{"id":1371,"date":"2015-02-02T22:41:42","date_gmt":"2015-02-02T21:41:42","guid":{"rendered":"http:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=1371"},"modified":"2015-02-02T22:51:13","modified_gmt":"2015-02-02T21:51:13","slug":"anarchisme-postanarchisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=1371","title":{"rendered":"Anarchisme, postanarchisme"},"content":{"rendered":"<div class=\"post-excerpt\">\n<p>trouv\u00e9,\u00a0\u00a0 lu et<a title=\"\u00ab Mes lectures de janvier 2015\" href=\"http:\/\/http:\/\/patsy.blog.free.fr\/index.php?post\/2015\/01\/15\/Anarchisme%2C-postanarchisme...\"> recopi\u00e9<\/a> ce texte et des revues \u00ab\u00a0r\u00e9fractions\u00a0\u00bb et le livre de thomas IBANEZ*<\/p>\n<p><strong><em>Anarchisme en mouvement\u00a0: anarchisme, n\u00e9oanarchisme et postanarchisme<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>Nada, 2014<\/strong>.<\/p>\n<p>En 2008, la revue anarchiste <em>R\u00e9fractions<\/em> publiait un certain nombre de textes sur l&rsquo;actualit\u00e9 de l&rsquo;anarchisme et son renouvellement th\u00e9orique<strong>1<\/strong>. Tomas Ibanez y d\u00e9fendait un anarchisme nourri de french theory, et notamment des id\u00e9es de Michel Foucault. Six ans plus tard, les \u00e9ditions Nada lui offrent l&rsquo;occasion de d\u00e9velopper son point de vue dans un livre court, instructif quoique parfois rude, intitul\u00e9 Anarchisme en mouvement\u00a0: anarchisme, n\u00e9oanarchisme et postanarchisme.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"post-content\">\n<p><img decoding=\"async\" title=\"Ibanez.gif, janv. 2015\" src=\"http:\/\/patsy.blog.free.fr\/public\/Ibanez.gif\" alt=\"Ibanez.gif\" \/><\/p>\n<p>Tomas Ibanez pose trois constats. Le premier est le renouveau de la praxis anarchiste ou anarchisante depuis une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es, renouveau qui a accompagn\u00e9\/vivifi\u00e9 le mouvement altermondialiste avec ses demandes de d\u00e9mocratie directe, de fonctionnement horizontal, mais aussi son\u00a0acceptation du rapport de force physique (cf. les Black blocs). Le second est que le monde a chang\u00e9 profond\u00e9ment depuis le vaste mouvement de prol\u00e9tarisation qui caract\u00e9rise la soci\u00e9t\u00e9 occidentale au 19e si\u00e8cle, et la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale et n\u00e9oconservatrice des ann\u00e9es 1980\u00a0: fin du bloc sovi\u00e9tique, effondrement des utopies politiques et sociales et du mythe du Grand Soir salvateur, \u00e9rosion de la figure du prol\u00e9taire comme incarnation du sujet r\u00e9volutionnaire, consum\u00e9risme effr\u00e9n\u00e9\u2026 Le troisi\u00e8me constat est que le mouvement libertaire organis\u00e9 (avec ses organisations, ses rituels, sa culture&#8230;)\u00a0\u00ab\u00a0n&rsquo;est plus l&rsquo;unique d\u00e9positaire, le seul d\u00e9tenteur, de principes anti-hi\u00e9rarchiques\u00a0\u00bb et des fa\u00e7ons d&rsquo;agir dont il fut longtemps le principal propagandiste\u00a0; plus m\u00eame, le mouvement libertaire organis\u00e9 semble de plus en plus moribond, recroquevill\u00e9 sur ses certitudes, voire dogmatique, incapable de se lancer dans un vaste chantier d&rsquo;auto-critique et d&rsquo;int\u00e9grer \u00e0 son logiciel vieux d&rsquo;un si\u00e8cle et demi ce que les sciences sociales ont pu produire de f\u00e9cond depuis les cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Plane ainsi sur le mouvement libertaire l&rsquo;ombre des \u00ab\u00a0postmodernes\u00a0\u00bb<strong>2<\/strong> et notamment celle de Michel Foucault et de ses analyses du pouvoir et de l&rsquo;Etat.<\/p>\n<p>Comme tout intellectuel renomm\u00e9, Michel Foucault n&rsquo;a jamais fait l&rsquo;unanimit\u00e9, certains historiens lui reprochant de manquer de rigueur dans ses travaux dits historiques, de n&rsquo;utiliser en fait que ce qui l&rsquo;arrangeait pour ses d\u00e9monstrations<strong>3<\/strong>. Cependant, aujourd&rsquo;hui, les id\u00e9es de Foucault irriguent aussi bien les travaux d&rsquo;historiens (Michelle Perrot), de sociologues (Eric Fassin) que de politologues (Jean-Fran\u00e7ois Bayard<strong>4<\/strong> et plus largement les africanistes r\u00e9unis autour de la revue Politique africaine), et quoi qu&rsquo;on en pense, elles ont oblig\u00e9 les sciences sociales \u00e0 se repenser et \u00e0 modifier leurs approches des faits politiques et sociaux.<\/p>\n<p>Il est \u00e9videmment difficile de synth\u00e9tiser la pens\u00e9e (\u00e9volutive) de Michel Foucault en quelques phrases<strong>5<\/strong>. Disons, pour aller vite, que Foucault consid\u00e8re qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de Pouvoir mais seulement des rapports de pouvoir\u00a0: \u00ab\u00a0Le pouvoir n&rsquo;est pas localis\u00e9 dans l&rsquo;appareil d\u2019\u00c9tat et que rien ne sera chang\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 si les m\u00e9canismes de pouvoir fonctionnent en dehors des appareils d\u2019\u00c9tat, au-dessous d&rsquo;eux, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, \u00e0 un niveau beaucoup plus infime, quotidien, ne sont pas modifi\u00e9s.\u00a0\u00bb Il consid\u00e8re que l\u2019\u00c9tat moderne, rationnel et technicien, n&rsquo;est pas seulement un outil de domination\/r\u00e9pression mais une machine \u00e0 normaliser les conduites individuelles. En d&rsquo;autres termes, le propre de l&rsquo;Etat n&rsquo;est pas d&rsquo;\u00eatre une instance autoritaire (selon le mod\u00e8le classique du L\u00e9viathan) mais un appareil producteur de normes (la \u00ab\u00a0sant\u00e9\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0m\u00e9rite\u00a0\u00bb\u2026). Il critique la conception du sujet d\u00e9fendue par la tradition humaniste classique\u00a0: le sujet n&rsquo;est pas cette instance souveraine d\u00e9terminant int\u00e9rieurement son rapport th\u00e9orique et pratique au monde. Il consid\u00e8re donc que le \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;individu dou\u00e9 de raison, acteur de sa propre vie (conviction sur laquelle se fonde l&rsquo;humanisme) est une fiction, une construction sociale\u00a0; que le \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb ne peut \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 ou, pour le dire avec les mots d&rsquo;Ibanez, \u00ab\u00a0lutter pour lib\u00e9rer notre essence de ce qui l&rsquo;opprime revient \u00e0 vouloir lib\u00e9rer une entit\u00e9 qui, en fait, est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;oeuvre du pouvoir\u00a0\u00bb puisque \u00ab\u00a0le sujet, loin d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 universelle, transhistorique et fondatrice, n&rsquo;est qu&rsquo;un produit historiquement variable, tout aussi variable que l&rsquo;exp\u00e9rience elle-m\u00eame.\u00a0\u00bb<strong>6<\/strong><\/p>\n<p>Tomas Ibanez appelle n\u00e9oanarchisme et postanarchisme cet anarchisme qui a troqu\u00e9 la promesse de la R\u00e9volution contre la cr\u00e9ation d&rsquo;espaces autonomes<strong>7<\/strong>, d&rsquo;\u00eelots r\u00e9fractaires \u00e0 l&rsquo;ordre du monde capitaliste (mais ne fonctionnant pas comme des ghettos), dans lesquels s&rsquo;\u00e9panouissent des \u00ab\u00a0modes de vie qui soient en eux-m\u00eames des modes de lutte\u00a0\u00bb\u00a0; ce que certains appellent l&rsquo;anarchisme lifestyle ou activism lifestyle (anarchisme mode de vie). Un n\u00e9oanarchisme nourri de situationnisme,<strong>8<\/strong> de foucaldisme, de post-structuralisme et tr\u00e8s influenc\u00e9 par les id\u00e9es d\u00e9velopp\u00e9es par des universitaires anglo-saxons dont tr\u00e8s peu ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s en fran\u00e7ais<strong>9<\/strong>. Il appr\u00e9cie \u00ab\u00a0l&rsquo;extraordinaire importance de l&rsquo;imaginaire et son r\u00f4le dans la mobilisation des affects, dans la cr\u00e9ation d&rsquo;un sentiment de communaut\u00e9, et sa capacit\u00e9 \u00e0 attiser le d\u00e9sir de lutter et \u00e0 d\u00e9clencher \u00e9ventuellement des mouvements de r\u00e9volte\u00a0\u00bb, car \u00ab\u00a0c&rsquo;est bien dans leur vie quotidienne que les individus doivent vivre la r\u00e9volution\u00a0\u00bb. Il plaide ainsi pour un anarchisme ouvert et inventif, utopique et conscient de l&rsquo;\u00eatre, r\u00e9pondant ainsi d&rsquo;une certaine fa\u00e7on \u00e0 Camillo Berneri qui, en 1922, d\u00e9fendait d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0un anarchisme critique qui ne se contente pas des v\u00e9rit\u00e9s acquises, des formules simplistes, un anarchisme qui soit \u00e0 la fois id\u00e9aliste et en m\u00eame temps r\u00e9aliste, bref un anarchisme qui greffe des v\u00e9rit\u00e9s nouvelles sur le tronc des v\u00e9rit\u00e9s fondamentales, tout en sachant tailler ses vieilles branches \u00bb. Mais chez Berneri, les classes sociales et les lieux d&rsquo;exploitation existaient, la libert\u00e9 et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 sociale cheminaient ensemble, \u00e9taient indissociables l&rsquo;une de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Je ne suis pas philosophe et avoue humblement suivre de tr\u00e8s loin les pol\u00e9miques f\u00e9roces qui secouent ce landerneau-l\u00e0, y compris dans les milieux radicaux o\u00f9, of course, on a un sens inn\u00e9 de la mesure<strong>10<\/strong>. Je ne vous dirai donc pas si Bourdieu, Lyotard, Derrida, Deleuze, Guattari, Foucault et les autres sont des \u00ab\u00a0g\u00e9nies \u00e0 id\u00f4latrer\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0mandarins\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0imposteurs\u00a0\u00bb ou tout humblement des intellectuels dont certains concepts et certaines approches peuvent nous aider \u00e0 mieux comprendre le monde tel qu&rsquo;il va.<strong>11<\/strong><\/p>\n<p>Ma lecture d&rsquo;Ibanez et de certains \u00e9crits influenc\u00e9s par le \u00ab\u00a0postmodernisme\u00a0\u00bb (Graeber, James C. Scott, Holloway\u2026) ne sera pas celle d&rsquo;un philosophe mais d&rsquo;un militant qui s&rsquo;est forg\u00e9 lui-m\u00eame sa bo\u00eete \u00e0 outils\u00a0; un militant qui regarde avec beaucoup d&rsquo;int\u00e9r\u00eat la fa\u00e7on dont s&rsquo;organisent aujourd&rsquo;hui les luttes soci\u00e9tales dites radicales<strong>12<\/strong>, qui n&rsquo;est en rien nostalgique des formes plus traditionnelles et institutionnelles qui prirent celles de \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9ration<strong>13<\/strong>, qui trouve m\u00eame tr\u00e8s positif le fait que pour beaucoup de \u00ab\u00a0jeunes\u00a0\u00bb d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, militance et vie quotidienne ne doivent faire qu&rsquo;un<strong>14<\/strong>.<\/p>\n<p>Mais il y a principalement une chose qui me chiffonne. En lisant Ibanez et d&rsquo;autres auteurs qui, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, ont partie li\u00e9e avec le n\u00e9o- ou le postanarchisme, on constate que la question sociale a \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9e au second plan, qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;exploit\u00e9s et d&rsquo;exploiteurs mais seulement des monades<strong>15<\/strong> ali\u00e9n\u00e9es. Graeber souligne avec satisfaction le soutien que la classe ouvri\u00e8re am\u00e9ricaine a apport\u00e9 au mouvement Occupy Wall street, mais il n&rsquo;en fait pas un enjeu pour le mouvement lui-m\u00eame. Il ne s&rsquo;agit pas l\u00e0 de mythifier \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb classe ouvri\u00e8re, une classe ouvri\u00e8re qui a toujours \u00e9t\u00e9 fragment\u00e9e puisque sa construction \u00e9tait d\u00e9pendante de la fa\u00e7on dont le capitalisme industriel s&rsquo;accaparait l&rsquo;espace<strong>16<\/strong>, mais de pointer du doigt ce que j&rsquo;appellerais l&rsquo;occidentalocentrisme de ces th\u00e9ories. Si je peux trouver parfois pertinente la fa\u00e7on dont les auteurs \u00ab\u00a0postmodernes\u00a0\u00bb d\u00e9crivent les bip\u00e8des que nous sommes devenus dans les pays capitalistes avanc\u00e9s ou dans le \u00ab\u00a0capitalisme postmoderne\u00a0\u00bb<strong>17<\/strong>, quid du vaste monde\u00a0?<\/p>\n<p>Certains auteurs postmodernes insistent ainsi beaucoup sur la fin des \u00ab\u00a0grands r\u00e9cits\u00a0\u00bb\u00a0: des grands r\u00e9cits qui l\u00e9gitimaient les institutions et donnaient du sens \u00e0 l&rsquo;action collective, des grands r\u00e9cits auxquels plus grand nombre ne croiraient depuis l&rsquo;effondrement des id\u00e9ologies, des religions, le recul du politique, l&rsquo;atomisation des individus, le d\u00e9senchantement du monde etc. Or que voit-on partout sur le globe\u00a0? Des millions de gens qui se mobilisent au nom d&rsquo;un id\u00e9al transcendant (bien souvent religieux), au nom de valeurs \u00ab\u00a0modernes\u00a0\u00bb (nation, \u00e9tat de droit, \u00e9tat-nation) ou \u00ab\u00a0archa\u00efques\u00a0\u00bb (clanisme et tribalisme)\u00a0; des millions de gens qui ne sont pas des monades mais des membres \u00e0 part enti\u00e8re de communaut\u00e9s sp\u00e9cifiques et dont les comportements sociaux sont encore tr\u00e8s largement tributaires de cet ench\u00e2ssement-l\u00e0\u00a0; des millions de gens qui sont embarqu\u00e9s dans un vaste processus de prol\u00e9tarisation (Chine, sous-continent indien, maquiladoras d&rsquo;Am\u00e9rique centrale), d\u00e9couvrent \u00ab\u00a0la lutte des classes\u00a0\u00bb\u00a0et ne r\u00eavent l\u00e9gitimement que d&rsquo;une chose\u00a0: gagner suffisamment d&rsquo;argent pour sortir de la mis\u00e8re\u00a0; des millions de gens qui ne subissent pas la \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb mais l&rsquo;incorporent et la retravaillent sans se renier<strong>18<\/strong>\u00a0; des millions de gens qui n&rsquo;ont pas (encore !) affaire \u00e0 un Etat rationnel-bureaucratique (Max Weber) ou \u00e0 la biopolitique (Foucault), mais \u00e0 des Etats aux politiques sociales absentes ou fragmentaires, et \u00e0 un capitalisme encore \u00e0 sa phase disciplinaire\u00a0; des millions de gens qui grattent la terre pour en tirer un revenu. M\u00eame \u00e0 l&rsquo;heure de l&rsquo;internet et du \u00ab\u00a0village mondial\u00a0\u00bb, de la globalisation, le monde n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 unifi\u00e9\/uniformis\u00e9 par le capitalisme, et le \u00ab\u00a0capitalisme postmoderne\u00a0\u00bb n&rsquo;a soumis \u00e0 sa logique et \u00e0 son esprit qu&rsquo;une partie minoritaire du globe et quelques enclaves. Des enclaves que l&rsquo;on aimerait imaginer en incarnations du \u00ab\u00a0pays r\u00e9el\u00a0\u00bb\u00a0: mais malheureusement, Tunis l&rsquo;occidentale n&rsquo;est pas la Tunisie, la place Tahrir n&rsquo;est pas l&rsquo;Egypte, le parc Gezi n&rsquo;est pas l&rsquo;Anatolie\u00a0; les enfants des classes moyennes et sup\u00e9rieures, \u00e9duqu\u00e9s\/connect\u00e9s\/\u00a0\u00ab\u00a02.0\u00a0\u00bb ne sont pas la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb, et les \u00e9lections (et les coups d\u2019\u00c9tat&#8230;) sont l\u00e0 pour nous le rappeler. Si Tomas Ibanez a raison de pointer du doigt \u00ab\u00a0l&rsquo;ind\u00e9niable eurocentrisme\u00a0\u00bb de l&rsquo;anarchisme, je crois que sa lecture \u00ab\u00a0postmoderne\u00a0\u00bb du monde n&rsquo;y \u00e9chappe pas plus.<\/p>\n<p>Je pense que l&rsquo;\u00ab\u00a0anarchisme en mouvement\u00a0\u00bb n&rsquo;a rien \u00e0 gagner \u00e0 d\u00e9serter le terrain de la lutte des classes (et donc les lieux d&rsquo;exploitation) \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 le capitalisme s&rsquo;ensauvageonne et martyrise les corps et les esprits comme jamais, pour lui pr\u00e9f\u00e9rer les \u00ab\u00a0enclaves autonomes\u00a0\u00bb et ses risques d&rsquo;enfermement dans un entre-soi radical sans perspectives. Il a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 diffuser ses id\u00e9es, son \u00e9thique et ses fa\u00e7ons de lutter dans les milieux du travail parce qu&rsquo;un changement \u00e9conomique et social radical, s&rsquo;il doit advenir, ne pourra s&rsquo;effectuer sans que n&rsquo;entrent en mouvement les classes subalternes. Car je m&rsquo;efforce de croire encore et toujours \u00e0 la \u00ab\u00a0possibilit\u00e9 humaine de changer le monde\u00a0\u00bb<strong>19<\/strong>, persuad\u00e9 que c&rsquo;est de la praxis que peuvent jaillir les d\u00e9sirs de r\u00e9volutions.<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><br \/>\n1. <em>De Mai 68 au d\u00e9bat sur la postmodernit\u00e9<\/em> (n\u00b020).<br \/>\n2. La pens\u00e9e postmoderne se caract\u00e9rise par sa critique radicale des concepts de la m\u00e9taphysique classique\u00a0: l&rsquo;humanisme, la subjectivit\u00e9, la rationalit\u00e9, l&rsquo;histoire, le progr\u00e8s,&#8230; autant de valeurs qu&rsquo;il faut repenser. L&rsquo;humanit\u00e9 n&rsquo;est pas une essence transculturelle, qui se r\u00e9aliserait dans l&rsquo;histoire, laquelle serait dou\u00e9e d&rsquo;un sens\u00a0: le progr\u00e8s par le d\u00e9veloppement de la raison et la ma\u00eetrise du monde. Au contraire il n&rsquo; y a pas de sens de l&rsquo;histoire, l&rsquo;humanit\u00e9 est une figure fragile et mouvante et la rationalit\u00e9 peut \u00eatre criminelle et barbare. Le sujet n&rsquo;est pas cette instance capable de s&rsquo;autod\u00e9terminer (la libert\u00e9 est autod\u00e9termination de soi par soi) mais une production sociale et culturelle et la libert\u00e9 suppose d&rsquo;abord un d\u00e9sillusionnement. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;apport essentiel, pour la philosophie, des sciences sociales.<br \/>\n3. On aurait tort de n&rsquo;y voir l\u00e0 qu&rsquo;un r\u00e9flexe corporatiste, une fa\u00e7on de d\u00e9fendre l&rsquo;Histoire (ou la sociologie) face \u00e0 la Philosophie et \u00e0 sa pr\u00e9tention \u00e0 \u00eatre la seule habilit\u00e9e \u00e0 dire le vrai sur le monde (cf. la haine d&rsquo;un Finkielkraut \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;un Pierre Bourdieu par exemple). Certains historiens, tout en louant le travail de Foucault, lui reprochait de jouer un peu trop avec la chronologie ou de d\u00e9daigner les ph\u00e9nom\u00e8nes socio-\u00e9conomiques. Je vous renvoie \u00e0 la contribution de Xavier Landrin, \u00ab\u00a0Notes sur les r\u00e9ceptions en histoire du travail de Michel Foucault\u00a0\u00bb in Meyet\/Naves\/Ribemont, <em>Travailler avec Foucault \u2013 Retours sur le politique<\/em>, L&rsquo;Harmattan, 2005).<br \/>\n4. Celui-ci a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un colloque international tenu en 2014\u00a0: \u00ab\u00a0Foucault demeure d\u2019un secours pr\u00e9cieux trente ans apr\u00e8s sa mort, en dehors de tout effet de r\u00e9v\u00e9rence ou de tout f\u00e9tichisme th\u00e9orique, et ce en d\u00e9pit de l\u2019agacement que peut susciter sa b\u00e9atification acad\u00e9mique dans une certaine tradition de l\u2019\u00e9tude des \u00ab\u00a0aires culturelles\u00a0\u00bb, en particulier d\u2019inspiration postmoderne. Non qu\u2019il soit plus \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb, ou si diff\u00e9rent des autres figures tut\u00e9laires de la sociologie historique et compar\u00e9e du politique. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il les rejoint \u00e0 bien des \u00e9gards, incite \u00e0 les relire autrement, quand bien m\u00eame il ne les cite gu\u00e8re, et remet sur le m\u00e9tier leurs acquis.\u00a0\u00bb<br \/>\n5. Pour une pr\u00e9sentation des th\u00e8ses de Foucault, lire Judith Revel, <em>Exp\u00e9riences de la pens\u00e9e\u00a0: Michel Foucault<\/em>, Bordas, 2005.<br \/>\n6. Ce qui signifie en d&rsquo;autres termes qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de \u00ab\u00a0nature humaine\u00a0\u00bb. Souvenez-vous du c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9bat en 1971 entre Noam Chomsky et Michel Foucault \u00e0 ce sujet\u00a0(Sur la nature humaine \u2013 Comprendre le pouvoir, Aden, 2006).<br \/>\n7. Les fameuses TAZ promues par Peter Lamborn Wilson (alias Hakim Bey) que l&rsquo;on peut retrouver sur les ZAD aujourd&rsquo;hui, et qui rappellent les milieux libres d&rsquo;avant 1914.<br \/>\n8. Ibanez ne me semble pas y faire r\u00e9f\u00e9rence mais il me semble que certaines id\u00e9es fortes du situationnisme (r\u00f4le de la d\u00e9rive et du spectacle) irriguent fortement le mouvement actuel. cf. Patrick Marcolini, <em>Le mouvement situationniste \u2013 Une histoire intellectuelle<\/em>, L&rsquo;Echapp\u00e9e, 2013.<br \/>\n9. Hormis Hakim Bey et John Zerzan, je ne crois pas que les textes de Todd May, Saul Newman, Lewis Call ou Jason Adams soient disponibles en fran\u00e7ais. Pour une critique de ce courant, je renvoie au livre de Vivien Garcia, <em>L&rsquo;anarchisme aujourd&rsquo;hui<\/em>, L&rsquo;Harmattan, 2007.<br \/>\n10. Les petits \u00ab\u00a0Vychinski\u00a0\u00bb fleurissent aussi en acratie\u00a0!<br \/>\n11. Bourdieu, Derrida, et dans une moindre mesure Foucault ont contribu\u00e9 \u00e0 repenser les concepts de la tradition classique et \u00e0 renouveler certaines questions.<br \/>\n12. Je pense \u00e9videmment aux diff\u00e9rentes ZAD.<br \/>\n13. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant en 1986 et ai particip\u00e9 activement au mouvement \u00e9tudiant d&rsquo;alors \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Nantes. Nous \u00e9tions \u00e0 cette \u00e9poque encore tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9rencieux \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des syndicats \u00e9tudiants puisque malgr\u00e9 leur nullit\u00e9 \u00e9vidente, nous prenions de notre temps pour les critiquer. Quelques ann\u00e9es plus tard, les diants-diants influenc\u00e9s par un esprit libertaire et \u00ab\u00a0post-situ\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e8rent des fa\u00e7ons de lutter beaucoup plus audacieuses et cess\u00e8rent de perdre leur temps \u00e0 vilipender ces pseudo-syndicats.<br \/>\n14. Le mouvement actuel est une fa\u00e7on contemporaine de renouer avec les strat\u00e9gies et les postures d&rsquo;une partie des militants des seventies\u00a0: id\u00e9al communautaire, \u00ab\u00a0\u00e9tablissement\u00a0\u00bb. Ce sont des choix individuels forts, exigeants, humainement risqu\u00e9s et je ne sais si j&rsquo;aurais eu le courage de faire ce type de choix-l\u00e0 dans les ann\u00e9es 1980.<br \/>\n15. Je reprends le mot de\u2026 Engels\u00a0: \u00ab\u00a0La d\u00e9composition de l&rsquo;humanit\u00e9 en monades, dont chacune a un principe de vie \u00e0 part et un but \u00e0 part, le monde des atomes, cela est ici pouss\u00e9 \u00e0 son plus haut point.\u00a0\u00bb (1845)<br \/>\n16. Qu&rsquo;avaient en commun les ouvriers des villes et des villages, ceux qui s&rsquo;\u00e9chinaient dans les bagnes industriels ou les mines, et ceux qui s&rsquo;\u00e9chinaient dans les \u00ab\u00a0petites bo\u00eetes\u00a0\u00bb, ceux qui n&rsquo;avaient que leur salaire pour vivre et ceux qui \u00e9taient ouvriers-paysans, ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9s via la paroisse et les autres\u00a0? Une m\u00eame place dans les rapports de production, certes, mais mille fa\u00e7ons de se penser (ou pas) prol\u00e9taire. Cette fragmentation du groupe ouvrier s&rsquo;est renforc\u00e9e depuis trente ans par la multiplication des statuts salariaux.<br \/>\n17. Et encore, je trouve que \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb r\u00e9sistons plut\u00f4t bien au processus de transformation des individus que nous sommes en homo oeconomicus soucieux de leur seul bien-\u00eatre.<br \/>\n18. Lire \u00e0 ce sujet Jean-Fran\u00e7ois Bayart, <em>L&rsquo;illusion identitaire<\/em>, Fayard, 1996\u00a0; mais aussi sur la modernit\u00e9 du zapatisme, J\u00e9r\u00f4me Baschet, <em>Adieux au capitalisme \u2013 Autonomie, soci\u00e9t\u00e9 du bien vivre et multiplicit\u00e9 des mondes<\/em>, La D\u00e9couverte, 2014.<br \/>\n19. Pour parler comme Eduardo Colombo in \u00ab\u00a0L&rsquo;anarchisme et la querelle de la postmodernit\u00e9\u00a0\u00bb (R\u00e9fractions n\u00b028, 2008).<\/p>\n<p>* a na pas confondre avec<strong> thomas IBANEZ<\/strong> avec le citoyeniste <strong>Daniel Ibanez <\/strong> pour son livre <i>Trafics en tous sur la construction de la liaison ferroviaire \u00e0 grande vitesse entre Lyon et Turin (TAV)<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"postend\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>trouv\u00e9,\u00a0\u00a0 lu et recopi\u00e9 ce texte et des revues \u00ab\u00a0r\u00e9fractions\u00a0\u00bb et le livre de thomas IBANEZ* Anarchisme en mouvement\u00a0: anarchisme, n\u00e9oanarchisme et postanarchisme Nada, 2014. En 2008, la revue anarchiste R\u00e9fractions publiait un certain nombre de textes sur l&rsquo;actualit\u00e9 de l&rsquo;anarchisme et son renouvellement th\u00e9orique1. Tomas Ibanez y d\u00e9fendait un anarchisme nourri de french theory, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7964,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1371","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1371","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7964"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1371"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1371\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1376,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1371\/revisions\/1376"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1371"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1371"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1371"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}