{"id":13743,"date":"2018-11-25T23:12:51","date_gmt":"2018-11-25T22:12:51","guid":{"rendered":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=13743"},"modified":"2018-11-25T23:13:16","modified_gmt":"2018-11-25T22:13:16","slug":"la-vertu-du-supplice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=13743","title":{"rendered":"La vertu du supplice"},"content":{"rendered":"<div class=\"cartouche\">\n<h1 class=\"titre\"><span style=\"font-family: Verdana;font-size: x-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"spip_logo spip_logos alignright\" src=\"https:\/\/www.non-fides.fr\/local\/cache-vignettes\/L290xH183\/arton3880-29c45.jpg?1540161709\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"183\" \/><\/span><\/h1>\n<p>non -fides.fr<\/p>\n<p><small>samedi 3 octobre 2015<\/small><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"chapo surlignable\">\n<p>Territoire physique distinct et s\u00e9par\u00e9 du reste de la vie sociale, la prison et ce qu\u2019elle repr\u00e9sente et d\u00e9termine semblent occuper un espace r\u00e9serv\u00e9 m\u00eame dans nos pens\u00e9es, dans nos r\u00e9flexions.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"texte surlignable clearfix\">\n<p>La Justice est un concentr\u00e9 des moyens par lesquels la soci\u00e9t\u00e9 a choisi de r\u00e9gler ses conflits (par la force et par l\u2019image)\u00a0: la prison r\u00e9sume en elle-m\u00eame ce qui nous \u00e9crase et nous opprime directement. Pour nous, il s\u2019agit de comprendre comment et o\u00f9 on peut agir pour mettre fin \u00e0 <i>toutes<\/i> les laideurs de la survie, en nous posant <i>aussi<\/i> la question de la destruction de la prison et de la justice. Et pour en finir avec la Justice, il est \u00e9galement essentiel d\u2019arr\u00eater de parler et de penser avec le langage du Droit, celui qui sert en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 d\u00e9noncer les \u00ab\u00a0abus\u00a0\u00bb de pouvoir. Ce n\u2019est bien s\u00fbr pas pour cela que nous voulons contester au d\u00e9tenu tourment\u00e9 par le maton la possibilit\u00e9 de r\u00e9clamer d\u2019\u00eatre trait\u00e9 correctement. Mais, en s\u2019enfermant dans le tort partiel (les \u00ab\u00a0abus\u00a0\u00bb de maton) sans consid\u00e9rer la monstruosit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019existence m\u00eame de la prison, le prisonnier se trouverait entra\u00een\u00e9 dans une comptabilit\u00e9 perverse\u00a0: que signifie demander le <i>droit<\/i> d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0trait\u00e9 correctement\u00a0\u00bb\u00a0? N\u2019importe quel individu n\u2019aspirerait-il pas plut\u00f4t \u00e0 ne pas \u00eatre trait\u00e9 \u00ab\u00a0du tout\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Les revers du droit<\/strong><\/p>\n<p>Avec le m\u00eame mot, on d\u00e9finit le <i>droit<\/i> d\u2019un individu d\u2019obtenir ou de faire telle ou telle autre chose, et le <i>Droit<\/i> comme ensemble de textes et de pratiques judiciaires. Le second semble inclure et garantir le premier. Ainsi, le proc\u00e9d\u00e9 d\u00e9mocratique consiste toujours \u00e0 remplir le Droit par les droits de l\u2019homme, alors que chaque droit duquel nous pourrions b\u00e9n\u00e9ficier est en lui-m\u00eame une d\u00e9possession, une recherche de nous-m\u00eames dans quelque chose d\u2019autre que nous. Mais les droits, qu\u2019est-ce qu\u2019ils d\u00e9finissent\u00a0? Une libert\u00e9 con\u00e7ue uniquement en termes n\u00e9gatifs\u00a0: \u00ab\u00a0Ma libert\u00e9 s\u2019arr\u00eate l\u00e0 o\u00f9 commence celle d\u2019autrui\u00a0\u00bb. Vision limitative de l\u2019individu comme un territoire d\u00e9limit\u00e9 des autres, vision de petit propri\u00e9taire \u00e0 l\u2019origine du fameux \u00ab\u00a0mon corps m\u2019appartient\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est pas un hasard s\u2019il manque \u00e0 cette conception spatiale la dimension temporelle, une richesse fondamentale de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Chaque droit est par nature un principe et un moyen pratique d\u2019exclusion et de privation. Qui dit droit dit \u00e9change, car le Droit est l\u00e0 pour organiser une r\u00e9partition mesur\u00e9e de droits et de devoirs, et pour pr\u00e9voir, en cas de dommage, le montant d\u2019un d\u00e9dommagement. Un droit appartient toujours \u00e0 un propri\u00e9taire malheureux, parce qu\u2019il a besoin d\u2019un titre de propri\u00e9t\u00e9 sur ce qu\u2019il a peur de perdre ou ce que l\u2019on peut lui soustraire. Le Droit a toujours pour but de gouverner une communaut\u00e9 qui n\u2019arrive pas \u00e0 vivre en communaut\u00e9, pour qu\u2019elle n\u2019explose pas totalement.<\/p>\n<p>Le Droit est aussi une id\u00e9ologie\u00a0: une construction mentale et rationnelle, qui sert \u00e0 justifier la r\u00e9elle fonction sociale de la justice.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, le Droit repr\u00e9sente un instrument codifi\u00e9, pr\u00e9cis et quantifiant, qui d\u00e9termine et indique ce que chacun, y compris chaque fonctionnaire de l\u2019\u00c9tat, doit faire. La police est \u00e0 la fois tenue de faire respecter des r\u00e8gles tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8res et oblig\u00e9e de les transgresser continuellement pour fonctionner. Le contr\u00f4le judiciaire de ses actes est une fiction\u00a0: tout le monde sait que le flic utilise des instruments pour agir et exercer des pressions sur lesquels les magistrats ferment souvent les yeux. Qu\u2019il s\u2019applique \u00e0 l\u2019enqu\u00eateur ou au citoyen commun, le Droit ne sert pas \u00e0 emp\u00eacher les exc\u00e8s, mais \u00e0 les maintenir dans des limites raisonnables pour ne pas mettre en danger l\u2019ordre social et les institutions. Tout comme la Peine sert \u00e0 circonscrire la vengeance exacte de la partie l\u00e9s\u00e9e en la maintenant dans les limites stables et appliqu\u00e9es par un organisme tiers \u00ab\u00a0au dessus des parties\u00a0\u00bb. Parce que toute soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9voit des normes qui permettent aux dominants de r\u00e9gler leurs litiges, de l\u00e9gitimer leur domination et d\u2019obtenir le consensus des exploit\u00e9s.<\/p>\n<p>La Bible ne d\u00e9finit pas l\u2019\u00eatre humain\u00a0: elle \u00e9num\u00e8re, justifiant une telle op\u00e9ration par l\u2019imp\u00e9n\u00e9trable et insondable volont\u00e9 divine, ce qu\u2019il faut et ne faut pas faire. L\u2019\u00e9poque moderne fournit en plus une d\u00e9finition de l\u2019homme et se base sur celle-ci pour organiser les r\u00e8gles sociales. Il en est de m\u00eame pour la justice, avec sa pr\u00e9tention d\u2019\u00e9tablir ce qui est bon et ce qui est mauvais. D\u2019o\u00f9 la classification entre \u00ab\u00a0coupables\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0innocents\u00a0\u00bb. Innocence et culpabilit\u00e9 sont des attributs constitutifs du m\u00e9canisme judiciaire car ils portent un jugement (que l\u2019int\u00e9ress\u00e9 est vivement encourag\u00e9 \u00e0 int\u00e9rioriser). Or, pour \u00eatre clairs, comprendre et vivre les actes les plus crus (viol, homicide, torture&#8230;) ne signifie pas les juger. Qui dit jugement dit appr\u00e9ciation au nom de quelque chose qui va au del\u00e0 des relations sociales que ces m\u00eames actes ont d\u00e9termin\u00e9es.<\/p>\n<p>Comme le fait la Morale dans les rapports interpersonnels, la Justice applique \u00e0 un conflit ou \u00e0 une violence une norme pr\u00e9\u00e9tablie, ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement, pour rendre solennel le traumatisme, en le d\u00e9finissant pour l\u2019\u00e9liminer. Dans cette logique, il faut qu\u2019il y ait un coupable, et pas seulement un responsable, \u00e9tant donn\u00e9 que la culpabilit\u00e9 p\u00e9n\u00e8tre le coupable, devient son \u00eatre profond. La boucle est boucl\u00e9e quand la justice pr\u00e9tend juger non l\u2019action, mais tout l\u2019\u00eatre \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019action, \u00e0 grand renfort d\u2019analyse des motivations, d\u2019expertises psychiatriques et de tests de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Justice et d\u00e9mocratie<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 mesure que les droits s\u2019\u00e9largissent, la sph\u00e8re de contr\u00f4le de l\u2019Etat s\u2019\u00e9tend \u00e9galement, puisqu\u2019il doit les faire respecter et en sanctionner la transgression. La tendance de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique est de p\u00e9naliser tout, de pr\u00e9voir un texte et une punition pour toute forme de violence, de la gifle du parent sur son enfant au viol. L\u2019extension des droits est synonyme de criminalisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Elle a la pr\u00e9tention de bannir la violence directe de tous les rapports sociaux. Mais cela a pour cons\u00e9quence de renforcer le monopole de la violence \u00ab\u00a0l\u00e9gitime\u00a0\u00bb de l\u2019Etat, qui est infiniment pire que toutes les autres.<\/p>\n<p>La justice ne diminue pas la violence, elle la normalise. Comme la d\u00e9mocratie, elle constitue un filtre \u00e0 la violence et \u00e0 l\u2019intol\u00e9rance.<\/p>\n<p>Comme la d\u00e9mocratie, la justice fonctionne sur la base de la raison, sans recourir \u00e0 la force. Mais pour que cette raison puisse s\u2019exprimer, pour que la discussion ait lieu dans les termes dans lesquels elle se d\u00e9roule, la violence brute est pourtant n\u00e9cessaire. De la m\u00eame mani\u00e8re, la d\u00e9mocratie se base sur le refus de la violence qui l\u2019a g\u00e9n\u00e9r\u00e9e et dont elle a besoin pour se perp\u00e9tuer.<\/p>\n<p>Et ce filtre de la violence filtre \u00e9galement l\u2019action radicale, par exemple quand quelqu\u2019un rentre dans un tribunal et ne parvient \u00e0 proposer que ce qui est acceptable par la Cour. Cela n\u2019est quand m\u00eame pas une raison pour ne pas agir, ni pour regretter d\u2019avoir agi, mais plut\u00f4t pour le faire consciemment\u00a0: il ne peut exister d\u2019intervention r\u00e9volutionnaire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre de la justice. L\u2019appareil s\u00e9pare l\u2019accus\u00e9 de la discussion qui le regarde en d\u00e9l\u00e9guant son pouvoir, comme on le fait continuellement en d\u00e9mocratie, \u00e0 certains de ses repr\u00e9sentants\u00a0: dans ce cas aux avocats.<\/p>\n<p>Le comble est qu\u2019\u00e0 travers la publicit\u00e9 du d\u00e9bat, en tant que \u00ab\u00a0public\u00a0\u00bb on est convaincu de contr\u00f4ler la justice, alors que c\u2019est la justice qui contr\u00f4le le public. L\u2019image qui suinte des tribunaux est porteuse d\u2019un message essentiel, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 hypnotiquement\u00a0: <i>l\u2019Etat a le monopole de la violence<\/i>\u00a0; et quand les conflits entre les gens rendent la v\u00e9rit\u00e9 confuse et incertaine, c\u2019est l\u2019Etat qui r\u00e9sout\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai aussi le monopole de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. La trilogie \u00ab\u00a0police-justice-m\u00e9dias\u00a0\u00bb doit \u00eatre analys\u00e9e dans son fonctionnement d\u2019ensemble. Peut-\u00eatre que le jeu entre ces trois partenaires est parfois perturb\u00e9, mais il est en mesure d\u2019absorber tout scandale. Il y a scandale quand on remarque que quelqu\u2019un a transgress\u00e9 les r\u00e8gles\u00a0: mais cette d\u00e9nonciation pr\u00e9suppose que l\u2019on reste <i>\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du jeu<\/i>. La v\u00e9ritable rupture serait d\u2019en sortir.<\/p>\n<p>Aucune d\u00e9nonciation, aucune lueur aveuglante de v\u00e9rit\u00e9 n\u2019a en soi la force de remettre en cause des institutions et rapports sociaux.<\/p>\n<p><strong>La prison sociale<\/strong><\/p>\n<p>Alors pourquoi s\u2019occuper de la r\u00e9pression et de la justice\u00a0? S\u00fbrement pas parce qu\u2019il y aurait dans les tribunaux et dans les prisons une horreur exemplaire, primaire, essentielle. Pour remettre en question la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re, nous n\u2019avons pas besoin de chercher un <i>comble de l\u2019horreur<\/i> qui ne saurait nous fournir d\u2019\u00e9l\u00e9ments pour aller aux racines de l\u2019exploitation et de l\u2019ali\u00e9nation. En outre, une \u00e9chelle des niveaux d\u2019atrocit\u00e9 est inconcevable. Le d\u00e9tenu en prison, le soldat qui s\u2019entra\u00eene ou qui combat dans la boue d\u2019une tranch\u00e9e, l\u2019ouvrier qui tombe dans un accident de travail, le paysan qui peine seize heures par jour, ont chacun diverses bonnes raisons de voir dans leur condition un comble de l\u2019horreur.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 solide et efficiente sait recouvrir un rapport d\u2019oppression avec le miel des satisfactions partielles. L\u2019humanisation du travail n\u2019est-il pas un programme constant du capital\u00a0? Et puis, dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb et d\u00e9mocratique, il ne faut pas seulement produire des richesses, il faut surtout \u00ab\u00a0trouver une occupation\u00a0\u00bb. Finalement maintenant m\u00eame en prison ils l\u2019ont compris, personne ne doit plus rester oisif\u00a0: on donnera un travail au prisonnier pour s\u2019accaparer son temps et le mobiliser, en bouchant les trous de son emploi du temps. Comme le soutient \u00e9galement un nouveau ministre \u2013 le concept d\u2019une peine inflig\u00e9e et c\u2019est tout, ne r\u00e9habilite pas, il est historiquement et culturellement d\u00e9pass\u00e9. Ainsi, ces m\u00eames sujets qui n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 remplir et \u00e0 \u00ab\u00a0ennoblir\u00a0\u00bb de cette fa\u00e7on leur existence quand ils \u00e9taient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des murs, se retrouveront \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur face \u00e0 une occupation qui offrira vraiment des avantages consid\u00e9rables, \u00e0 eux et \u00e0 l\u2019Etat.<\/p>\n<p>Quel que soit le nombre de d\u00e9tenus qu\u2019elle accueille, l\u2019institution p\u00e9nitentiaire est n\u00e9cessaire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de classes. Sa suppression est une illusion comme le serait l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9conomie g\u00e9r\u00e9e par la base, d\u2019entreprises o\u00f9 les salari\u00e9s pourraient \u00ab\u00a0autog\u00e9rer\u00a0\u00bb leur propre exploitation (une horreur digne du plus sanguinaire des dictateurs). La prison a une fonction symbolique irrempla\u00e7able\u00a0; la r\u00e9clusion de quelques uns r\u00e9clame l\u2019existence m\u00eame de la norme continuellement viol\u00e9e, mais qui ne cesse pourtant pas de fonctionner en tant que r\u00e9f\u00e9rence, grossi\u00e8re fronti\u00e8re des limites \u00e0 ne pas trop d\u00e9passer.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui, soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019impuissance maximale, est aussi celle de l\u2019assistance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. D\u00e9sormais, l\u2019existence enti\u00e8re a besoin d\u2019interm\u00e9diaires, ainsi prolif\u00e8rent les services publics, dont la fonction est assur\u00e9e par le r\u00e9seau des besoins qu\u2019ils engendrent. L\u2019\u00c9tat remplit le vide de l\u2019existence avec des instruments qu\u2019il utilise en m\u00eame temps comme des outils de contr\u00f4le, tandis qu\u2019il maintient des structures comme la prison en tant que lieux de d\u00e9charge sociale. Cette fonction pourrait certes \u00eatre aussi assur\u00e9e d\u2019une autre fa\u00e7on\u00a0; une soci\u00e9t\u00e9 capable de s\u2019auto-r\u00e9former s\u2019en occuperait \u00e0 moindre co\u00fbt (social et comptable), mais ne cesserait pas pour autant d\u2019entretenir cette fonction d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre.<\/p>\n<p>Les critiques superficielles et int\u00e9ress\u00e9es, incapables d\u2019imaginer la fin de la justice, retiennent que celle-ci peut et doit \u00eatre maintenue, peut-\u00eatre sans besoin qu\u2019elle intervienne, en imaginant une soci\u00e9t\u00e9 future sans violence, en attribuant toute la violence actuelle aux m\u00e9faits de la soci\u00e9t\u00e9 de classe. Tel a \u00e9t\u00e9 le r\u00eave de plusieurs penseurs des Lumi\u00e8res et des partisans de toutes ces \u00e9coles de pens\u00e9e qui d\u00e9crivent un monde \u00ab\u00a0parfait\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>M\u00e9canisme s\u00e9par\u00e9 de r\u00e9solution des conflits \u00e0 travers la projection d\u2019une image et l\u2019exclusion d\u2019un individu, la justice ne sera pas du tout abolie si ses fonctions sont confi\u00e9es \u00e0 une autre entit\u00e9, plac\u00e9e au dessus des personnes, bien que plus mall\u00e9able, r\u00e9novable, soumise \u00e0 des \u00e9lections, contr\u00f4l\u00e9e par des r\u00e9unions populaires. Une justice spontan\u00e9e, avec des lois flexibles ou m\u00eame sans textes du tout, ne cesserait pas pour autant d\u2019\u00eatre une machine s\u00e9parant le Bien du Mal, ind\u00e9pendamment des relations sociales, et fatalement contre elles. Que les juges soient des bureaucrates ou non, que les codes soient rigides ou adaptables, pour nous il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence. C\u2019est la notion m\u00eame de la Loi que nous voulons d\u00e9truire. Que la Loi change tous les jours avec \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9volution des coutumes\u00a0\u00bb ne change pas sa fonction.<\/p>\n<p>Quel que soit le choix des urnes, l\u2019ordre social et d\u00e9mocratique nous gagne \u00e0 chaque fois que l\u2019on vote. De la m\u00eame mani\u00e8re, quel que soit le vote du jury, l\u2019existence de la justice construit sa victoire\u00a0: elle n\u2019a pas besoin d\u2019autre chose.<\/p>\n<p><strong>Seulement de braves gar\u00e7ons\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019appareil judiciaire moderne est extr\u00eamement rationnel et scientifique, tandis qu\u2019il affiche sa sup\u00e9rieure \u00ab\u00a0impartialit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 travers l\u2019application de proc\u00e9dures qui sous-p\u00e8sent presque au milligramme pr\u00e8s les possibles concessions \u00e0 l\u2019accusation et \u00e0 la d\u00e9fense. Il peut m\u00eame se permettre d\u2019\u00eatre scrupuleux, face \u00e0 des individus contraints \u00e0 s\u2019y soumettre\u00a0: il les contr\u00f4le, les d\u00e9pouille de tout, ayant acquis les pleins pouvoirs sur leur existence. Sa victoire est d\u2019exister, de contraindre tout le monde, y compris ceux qui comme nous le contestent, \u00e0 jouer selon ses r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Seule l\u2019incorrigible gauche bigote et politicienne peut consid\u00e9rer comme une victoire ou une d\u00e9faite de la justice une condamnation ou un acquittement. Et il n\u2019est pas \u00e9trange que justement ceux qui refusent de critiquer la justice en tant que telle ne comprennent ou n\u2019acceptent pas la nature de la d\u00e9mocratie. Pour eux, l\u2019opposition de fond est entre dictature et d\u00e9mocratie, entre fascisme et antifascisme, et ainsi de suite. Tout comme ils participent aux \u00e9lections ou r\u00e9clament le droit de vote pour les immigr\u00e9s, ils opposent au tribunal les jur\u00e9s \u00ab\u00a0populaires\u00a0\u00bb aux juges \u00ab\u00a0bourgeois\u00a0\u00bb. Leur perspective n\u2019est pas du tout de d\u00e9truire la justice en tant que telle, mais de la d\u00e9mocratiser, comme tout le reste.<\/p>\n<p>De quelque mani\u00e8re qu\u2019on la voie, tragique ou comique, la reproduction des caract\u00e9ristiques de la justice et de son corollaire carc\u00e9ral, souvent par l\u2019action des exploit\u00e9s eux-m\u00eames, montre la port\u00e9e effective du probl\u00e8me.<\/p>\n<p>On peut se sentir parfois contraint de passer sur le terrain de l\u2019adversaire et d\u2019argumenter en termes juridiques, peut-\u00eatre pour \u00ab\u00a0n\u00e9gocier\u00a0\u00bb, <i>mais cela ne constitue jamais une victoire<\/i>. De toute fa\u00e7on, il s\u2019agit aussi toujours d\u2019une t\u00e2che qu\u2019il vaut mieux l\u00e2cher \u00e0 l\u2019avocat. Prenons un exemple. Une action publique effectu\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur capable de soulever quelques doutes en agitant l\u2019\u00e9pouvantail d\u2019une incroyable \u00ab\u00a0erreur judiciaire\u00a0\u00bb, un bon travail des avocats au cours du d\u00e9bat, peuvent aussi contraindre la magistrature \u00e0 renoncer \u00e0 avoir la main lourde sur l\u2019accus\u00e9, mais cela n\u2019\u00e9vitera pas que la justice agisse quand m\u00eame selon ses r\u00e8gles en plus en nous contraignant \u00e0 les respecter \u00e9galement. D\u2019ailleurs, une institution qui sait reconna\u00eetre ses propres erreurs est une institution qui se renforce.<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, un tribunal qui acquitte, comme un tribunal qui condamne, reste pourtant toujours un tribunal\u00a0: il est difficile d\u2019imaginer un lieu o\u00f9 les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s ont moins de pouvoir que dans une salle de tribunal. Un cas exceptionnel pourrait \u00eatre constitu\u00e9 par la pression exerc\u00e9e par un mouvement social sur la magistrature, quand par exemple une foule se rassemble pour exiger un acquittement, tout comme un commissariat peut \u00eatre assi\u00e9g\u00e9 par des centaines de manifestants qui demandent la lib\u00e9ration de personnes arr\u00eat\u00e9es. Mais cette pression est tout de m\u00eame externe\u00a0: c\u2019est toujours <i>ailleurs<\/i> que peut se constituer la force des exploit\u00e9s.<\/p>\n<p>Et il est toutefois tr\u00e8s souvent ardu de d\u00e9raciner la conviction que la seule fa\u00e7on d\u2019obtenir un traitement bienveillant de la part de l\u2019appareil judiciaire serait de se donner de la peine dans son propre cadre pour montrer l\u2019inoffensivit\u00e9 sociale de celui qui est tomb\u00e9 entre ses mains.<\/p>\n<p>Le meilleur moyen pour se solidariser avec un acte de r\u00e9volte \u2013 th\u00e9oriquement nous en sommes tous convaincus \u2013 c\u2019est d\u2019<i>en accomplir un autre<\/i>. Face \u00e0 une action r\u00e9ussie, beaucoup sont capables d\u2019applaudir et de faire l\u2019\u00e9loge de ce qui est arriv\u00e9 et les compagnons pr\u00eats \u00e0 mettre en pratique cette maxime ne manquent pas, reproduisant l\u2019action de r\u00e9volte accomplie d\u2019abord par d\u2019autres, et donc contribuant \u00e0 sa g\u00e9n\u00e9ralisation. Mais un acte subversif l\u2019est au-del\u00e0 du r\u00e9sultat final, dans le bien comme dans le mal. Au contraire, r\u00e9guli\u00e8rement, quand les choses \u00ab\u00a0vont mal\u00a0\u00bb et que les auteurs du geste de r\u00e9bellion sont m\u00eame identifi\u00e9s ou arr\u00eat\u00e9s, \u00e0 plus personne ne vient l\u2019id\u00e9e d\u2019agir \u00e0 son tour. La solidarit\u00e9 ne se concr\u00e9tise plus en action (la n\u00f4tre) mais en r\u00e9action \u00e0 l\u2019action d\u2019autrui, dans ce cas, des juges. Alors on pr\u00e9f\u00e8re attendre, \u00e9couter les conseils des avocats, que les compagnons arr\u00eat\u00e9s se prononcent, l\u2019ach\u00e8vement des enqu\u00eates. On attend de voir comment tournent les choses.<\/p>\n<p>Si avant ce qui comptait \u00e9tait nos d\u00e9sirs, et nos tentatives de les r\u00e9aliser, maintenant il s\u2019agit seulement de \u00ab\u00a0faire sortir\u00a0\u00bb les compagnons.<\/p>\n<p>M\u00eame sans compter agir de mani\u00e8re instrumentale, m\u00eame sans vouloir cr\u00e9er de nouveaux \u00ab\u00a0martyres pour la cause\u00a0\u00bb, bien qu\u2019arracher des compagnons \u00e0 la prison soit indubitablement un de nos buts primaires, il faudrait toutefois ne pas oublier d\u2019\u00e9valuer les moyens que l\u2019on veut employer et \u00eatre conscients de leur nature comme de leurs limites.<\/p>\n<p>Il arrive au contraire qu\u2019il paraisse tout \u00e0 coup plus avantageux de mettre de c\u00f4t\u00e9 les habituelles critiques de la justice, d\u2019oublier les belliqueuses d\u00e9clarations de guerre contre la soci\u00e9t\u00e9, pour se limiter \u00e0 l\u2019inviter \u00e0 \u00eatre \u00ab\u00a0juste\u00a0\u00bb, et par cons\u00e9quent \u00e0 acquitter un \u00ab\u00a0innocent\u00a0\u00bb, \u00e0 rel\u00e2cher un \u00ab\u00a0malade\u00a0\u00bb, \u00e0 consid\u00e9rer comme des \u00ab\u00a0enfantillages\u00a0\u00bb ce que, en diverses circonstances, nous serions pr\u00eats \u00e0 exalter comme des gestes de r\u00e9volte. Mais est-ce vraiment ce que nous voulons\u00a0? Faire appel aux sentiments humanitaires de ceux que nous m\u00e9prisons\u00a0?<\/p>\n<p>Face \u00e0 la Justice et \u00e0 la crainte qu\u2019elle inspire, il semble que nous ne sachions pas faire autre chose que nous contredire nous-m\u00eames et ce que nous disons d\u00e9sirer.<\/p>\n<p>Rebelles et r\u00e9volutionnaires quand nous sommes libres, une fois dans les mains de l\u2019ennemi nous ne sommes capables que d\u2019\u00e9taler nos probl\u00e8mes physiques, notre \u00ab\u00a0innocence\u00a0\u00bb, ou la substantielle innocuit\u00e9 des actions que nous avons accomplies.<\/p>\n<p>Le pouvoir envoie en prison les subversifs, les anarchistes, parce qu\u2019en tant que tels ils sont \u00ab\u00a0socialement dangereux\u00a0\u00bb, et nous, pour les sortir de l\u00e0, nous ne savons que les d\u00e9peindre comme d\u2019inoffensifs agneaux.<\/p>\n<p>Sommes-nous cyniques\u00a0? Faisons-nous l\u2019apologie du sacrifice\u00a0? Rien de tout cela, nous avons simplement un d\u00e9sagr\u00e9able souci qui nous assaille\u00a0: serions-nous seulement de braves gar\u00e7ons\u00a0?<\/p>\n<p><i> <strong>Aldo Perego.<\/strong> <\/i><\/p>\n<p><i>[Traduit de l\u2019italien d\u2019Anarchismo n\u00b0\u00a074, septembre 1994, dans <a class=\"spip_out\" href=\"https:\/\/desruines.noblogs.org\/\" rel=\"external\">Des Ruines n\u00b01<\/a>, d\u00e9cembre 2014.]<\/i><\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>non -fides.fr samedi 3 octobre 2015 &nbsp; Territoire physique distinct et s\u00e9par\u00e9 du reste de la vie sociale, la prison et ce qu\u2019elle repr\u00e9sente et d\u00e9termine semblent occuper un espace r\u00e9serv\u00e9 m\u00eame dans nos pens\u00e9es, dans nos r\u00e9flexions. 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