguments pour d\u00e9l\u00e9gitimer toute tentative de renversement.<\/p>\n<p>Peter Gelderloos conteste notamment la r\u00e9cup\u00e9ration de certaines luttes en tant que victoires de la non-violence, affirmant que la <em>\u00ab\u00a0non-violence est bas\u00e9e sur une histoire falsifi\u00e9e des luttes\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Parlant de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Inde, il rappelle des \u00e9l\u00e9ments mis de c\u00f4t\u00e9 par l\u2019Histoire officielle\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La r\u00e9sistance au colonialisme britannique [comprenait] suffisamment d\u2019actions offensives et combatives pour que la m\u00e9thode de Gandhi puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e plus pr\u00e9cis\u00e9ment comme une, parmi plusieurs formes rivales de r\u00e9sistance populaire. [\u2026] Ainsi sont ignor\u00e9s d\u2019importants leaders pr\u00f4nant une r\u00e9sistance plus offensive, tels que Chandrasekhar Azad qui s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 dans une lutte arm\u00e9e contre les colons britanniques et des r\u00e9volutionnaires comme Bhagat Singh, qui a gagn\u00e9 un soutien massif par des attentats \u00e0 la bombe et des assassinats. [\u2026] De mani\u00e8re significative l\u2019Histoire se rappelle de Gandhi plus que tous les autres, non pas parce qu\u2019il repr\u00e9sentait la voix unanime de l\u2019Inde, mais surtout gr\u00e2ce \u00e0 toute l\u2019attention que lui portait la presse britannique et au r\u00f4le majeur qui lui \u00e9tait attribu\u00e9 du fait d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 d\u2019importantes n\u00e9gociations avec le gouvernement colonial britannique. Quand nous nous rappelons que l\u2019Histoire est \u00e9crite par les vainqueurs, une autre couche du mythe de l\u2019ind\u00e9pendance s\u2019\u00e9claircit.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le mouvement pour les droits civiques aux \u00c9tats-Unis, pour sa part, <em>\u00ab\u00a0n\u2019a \u00e9t\u00e9 ni une victoire, ni non-violent\u00a0\u00bb<\/em>. La fin de la s\u00e9gr\u00e9gation a \u00e9t\u00e9 acquise mais pas <em>\u00ab\u00a0l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle au niveau politique et \u00e9conomique\u00a0\u00bb<\/em>, ni l\u2019ind\u00e9pendance face \u00e0 <em>\u00ab\u00a0l\u2019imp\u00e9rialisme blanc\u00a0\u00bb<\/em>, qui faisaient aussi partie des revendications. Et m\u00eame si des groupes pacifistes comme celui de Martin Luther King Jr. avaient beaucoup de pouvoir, de nombreux.ses Noires ont soutenu des groupes r\u00e9volutionnaires arm\u00e9s, comme le Parti des Blacks Panthers. <em>\u00ab\u00a0Dans les faits, la lutte arm\u00e9e a pendant longtemps fait partie de la r\u00e9sistance des personnes noires contre la supr\u00e9matie blanche.\u00a0\u00bb<\/em> Mumia Abu-Jamal a largement document\u00e9 cette histoire dans son livre <em>We Want Freedom<\/em>. Il \u00e9crit: <em>\u00ab\u00a0Les racines de la r\u00e9sistance arm\u00e9e sont profond\u00e9ment ancr\u00e9es dans l\u2019histoire afro-am\u00e9ricaine. Seules des personnes qui ignorent ce fait voient le Parti des Blacks Panthers comme \u00e9tranger \u00e0 notre h\u00e9ritage historique commun.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Dernier exemple d\u00e9velopp\u00e9 par Peter Gelderloos, le mouvement pour la paix, men\u00e9 aux \u00c9tats-Unis pendant la guerre du Vietnam, n\u2019a pas mis fin \u00e0 cette guerre. <em>\u00ab\u00a0Avec une complaisance impardonnable, les activistes pour la paix ne tiennent pas compte des trois \u00e0 cinq millions d\u2019Indochinois.es mort.es en combattant l\u2019arm\u00e9e US\u00a0\u00bb<\/em>. La r\u00e9sistance du peuple vietnamien a largement contribu\u00e9 au retrait des troupes \u00e9tats-uniennes, et cette r\u00e9sistance n\u2019\u00e9tait pas non-violente, Il aborde aussi un autre aspect peu connu, \u00ab\u00a0<em>les r\u00e9bellions croissantes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur<\/em> <em>des troupes, port\u00e9es avant tout par des soldats Noirs, Latinos et Indig\u00e8nes. [\u2026] Assassinats d\u2019officiers, sabotages, refus de participer aux combats, mutineries dans les campements et aide \u00e0 l\u2019ennemi, toutes ces activit\u00e9s de soldats am\u00e9ricains ont contribu\u00e9 de mani\u00e8re significative \u00e0 la d\u00e9cision du gouvernement US de retirer l\u2019arm\u00e9e de terre.\u00a0\u00bb<\/em> En sachant que le Vietnam du Sud a ensuite connu <em>\u00ab\u00a0une dictature militaire entra\u00een\u00e9e et financ\u00e9e par les \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb<\/em>, peut-on dire que le mouvement pour la paix ait fait reculer l\u2019imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain\u00a0?<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, il y a un manque de clart\u00e9 dans la d\u00e9finition des termes employ\u00e9s. La violence ne peut \u00eatre d\u00e9finie en tant que telle. La violence n\u2019a pas un sens absolu, c\u2019est une notion abstraite qui n\u00e9cessite pour chaque situation d\u2019\u00eatre replac\u00e9e dans son contexte. La violence s\u2019appr\u00e9hende subjectivement, parce que l\u2019objectivit\u00e9 et la neutralit\u00e9 n\u2019existent pas. Des pens\u00e9es dominantes qui ass\u00e8nent ce qui est <em>\u00ab\u00a0neutre\u00a0\u00bb<\/em> et <em>\u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb<\/em> refusent d\u2019\u00eatre ramen\u00e9es au rang de simples interpr\u00e9tations du monde et m\u00e9prisent toutes autres approches. Elles rejettent d\u2019autant plus fort ces interpr\u00e9tations divergentes que celles-ci contestent l\u2019ordre \u00e9tabli. Ainsi, sur le terrain du racisme, le Blanc est le neutre, les Autres sont \u00ab\u00a0de couleur\u00a0\u00bb. On peut d\u00e9cliner ce m\u00e9canisme sur le genre, la classe, le validisme\u2026 au final, <em>\u00ab\u00a0le groupe adulte blanc, de sexe m\u00e2le, catholique, de classe bourgeoise, sain d\u2019esprit et de moeurs, est donc cette cat\u00e9gorie qui ne se d\u00e9finit pas comme telle et fait silence sur elle-m\u00eame. Elle impose aux autres cependant, \u00e0 travers la langue, sa d\u00e9finition comme norme, dans une sorte d\u2019innocence premi\u00e8re, croyant que \u00ab\u00a0les choses sont ce qu\u2019elles sont.\u00a0\u00bb<\/em> [3]<\/p>\n<p>La d\u00e9finition <em>\u00ab\u00a0objective\u00a0\u00bb<\/em> ou <em>\u00ab\u00a0neutre\u00a0\u00bb<\/em> de la violence est donc influenc\u00e9e, voire dict\u00e9e, par un cadre de pens\u00e9e le plus souvent dominant, capitaliste, patriarcal, raciste, etc. Est-il possible alors de se positionner face \u00e0 une situation selon sa suppos\u00e9e violence ? Je pr\u00e9f\u00e8re m\u2019int\u00e9resser aux rapports de force qui se jouent, \u00e2 l\u2019analyse des relations de pouvoir entre les parties concern\u00e9es, aux enjeux et aux cons\u00e9quences de l\u2019action, aux choix strat\u00e9giques ou encore \u00e0 son efficacit\u00e9 tactique. La violence du syst\u00e8me est souvent ni\u00e9e, pour ne relever que ce qui est visible. L\u2019opposition violence\/non-violence est au final bien utile pour masquer le rapport dominant.es\/domin\u00e9.es.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"La non-violence (mythes et r\u00e9alit\u00e9s) - Extrait END CIV\" width=\"625\" height=\"352\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/g4IyQPGjuyM?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<h2><strong>Non-violence comme id\u00e9ologie<\/strong><\/h2>\n<p>M\u00eame si le d\u00e9bat autour de la violence a pour but de d\u00e9finir si des actes sont acceptables selon leur <em>\u00ab\u00a0degr\u00e9 de violence\u00a0\u00bb<\/em>, en r\u00e9alit\u00e9 la non-violence est une id\u00e9ologie qui va au-del\u00e0 de la critique des pratiques. C\u2019est une certaine conception des luttes et des mani\u00e8res de les porter, bas\u00e9es une vision pr\u00e9cise du monde. Autrement dit, un groupe politique qui n\u2019a pas recours \u00e0 des pratiques dites <em>\u00ab\u00a0violentes\u00a0\u00bb<\/em>, n\u2019est pas <em>forc\u00e9ment<\/em> non-violent.<\/p>\n<p>Se consid\u00e9rer comme <em>\u00ab\u00a0non-violent.e\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est penser qu\u2019on ne fait rien qui alimente les syst\u00e8mes d\u2019oppression. C\u2019est voir la violence uniquement dans ce qui est visible, directement conflictuel et spectaculaire et omettre le c\u00f4t\u00e9 diffus et permanent des rapports d\u2019oppression. Un tel raisonnement est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 des personnes \u00e0 la position sociale privil\u00e9gi\u00e9e, comme le souligne Gelderloos\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Le pacifisme en tant qu\u2019id\u00e9ologie vient lui-m\u00eame d\u2019un contexte privil\u00e9gi\u00e9. Il ne prend pas en compte que la violence est d\u00e9j\u00e0 ici;\u00a0 que la violence est in\u00e9vitable parce qu\u2019elle fait structurellement et pleinement partie de la hi\u00e9rarchie sociale actuelle\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>En l972, Angela Davis est incarc\u00e9r\u00e9e \u00e0 la prison d\u2019\u00c9tat de Californie. Un journaliste lui rend visite et braque la cam\u00e9ra sur elle : \u00ab\u00a0<em>Mais comment y parvenez-vous <\/em>[\u00e0 mener une action r\u00e9volutionnaire]<em>\u00a0? Par la confrontation\u00a0? Par la violence ?\u00a0\u00bb<\/em> Angela Davis, visiblement en col\u00e8re, lui r\u00e9pond\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e7a, votre question ? C\u2019est un autre probl\u00e8me. Pour les gens, r\u00e9volution est souvent synonyme de violence. Mais ils ne comprennent pas que la vraie nature d\u2019une action r\u00e9volutionnaire r\u00e9side dans les principes et les buts que l\u2019on s\u2019impose, pas dans la fa\u00e7on d\u2019y parvenir.<\/em><\/p>\n<p><em>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, en raison de la fa\u00e7on dont cette soci\u00e9t\u00e9 est organis\u00e9e et de la violence pr\u00e9sente partout et \u00e0 tous les niveaux, il faut s\u2019attendre \u00e0 des d\u00e9bordements et \u00e0 des r\u00e9actions d\u00e9mesur\u00e9es. Imaginez que vous \u00eates Noir, vous avez toujours v\u00e9cu dans la communaut\u00e9 noire et que tous les jours en sortant de chez vous, des policiers Blancs vous contr\u00f4lent. Quand je vivais \u00e0 Los Angeles, bien avant qu\u2019aient lieu les \u00e9meutes dans la ville, j\u2019\u00e9tais sans cesse arr\u00eat\u00e9e.Je n\u2019\u00e9tais pas connue de la police mais j\u2019\u00e9tais une femme Noire, et j\u2019\u00e9tais naturellement per\u00e7ue comme une militante potentielle. <\/em><\/p>\n<p><em>Cette situation, c\u2019\u00e9tait mon quotidien. Et maintenant, vous me demandez si oui ou non, j\u2019approuve la violence. Cette question n\u2019a vraiment aucun sens. [\u2026] Aujourd\u2019hui, quand on me parle de mon c\u00f4t\u00e9 violent, je trouve \u00e7a tout simplement incroyable. Cela signifie que la personne qui pose cette question n\u2019a absolument aucune id\u00e9e de ce que les Noirs ont travers\u00e9, de ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu dans ce pays depuis le jour o\u00f9 le premier Noir a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 aux rivages d\u2019Afrique.\u00a0\u00bb<\/em> [4]<\/p><\/blockquote>\n<p>Comment imaginer, dans le cadre d\u2019une domination, cr\u00e9er un dialogue avec les oppresseur.euses en leur expliquant tranquillement leur position, en quoi elles et ils exploitent, dominent\u00a0?<\/p>\n<p>Au fond, l\u2019id\u00e9ologie non-violente porte une vision des dominations selon laquelle elles pourraient se renverser gr\u00e2ce \u00e0 la mobilisation <em>\u00ab\u00a0non-violente\u00a0\u00bb<\/em> qui cr\u00e9erait un rapport de force capable d\u2019ouvrir un dialogue avec l\u2019oppresseur et d\u2019en faire un partenaire. Selon laquelle il faudrait r\u00e9unir les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 ce rapport de force gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9thodes non-violentes. Le but \u00e9tant de parler avec les dominant.es et de trouver ensemble <em>\u00ab\u00a0un compromis qui respecte les droits de chacun\u00a0\u00bb<\/em> [5].<\/p>\n<p>Mais un rapport de domination est une situation o\u00f9 les dominant.es d\u00e9tiennent le pouvoir ainsi que les structures n\u00e9cessaires \u00e0 son maintien, refusant de reconna\u00eetre leurs privil\u00e8ges et de les abandonner. Il me semble qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral, ils et elles ne sont pas pr\u00eat.es \u00e0 y renoncer, ni m\u00eame \u00e0 les partager avec le sourire. Quand des ouvrier.\u00e8res en viennent \u00e0 s\u00e9questrer leur patron pour se faire entendre ou seulement entamer des n\u00e9gociations, comment croire qu\u2019un dialogue constructif pourrait exister dans le cadre d\u2019une relation de pouvoir d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e\u00a0? C\u2019est bien l\u00e0 qu\u2019il s\u2019agit d\u2019instaurer un rapport de force, par la lutte, la pression jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019en face ils et elles c\u00e8dent. Il n\u2019y a pas de dialogue, il y a une tentative de renversement des pouvoirs par les domin\u00e9es qui cherchent \u00e0 poser leurs propres r\u00e8gles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3222 size-full\" src=\"http:\/\/partage-le.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Gj.png\" alt=\"Gj\" width=\"1624\" height=\"919\" \/><\/p>\n<h2><strong>Violence \u00ab\u00a0situ\u00e9e\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p>L\u2019id\u00e9ologie non-violente s\u2019appuie en premier lieu sur le d\u00e9saveu des actions <em>\u00ab\u00a0violentes\u00a0\u00bb<\/em> et m\u00eame sur la critique de celles et ceux qui ne les condamnent pas assez fermement. Ce qui est \u00ab\u00a0violent\u00a0\u00bb serait \u00e0 bannir de toute lutte. Certaines actions seraient donc mauvaises en soi, en <em>\u00ab\u00a0contradiction fondamentale <\/em>[avec les]<em> aspirations profondes de l\u2019humanit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em> [6]. Elles seraient l\u2019arme de l\u2019oppresseur. Se les r\u00e9approprier serait vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u00a0: il serait toujours plus fort, disposerait des moyens de coercition et de r\u00e9pression toujours sup\u00e9rieurs (police, arm\u00e9e, justice, milices etc). Et surtout, l\u2019usage de \u00ab\u00a0la violence\u00a0\u00bb engendrerait plus de r\u00e9pression. Au fond, certaines pratiques de luttes seraient \u00e0 \u00e9liminer radicalement, car elles desserviraient et d\u00e9cr\u00e9dibiliseraient toujours les luttes.<\/p>\n<p>Affirmer que la <em>\u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb<\/em> ne sert \u00e0 rien parce que <em>\u00ab\u00a0les riches et les puissants auront toujours beaucoup plus d\u2019armes et des armes beaucoup plus destructrices que les pauvres\u00a0\u00bb<\/em> [7], c\u2019est oublier que, dans le cadre du capitalisme et de l\u2019imp\u00e9rialisme, ceux et celles qui dominent sont beaucoup moins nombreux que ceux et celles qui sont exploit\u00e9.es. C\u2019est nier la capacit\u00e9 d\u2019organisation et de d\u00e9termination des personnes. C\u2019est oublier l\u2019histoire de la guerre du Vietnam, de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie\u2026 et plus r\u00e9cemment les r\u00e9voltes des peuples Arabes. Ces luttes n\u2019ont-elles pas \u00e9t\u00e9<em> \u00ab\u00a0gagn\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em> en combattant de terribles adversaires, plut\u00f4t qu\u2019en dialoguant gentiment avec eux\u00a0?<\/p>\n<p>Et pour les cons\u00e9quences r\u00e9pressives qu\u2019entra\u00eeneraient ces actions, autrement dit <em>\u00ab\u00a0l\u2019engrenage de la violence\u00a0\u00bb<\/em>, pourquoi se focaliser sur les actions alors que le probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait qu\u2019elles soient r\u00e9prim\u00e9es ? Il me semble que c\u2019est bien contre cela qu\u2019il faut lutter. Car la r\u00e9pression est fonction des lois en vigueur, autant que de l\u2019identit\u00e9 assign\u00e9e aux personnes qui en sont cibles. C\u2019est un outil dont l\u2019\u00c9tat se sert pour diviser et cat\u00e9goriser des groupes afin de mieux r\u00e9gner. Les gouvernants d\u00e9cident \u00e0 un moment T qui va \u00eatre r\u00e9prim\u00e9.e et pour quelles pratiques. Pour une m\u00eame action, des agricultrices ne subiront pas la m\u00eame r\u00e9pression que des anarchistes, et elles et eux-m\u00eames ne seront pas confront\u00e9es aux m\u00eames ripostes que des personnes issues de quartiers populaires, et encore plus si elles sont Noires ou Arabes, ou cat\u00e9goris\u00e9es comme telles. Il s\u2019agit de refuser la cr\u00e9ation de cat\u00e9gories de population, la diabolisation de certaines pour justifier l\u2019extension du syst\u00e8me r\u00e9pressif, au sein duquel les plus stigmatis\u00e9es sont de toute mani\u00e8re r\u00e9prim\u00e9.es, humili\u00e9es et rabaiss\u00e9es, m\u00eame s\u2019ils et elles ne franchissent pas le cadre de la loi. Cette loi qui s\u2019adapte aux circonstances et d\u00e9cr\u00e8te de nouvelles ill\u00e9galit\u00e9s d\u00e8s que n\u00e9cessaire (loi sur l\u2019interdiction des signes religieux \u00e0 l\u2019\u00e9cole 2004, d\u00e9cret sur le port de la cagoule 2009, loi sur les violences en bandes 2010, loi sur l\u2019interdiction du port du voile int\u00e9gral 2011\u2026). Brandir des figures monstrueuses d\u2019ennemies int\u00e9rieures et agiter l\u2019\u00e9pouvantail terroriste (figure du monstre par excellence) permet d\u2019effrayer les <em>\u00ab\u00a0honn\u00eates citoyen.nes\u00a0\u00bb<\/em> et de les faire adh\u00e9rer \u00e0 la logique r\u00e9pressive.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de rester attentif.ves \u00e0 ce que les structures d\u2019oppression contre lesquelles nous nous r\u00e9voltons ne d\u00e9finissent pas le cadre de nos luttes. Et bien s\u00fbr, si les personnes en lutte ne sont pas responsables de la r\u00e9pression qu\u2019elles subissent, cela ne nous dispense de r\u00e9fl\u00e9chir nos actions avec strat\u00e9gie, de prendre en compte la r\u00e9pression et de savoir la d\u00e9jouer pour mieux agir.<\/p>\n<p>Je voudrais aussi porter une critique aux milieux que j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9s, qui m\u00e9prisent la non-violence\u00a0: <em>\u00ab\u00a0la violence\u00a0\u00bb<\/em> y est souvent valoris\u00e9e, \u00e0 tel point que, pour certaines, elle devient la mesure de la radicalit\u00e9 politique et un objectif en soi dans des cadres de luttes. Singuli\u00e8rement, ces raisonnements s\u2019appuient sur des bases tr\u00e8s semblables \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie qu\u2019illes rejettent ici encore, les pratiques en elles-m\u00eames se suffisent \u00e0 elles-m\u00eames, sans que la question de la strat\u00e9gie soit pos\u00e9e. Ici encore, la violence est r\u00e9duite \u00e0 la spectacularit\u00e9 des actions.<\/p>\n<p>Une violence, toujours bonne \u00e0 prendre pour les un.es ou fondamentalement mauvaise pour les autres\u2026 la destruction d\u2019un campement de Roms et celle de vitrines de banques n\u2019ont pas le m\u00eame sens, m\u00eame si il s\u2019agit de destruction de biens dans les deux cas. Les deux actes ne prennent pas du tout le m\u00eame sens ; ils n\u2019ont pas du tout les m\u00eames cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Il est primordial, pour analyser une situation et ses enjeux, de la replacer dans son contexte et de se positionner. Se positionner signifie d\u00e9finir la place que l\u2019on a dans des circonstances pr\u00e9cises et d\u2019en tirer des conclusions pour nos actes. Des f\u00e9ministes ont d\u00e9velopp\u00e9 le concept de <em>\u00ab\u00a0savoirs situ\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em> [8], nous montrant que <em>\u00ab\u00a0toute connaissance est partielle, partiale et situ\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em> [9] dans le sens o\u00f9 selon nos assignations sociales et les constructions qui vont avec, nous n\u2019aurons pas la m\u00eame approche de la r\u00e9alit\u00e9, ni la m\u00eame prise dessus. Se positionner permet de clarifier quelle est notre place au sein d\u2019une lutte pour choisir comment y contribuer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>Exotisation des luttes\u00a0: plus la violence est lointaine, plus elle serait acceptable\u00a0?!!<\/strong><\/h2>\n<p><em>\u00ab\u00a0L\u2019exotisation est un processus de construction g\u00e9ographique de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019Occident colonial, qui montre une fascination condescendante pour certains ailleurs.\u00a0\u00bb<\/em> Jean-Fran\u00e7ois Staszak [10].<\/p>\n<p>L\u2019exotisation des luttes est un travers courant. Cela consiste \u00e0 ne pas consid\u00e9rer les luttes de la m\u00eame fa\u00e7on selon la proximit\u00e9 culturelle ou la distance \u00e0 notre propre point de r\u00e9f\u00e9rence, la d\u00e9mocratie occidentale. Comment r\u00e9agir \u00e0 la valorisation d\u2019une lutte dans tel ou tel pays dits du <em>\u00ab\u00a0sud\u00a0\u00bb<\/em> y compris dans ses dimensions dites <em>\u00ab\u00a0violentes\u00a0\u00bb<\/em>, quand les m\u00eames personnes condamnent avec la plus grande fermet\u00e9 des pratiques similaires en France, sous l\u2019argument de la violence\u00a0? [11]<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu des personnes enthousiastes de telle lutte en Am\u00e9rique du Sud, o\u00f9 les gens faisaient des barricades enflamm\u00e9es pour bloquer les routes, pour \u00eatre entendu.es et \u00e9tablir un rapport de force avec les autorit\u00e9s. Mais lorsque, dans le mouvement social du CPE, apr\u00e8s les manifestations l\u00e9gales, des cort\u00e8ges sauvages parcouraient la ville pour exprimer une rage trop contenue et encadr\u00e9e par les organisations officielles, renversaient des poubelles sur les routes et y mettaient le feu, ces m\u00eames personnes criaient aux casseurs, \u00e0 la violence gratuite et au vandalisme et d\u00e9politisaient ainsi ces pratiques de luttes. Replac\u00e9es dans une d\u00e9mocratie occidentale comme la n\u00f4tre, certaines formes de luttes deviennent s\u00fbrement moins exotiques.<\/p>\n<p>L\u2019exotisation est probl\u00e9matique en soi dans ce qu\u2019elle suppose de vision post-coloniale du monde. C\u2019est une vision paternaliste et raciste qui place la soci\u00e9t\u00e9 blanche occidentale sur un pi\u00e9destal, comme l\u2019incarnation de la meilleure civilisation existante (Progr\u00e8s, D\u00e9mocratie, \u00c9mancipation, Libert\u00e9\u2026) et qui exotise tous les autres mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9 comme <em>\u00ab\u00a0cultures\u00a0\u00bb<\/em>, les excluant par l\u00e0 de la sph\u00e8re politique [12].<\/p>\n<h2><strong>Le d\u00e9bat est partout<\/strong><\/h2>\n<p>Le d\u00e9bat violence\/non-violence \u00e9merge souvent \u00e0 l\u2019occasion de mouvements et d\u2019actions dirig\u00e9s contre l\u2019\u00c9tat, ses institutions, les politiques publiques, bref des luttes tourn\u00e9es vers l\u2019ext\u00e9rieur ou ce que certaines pourraient appeler la <em>\u00ab\u00a0Lutte Prioritaire\u00a0\u00bb<\/em>. Mais on retrouve ces tensions dans des luttes souvent consid\u00e9r\u00e9es comme secondaires, celles qui visibilisent des syst\u00e8mes de domination, mettent en lumi\u00e8re leurs m\u00e9canismes et les privil\u00e8ges des personnes dominantes de par leur position sociale d\u2019hommes, de blanches, de bourgeois.es, de valides. Ces bagarres sont souvent d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9es car elles am\u00e8nent de la complexit\u00e9 (en montrant que l\u2019oppression est diffuse, int\u00e9gr\u00e9e en chacun.es et qu\u2019il serait simpliste de la combattre uniquement chez nos <em>\u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb<\/em>). Il n\u2019y a plus un seul front, ni une seule cible contre laquelle lutter. Ces luttes \u00e9branlent les groupes activistes et militants eux-m\u00eames, mettent \u00e0 mal leur coh\u00e9sion. Les r\u00e9actions qu\u2019elles suscitent renvoient \u00e0 cette division tr\u00e8s genr\u00e9e ext\u00e9rieur\/int\u00e9rieur, masculin! f\u00e9minin : les luttes tourn\u00e9es vers l\u2019ext\u00e9rieur sont valoris\u00e9es et valid\u00e9es, tandis que la d\u00e9nonciation des rapports de domination et de pouvoir internes est vue comme secondaire voire n\u00e9faste. Il n\u2019est pas rare que les collectifs politiques et les personnes qui portent ces luttes soient tax\u00e9.es de violentes, d\u2019extr\u00e9mistes, voire de fascistes (qui n\u2019a jamais entendu parler de <em>\u00ab\u00a0f\u00e9ministes fascistes\u00a0\u00bb<\/em> ou <em>\u00ab\u00a0f\u00e9ministes nazies\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0?). Certaines de leurs prises de positions et de leurs actions sont qualifi\u00e9es de violentes, parce qu\u2019elles brisent l\u2019unit\u00e9 d\u2019un milieu face aux Grands M\u00e9chants (flics, \u00c9tat\u2026). Bref, cela desservirait la lutte\u00a0!<\/p>\n<p>Le rejet de la <em>\u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb<\/em> est une fois de plus invoqu\u00e9, car ces luttes bousculent la normalit\u00e9 des rapports sociaux, les non-dits \u00e9vidents, les privil\u00e8ges des un.es et des autres. Et il est plus facile de renvoyer \u00e0 l\u2019Autre qu\u2019il ou elle est violent.e et donc que son discours n\u2019est pas entendable, plut\u00f4t que de se remettre en question. Je trouve toujours \u00e9tonnant que des personnes qui n\u2019ont par ailleurs pas de probl\u00e8me avec des actes <em>\u00ab\u00a0violents\u00a0\u00bb<\/em>, consid\u00e8rent comme violente l\u2019exclusion d\u2019un homme qui a commis un viol d\u2019un espace o\u00f9 la personne agress\u00e9e ne veut pas \u00eatre en sa pr\u00e9sence. Cet exemple est assez simpliste mais malheureusement tr\u00e8s fr\u00e9quent. Encore une fois, la violence est ambivalente et analyser une situation uniquement par ce biais, sans la replacer dans le contexte, a peu d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<h2><strong>Comment veut-on lutter\u00a0? Sortir de la dichotomie<\/strong><\/h2>\n<p>Enfermer nos luttes dans des cat\u00e9gories ne me para\u00eet pas tr\u00e8s pertinent, que ce soit pour les critiquer \u00e0 cause de leur violence suppos\u00e9e, ou pour en m\u00e9priser d\u2019autres \u00e0 cause de leur manque de radicalit\u00e9 suppos\u00e9e. Comme si la radicalit\u00e9 se mesurait au purisme ang\u00e9lique de la non-violence ou au nombre de vitrines bris\u00e9es. Cet \u00e9tat d\u2019esprit est plus proche du folklore romantique que de pratiques r\u00e9volutionnaires. La propagande politico-m\u00e9diatique tente de semer la confusion entre ill\u00e9galit\u00e9, radicalit\u00e9 des id\u00e9es et <em>\u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb<\/em>. M\u00eame si \u00e7a n\u2019est pas toujours \u00e9vident, il me semble important de ne pas entrer dans ce jeu, pour que la l\u00e9galit\u00e9 ne devienne pas un cadre qui limite nos moyens d\u2019actions. Il n\u2019y a pas de hi\u00e9rarchie entre un tract, un sabotage, un d\u00e9bat public, un affrontement avec la police, un rassemblement, le fait de prendre soin les un.es des autres. L\u2019important est de r\u00e9fl\u00e9chir en amont \u00e0 nos motivations et aux moyens et strat\u00e9gies que nous pouvons articuler pour y parvenir.<\/p>\n<p>Parvient-on \u00e0 nommer des objectifs\u00a0? A-t-on l\u2019envie et le temps d\u2019\u00e9chafauder des strat\u00e9gies\u00a0? Que veut-on d\u00e9fendre et que veut-on attaquer\u00a0? Dans quels horizons lointains inscrire notre lutte\u00a0? Quels sont les besoins imm\u00e9diats\u00a0? Comment exprimer notre d\u00e9termination \u00e0 atteindre nos buts\u00a0? Quels sont nos imaginaires d\u2019actions\u00a0? Comment choisir nos moyens d\u2019actions\u00a0? Qu\u2019est-ce qui nous fait pencher pour telle ou telle pratique\u00a0? Avec qui d\u00e9sire-t-on lutter\u00a0? Quelles actions porter ensemble\u00a0? Et quelles sont les bases communes n\u00e9cessaires\u00a0? Quels sont les fondements \u00e9thiques de notre agir politique\u00a0? Comment se sentir bien et rester ensemble\u00a0? Comment partager nos enthousiasmes et d\u00e9passer nos d\u00e9couragements\u00a0? Comment trouver du plaisir dans les luttes\u00a0?<\/p>\n<p>Se mettre en lutte c\u2019est se sentir vivant.e, c\u2019est ne pas se r\u00e9signer \u00e0 avoir la vie qu\u2019on nous impose, \u00e0 rester \u00e0 la place qu\u2019on nous a assign\u00e9e, c\u2019est tenter de renverser les syst\u00e8mes qui nous mettent en rage, c\u2019est se renforcer et se faire plaisir. Diffuser des r\u00e9flexions th\u00e9oriques et essayer de les concr\u00e9tiser, exp\u00e9rimenter des pratiques, explorer nos imaginaires, apprendre \u00e0 s\u2019organiser collectivement. Se planter et apprendre de nos erreurs ou de celles des autres, arracher un bout de victoire, imposer un rapport de force. M\u00eame construire et vivre une lutte collective est d\u00e9j\u00e0 une victoire en soi.<\/p>\n<p><strong>MILO<\/strong><\/p>\n<p><strong>TIMULT n\u00b06, septembre 2012<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Notes\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>[1] Igor Reitzman\u00a0: <em>Longuement subir puis d\u00e9truire (De la violence des dominants aux violences des domin\u00e9s)<\/em>, 2002, \u00c9ditions dissonances ou sur le web lmsi.net\/De-la-violence-des-dominants-aux<\/p>\n<p>[2] How Nonviolence Protects the State, de Peter Gelderloos, actuellement publi\u00e9 en anglais aux \u00e9ditions South End Press, 2007 et accessible en pdf sur zinelibrary.info\/ [Note de VPO\u00a0: voir \u00e9galement la traduction en fran\u00e7ais de l\u2019introduction et des deux premiers chapitres du livre de Gelderloos sur <a href=\"https:\/\/violenceparfoisoui.wordpress.com\/\">https:\/\/violenceparfoisoui.wordpress.com<\/a>]<\/p>\n<p>[3] Colette Guillaumin, <em>L\u2019id\u00e9ologie raciste<\/em>, 1972, \u00c9ditions Mouton and Co<\/p>\n<p>[4] \u00c0 voir dans <em>The Black Power mixtape<\/em>, de Goran Olson (2011)<\/p>\n<p>[5] Jean-Marie Muller, <em>\u00ab\u00a0Un autre monde est possible. Le choix de la non-violence dans les conflits sociaux et politiques\u00a0\u00bb<\/em>, 2005, intervention au forum social mondial de Porto Alegre.<\/p>\n<p>[6] Jean-Marie Muller, <em>Signification de la non-violence, Institut de recherche sur la r\u00e9solution non-violente des conflits<\/em>, <a href=\"http:\/\/www.irnc.org\/\">www.irnc.org<\/a><\/p>\n<p>[7] Voir note [5]<\/p>\n<p>[8] Pour approfondir cette notion, voir notamment les travaux du courant Black Feminism et de Donna Haraway<\/p>\n<p>[9] Horia Kebabza, <em>\u00ab\u00a0L\u2019universel lave-t-il plus blanc\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Race\u00a0\u00bb, racisme et syst\u00e8me de privil\u00e8ges<\/em>, 2006, Les cahiers du CEDREF, <a href=\"http:\/\/cedref.revues.org\/428\">http:\/\/cedref.revues.org\/428<\/a><\/p>\n<p>[10] Jean-Fran\u00e7ois Staszak, <em>Qu\u2019est-ce que l\u2019exotisme<\/em>, 2008, d\u00e9partement de g\u00e9ographie, universit\u00e9 de Gen\u00e8ve<\/p>\n<p>[11] Il ne s\u2019agit pas de dire que toutes les pratiques de luttes d\u00e9ploy\u00e9es dans le monde seraient opportunes ici. Mais si elles ne le sont pas, c\u2019est pour des raisons de strat\u00e9gies, de contexte politique\u2026 et non pas parce qu\u2019elles seraient violentes.<\/p>\n<p>[12] Dans la m\u00eame logique, certain.es anarchistes exotisent les r\u00e9voltes des quartier populaires avec une <em>\u00ab\u00a0fascination condescendante\u00a0\u00bb<\/em> pour leur c\u00f4t\u00e9 insurrectionnel. Souvent, ils et elles retiennent uniquement les pratiques employ\u00e9es (incendies de voitures, de b\u00e2timents publics,\u2026) sans les contextualiser et sans se positionner. Par exemple, pendant les \u00e9meutes de Villiers-le-Bel en 2007, lors d\u2019une manifestation organis\u00e9e en soutien, j\u2019ai vu un jeune homme blanc issu de classe moyenne sup\u00e9rieure porter une pancarte qui disait <em>\u00ab\u00a0Ils <\/em>[la police]<em> tuent nos fr\u00e8res, c\u2019est la guerre\u00a0\u00bb<\/em>. Par le mot \u00ab\u00a0fr\u00e8res\u00a0\u00bb, la personne semblait se retrouver dans une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 de v\u00e9cu que les \u00e9meutiers.es. Ou en tout cas pensait qu\u2019une telle situation de r\u00e9volte (\u00e0 laquelle il ne participait pas) unit tout le monde dans une sorte de communaut\u00e9 de lutte qui transcenderait tous les rapports structurels.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>repris et copi\u00e9\u00a0 sur le site lepartage (TIMULT) repris et coi\u00e9 du site : LePartage 12 f\u00e9vrier 2016 Nous republions un excellent article publi\u00e9 par la revue fran\u00e7aise Timult, \u00e0 forte sensibilit\u00e9 f\u00e9ministe (notamment mais pas seulement). Un texte d\u2019une grande intelligence, qui d\u00e9friche fort bien la question. 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