{"id":13155,"date":"2018-08-30T08:21:50","date_gmt":"2018-08-30T06:21:50","guid":{"rendered":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=13155"},"modified":"2018-08-30T08:30:44","modified_gmt":"2018-08-30T06:30:44","slug":"evocation-de-la-bombe-atomique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=13155","title":{"rendered":"\u00c9vocation de la bombe atomique"},"content":{"rendered":"<div class=\"chapo\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"spip_logo spip_logos alignright\" src=\"https:\/\/non-fides.fr\/local\/cache-vignettes\/L250xH200\/arton5691-35184.jpg?1535457534\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/non-fides.fr\/?Evocation-de-la-bombe-atomique\">non fides<\/a><\/p>\n<p><strong>Ces lignes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites par mon \u00e9poux, Hisashi T\u00f4hara, un an apr\u00e8s avoir v\u00e9cu la bombe atomique, alors qu\u2019il venait d\u2019entrer au lyc\u00e9e de Hiroshima.<\/strong><br class=\"autobr\" \/><strong>Il a \u00e9t\u00e9 victime de cette bombe \u00e0 18 ans et il en avait 19 lorsqu\u2019il a \u00e9crit ce texte. Je savais qu\u2019il \u00e9tait de Hiroshima, mais pendant nos quarante-deux ans de vie commune, s\u2019il me parlait souvent de son adolescence dans le Japon militaris\u00e9, \u00e9voquant notamment ses soir\u00e9es arros\u00e9es avec les jeunes recrues, il ne m\u2019a jamais parl\u00e9 de ce jour fatidique. Et, sachant que le souvenir devait en \u00eatre trop douloureux, je n\u2019ai jamais os\u00e9 le questionner \u00e0 ce sujet.<\/strong><br class=\"autobr\" \/><strong>R\u00e9cemment, lorsque trois ans apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 ranger ses affaires, j\u2019ai d\u00e9couvert ces notes parmi ses journaux intimes. Ce r\u00e9cit datant de l\u2019apr\u00e8s-guerre, reli\u00e9 par un fil fragile, \u00e9tait r\u00e9dig\u00e9 sur un papier de mauvaise qualit\u00e9 qui mena\u00e7ait de se d\u00e9chirer au moindre geste.<\/strong><br class=\"autobr\" \/><strong>Apr\u00e8s l\u2019avoir lu d\u2019une seule traite, je me suis dit que je devais absolument faire en sorte qu\u2019il puisse \u00eatre d\u00e9couvert par d\u2019autres personnes. J\u2019ai pens\u00e9 que mon mari l\u2019avait sans doute \u00e9crit en esp\u00e9rant qu\u2019un jour ou l\u2019autre, m\u00eame tardivement, il le serait.<\/strong><br class=\"autobr\" \/><strong>Maintenant qu\u2019il existe un mouvement mondial vers la d\u00e9nucl\u00e9arisation, je crois que lui-m\u00eame n\u2019aurait sans doute pas dit \u00ab\u00a0NO\u00a0\u00bb \u00e0 ce que ces lignes trac\u00e9es de sa propre main prennent un aspect impersonnel \u00e0 travers les caract\u00e8res imprim\u00e9s.<\/strong><br class=\"autobr\" \/><strong>En souhaitant que le c\u0153ur du jeune Hisashi T\u00f4hara parvienne tel quel \u00e0 ceux qui daigneront le lire\u2026<\/strong><\/p>\n<div class=\"spip\"><i> <strong>Mieko T\u00f4hara.<\/strong> <\/i><\/div>\n<\/div>\n<p><small>\u00a0<\/small><\/p>\n<div class=\"texte\">\n<p>Il y a tout juste un an, Hiroshima a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par le malheur le plus \u00e9pouvantable, le plus dramatique jamais exp\u00e9riment\u00e9 par l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait le 6 ao\u00fbt 1945, la vingti\u00e8me ann\u00e9e de l\u2019\u00e8re Sh\u00f4wa.<\/p>\n<p>Il y a un an de cela. Au cours de cette ann\u00e9e, c\u2019est incroyable comme le monde a pu changer et s\u2019agiter.<\/p>\n<p>Avec cette bombe atomique, le grand Japon a trembl\u00e9 sur ses bases avant de s\u2019effondrer. Un pays de premi\u00e8re grandeur au monde a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 sous la botte de la huiti\u00e8me arm\u00e9e des \u00c9tats-Unis. Le support que jusqu\u2019alors nous consid\u00e9rions avec confiance comme une base solide \u00e9tait si fragile qu\u2019il s\u2019est bris\u00e9 d\u2019un seul coup. Le Japon, pays de nos anc\u00eatres dont nous sommes si fiers, le Japon dont il n\u2019existe aucun pays comparable au monde, a perdu le combat.<\/p>\n<p>Cela nous a laiss\u00e9s un moment stup\u00e9faits, ne sachant que faire. Et il nous faut maintenant apprendre \u00e0 vivre dans un mis\u00e9rable pays vaincu.<\/p>\n<p>L\u2019attitude de la population au retour des soldats de l\u2019arm\u00e9e imp\u00e9riale, persuad\u00e9s qu\u2019ils sont rest\u00e9s fid\u00e8les jusqu\u2019au bout \u00e0 notre pays qui n\u2019a aucun \u00e9quivalent au monde pour la discipline et l\u2019entra\u00eenement, a \u00e9t\u00e9 d\u2019une abomination \u00e9gale \u00e0 la confusion ambiante. Des actes d\u00e9lictueux ont commenc\u00e9 \u00e0 menacer gravement la population.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tonnement quand j\u2019ai d\u00e9couvert que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2me du Yamato\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait que vaine illusion.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e citoyenne a perdu son centre de gravit\u00e9, la morale est tomb\u00e9e \u00e0 terre. Et le malheur ne s\u2019est pas limit\u00e9 \u00e0 cela.<\/p>\n<p>Les mauvaises r\u00e9coltes de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, suite aux d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par les temp\u00eates, sont venues plonger encore plus la soci\u00e9t\u00e9 dans les t\u00e9n\u00e8bres. L\u2019apparition et la propagation du march\u00e9 noir et des march\u00e9s aux voleurs qui menacent la vie \u00e9conomique de la population favorise l\u2019apparition de parvenus enrichis par la d\u00e9faite. L\u2019\u00e9go\u00efsme domine et la compassion est devenue plus fine qu\u2019une feuille de papier. Cette qualit\u00e9 japonaise a disparu. Chacun a trop \u00e0 faire pour survivre.<\/p>\n<p>Actuellement le Japon est occup\u00e9 par les \u00c9tats-Unis et des soldats de diff\u00e9rents autres pays. Le pouvoir politique r\u00e9el d\u00e9pend du quartier g\u00e9n\u00e9ral de Mac Arthur. Le Japon n\u2019a toujours pas retrouv\u00e9 sa souverainet\u00e9 en tant que pays ind\u00e9pendant. Quel d\u00e9shonneur national. Et il n\u2019y a pas que cette humiliation. Concernant la morale et la discipline individuelles, nous devons apprendre tout un tas de choses des officiers de l\u2019arm\u00e9e d\u2019occupation. Le peuple japonais, qui a pu para\u00eetre trop arrogant, commence \u00e0 douter de ses propres valeurs, il est devenu plus servile que n\u00e9cessaire. Il est atrophi\u00e9, physiquement et moralement. Tout le monde a beau crier \u00e0 la reconstruction, on ne voit rien de concret en dehors des restaurants et des th\u00e9\u00e2tres. On esp\u00e8re pour cette ann\u00e9e une r\u00e9colte abondante de riz, ce qui apaisera peut-\u00eatre les esprits. M\u00eame si la lumi\u00e8re est loin d\u2019\u00eatre encore l\u00e0. Les souffrances ne cessent de s\u2019accro\u00eetre. Mais je veux garder confiance en l\u2019avenir. Quoi qu\u2019il arrive, je ne veux pas perdre espoir.<\/p>\n<p>Maintenant, en \u00e9voquant ce jour de la bombe atomique, je suis en proie \u00e0 une violente \u00e9motion. Je vais essayer de d\u00e9crire ce qui s\u2019est pass\u00e9 tel que je m\u2019en souviens.<\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, le 6 ao\u00fbt, tombait le premier lundi du mois. Le jour o\u00f9 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e9tait coup\u00e9e \u00e0 l\u2019aci\u00e9rie Nihonseik\u00f4, l\u2019endroit o\u00f9 nous, les \u00e9l\u00e8ves de premi\u00e8re ann\u00e9e, \u00e9tions mobilis\u00e9s pour le service civil\u00a0; nous quitt\u00e2mes donc le foyer avec un plan pour la journ\u00e9e. Ceux, nombreux, qui vivaient en ville ou dans les environs allaient voir leurs familles, tandis que les autres qui habitaient trop loin sortaient en ville dans l\u2019id\u00e9e de se d\u00e9tendre, en allant par exemple au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>La rentr\u00e9e s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e peu avant, le 1er ao\u00fbt, et nos familles ne nous manquaient pas trop, mais nous \u00e9tions si fiers d\u2019\u00eatre au lyc\u00e9e que, m\u00eame si nous \u00e9tions un peu d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9s par cette vie nouvelle, nous arrivions d\u00e9j\u00e0 \u00e0 imiter les cris sauvages des \u00e9l\u00e8ves de deuxi\u00e8me ann\u00e9e, et nous sommes partis pleins d\u2019entrain, d\u00e9sireux de partager au plus vite notre joie avec nos proches.<\/p>\n<p>Moi, ce jour-l\u00e0, je franchis le portail du foyer avec deux de mes amis de coll\u00e8ge, Yoshida et Ise. Sept heures du matin en \u00e9t\u00e9 ce n\u2019est pas trop t\u00f4t. Les plus matinaux d\u2019entre nous \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 sortis depuis longtemps, notre groupe \u00e9tait plut\u00f4t tardif. L\u2019ardent soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 tapait avec intensit\u00e9 sur l\u2019asphalte et le ciel s\u2019\u00e9tendait, uniform\u00e9ment bleu. Les trains s\u2019arr\u00eatant \u00e0 Hiroshima, nous pr\u00eemes le tramway place de la gare. Au moment de monter avec Ise dans celui qui allait \u00e0 Koi, je vis Yoshida se poster dans une autre file pour monter dans celui qui arrivait. Je crois qu\u2019il nous avait perdu de vue. En cours de route je me s\u00e9parai \u00e9galement d\u2019Ise pour changer \u00e0 T\u00f4kaichi, et quand j\u2019arrivai \u00e0 Yokogawa, il devait \u00eatre environ huit heures quinze. La vente des billets n\u2019avait pas encore commenc\u00e9, une assez longue file s\u2019\u00e9tait form\u00e9e au guichet.<\/p>\n<p>J\u2019attendis un moment en me disant que dans ces conditions je ne trouverais sans doute pas de place assise, lorsque je remarquai quelques personnes qui avaient franchi le guichet et attendaient, n\u2019ayant pu monter dans le train pr\u00e9c\u00e9dent. Parmi elles je rep\u00e9rai le calot \u00e0 bande blanche des lyc\u00e9ens. C\u2019\u00e9tait Ochiai. Rester l\u00e0 \u00e0 attendre m\u2019ennuyait. J\u2019avais envie de le rejoindre pour discuter avec lui, alors j\u2019eus une id\u00e9e. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 passer par la gare. Je franchirais l\u2019acc\u00e8s aux quais, et de l\u00e0 je passerais sur celui de la ligne de Kabe. C\u2019\u00e9tait possible parce que j\u2019avais ma carte d\u2019abonnement. C\u2019est ainsi qu\u2019ayant pris place l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre dans le train qui arrivait juste \u00e0 ce moment-l\u00e0, nous pass\u00e2mes le temps qui restait avant le d\u00e9part \u00e0 parler de la vie nouvelle que nous menions depuis quelques jours dans ce foyer, de notre \u00e9tonnement, notre joie, de nos espoirs et nos impressions, et puis de notre profonde stup\u00e9faction et de l\u2019\u00e9motion ressentie lors de la c\u00e9r\u00e9monie au cours de laquelle nous avions appos\u00e9 notre signature et pr\u00eat\u00e9 serment.<\/p>\n<p>Le d\u00e9part \u00e9tait imminent lorsque le rideau se leva sur ce drame sanglant, inou\u00ef dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Hiroshima, ville maudite\u00a0!<\/p>\n<p>En un instant, les alentours s\u2019\u00e9clair\u00e8rent au point que j\u2019en fus aveugl\u00e9. En m\u00eame temps qu\u2019un grondement sourd montant de la terre, je sentis ma nuque br\u00fbler d\u2019une douleur intense. Inconsciemment je me penchai vers l\u2019avant tout en restant assis. La lumi\u00e8re n\u2019en finissait pas de s\u2019\u00e9couler. D\u2019innombrables particules de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>De tous c\u00f4t\u00e9s elles m\u2019assaillaient. Des particules de lumi\u00e8re \u00e9blouissantes, dor\u00e9es avec des reflets rouge. Des particules microscopiques, plus fines que de la poussi\u00e8re de feu. Par dizaines de milliers, par centaines de millions, elles se rejoignaient en une immense vague qui ne cessaient d\u2019affluer. Un d\u00e9luge de lumi\u00e8re, qui inondait la terre et d\u00e9ferlait \u00e0 travers la vitre derri\u00e8re moi. Je ne voyais rien. Le ciel et la terre coulaient en un scintillement rouge, jaune et or, o\u00f9 l\u2019on distinguait des myriades de particules encore plus \u00e9tincelantes. Pendant deux ou trois secondes peut-\u00eatre\u00a0? Mais il me semble que cela a dur\u00e9 beaucoup plus longtemps. Et aussi pas plus d\u2019un instant. C\u2019\u00e9tait quoi\u00a0? Un accident\u00a0? pensai-je, et peu apr\u00e8s la lumi\u00e8re disparut d\u2019un coup, comme \u00e9vapor\u00e9e, tandis que tout \u00e9tait envahi de fum\u00e9e noire. Apr\u00e8s une telle explosion de lumi\u00e8re, quelle obscurit\u00e9 tout \u00e0 coup\u00a0! Des t\u00e9n\u00e8bres qui ne permettaient pas de voir \u00e0 deux pas. Des cris de femmes. Les passagers se ruaient vers les portes. Je me suis jet\u00e9 sur le quai o\u00f9 la fum\u00e9e m\u2019emp\u00eachait de voir. Soudain l\u2019angoisse \u00e9treignit mon c\u0153ur. \u00ab\u00a0Ah, c\u2019est vrai, j\u2019\u00e9tais avec Ochiai\u00a0!\u00a0\u00bb me rappelai-je et, brusquement soulag\u00e9, je criai de toutes mes forces \u00ab\u00a0Ochiai\u00a0!\u00a0\u00bb Alors un peu plus loin je l\u2019entendis me r\u00e9pondre \u00ab\u00a0Oh h\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0O\u00f9 es-tu\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Ici\u00a0!\u00a0\u00bb Je me mis \u00e0 courir en me fiant \u00e0 sa voix. Hors de moi, je courais \u00e9perdument, lorsqu\u2019en franchissant les quais, mes sandales de paille s\u2019envol\u00e8rent je ne sais o\u00f9. Passant sous un gros pilier tomb\u00e9 en travers, je me cognai la t\u00eate et mon calot lui aussi s\u2019envola, aspir\u00e9 par les tourbillons de fum\u00e9e. Mais je n\u2019avais d\u00e9j\u00e0 plus la disponibilit\u00e9 d\u2019esprit de me pr\u00e9occuper de ces choses-l\u00e0. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment je criais \u00ab\u00a0Ochiai\u00a0! Ochiai\u00a0!\u00a0\u00bb en courant \u00e0 toutes jambes. La fum\u00e9e se dispersant, nous nous retrouv\u00e2mes tous les deux, Ochiai et moi, dans la rue du tramway. Les maisons alentour \u00e9taient aplaties, et au fur et \u00e0 mesure que la fum\u00e9e se dispersait on voyait plus loin. Les flammes commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019\u00e9lever des d\u00e9combres. J\u2019avais l\u2019impression de me retrouver dans un pays \u00e9tranger. Non, en enfer, c\u2019est plus exact. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 comprendre que c\u2019\u00e9tait r\u00e9el. Nous rest\u00e2mes un moment, hagards, n\u2019en croyant pas nos yeux. Puis nous nous aper\u00e7\u00fbmes que nous ne pouvions pas rester l\u00e0. \u00ab\u00a0Mais que s\u2019est-il pass\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Cette fois-ci c\u2019est la fin\u00a0!\u00a0\u00bb nous disions-nous, sans savoir s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une bombe explosive ou incendiaire. Les d\u00e9g\u00e2ts autour de nous faisaient penser qu\u2019elle devait \u00eatre assez grosse. En tout cas il s\u2019agissait bien d\u2019un bombardement ennemi. M\u00eame si l\u2019on n\u2019avait pas entendu de vrombissement dans le ciel. D\u2019ailleurs, l\u2019alerte venait tout juste d\u2019\u00eatre lev\u00e9e. De toute fa\u00e7on, en restant l\u00e0 nous serions pris dans l\u2019incendie qui allait suivre. Je fr\u00e9missais en me rappelant que pendant le grand bombardement de T\u00f4ky\u00f4, le 10 mars, plusieurs dizaines de milliers de personnes prises dans les flammes avaient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es vives. C\u2019\u00e9tait un bombardement isol\u00e9. Le reste de la ville \u00e9tait certainement \u00e9pargn\u00e9. Yoshida habitait en ville. Ochifuji aussi. J\u2019allais pouvoir faire soigner ma br\u00fblure au cou. A cette pens\u00e9e soudaine, je me crus sauv\u00e9 et me mis \u00e0 courir le long des rails du tramway. Ma nuque me lan\u00e7ait. En chemin je l\u2019aspergeai plusieurs fois de l\u2019eau des cuves de r\u00e9cup\u00e9ration. A la fin, n\u2019en pouvant plus, j\u2019y plongeais toute la t\u00eate. Je ne pensais pas que cela aurait un effet quelconque. Mais j\u2019avais l\u2019impression que cela pouvait me faire du bien.<\/p>\n<p>Dans les rues, les gens couraient en tous sens. Les femmes et les enfants pleuraient et g\u00e9missaient. Ils avaient d\u2019horribles br\u00fblures au visage, on ne les reconnaissait pas. Une fillette de derni\u00e8re ann\u00e9e du primaire portait un petit enfant sur le dos et en tenait un autre par la main. \u00ab\u00a0Papa\u00a0! Maman\u00a0!\u00a0\u00bb criaient-ils en pleurant, fuyant dans la direction oppos\u00e9e \u00e0 la n\u00f4tre, j\u2019en ai gard\u00e9 le souvenir. Les trois enfants \u00e9taient horriblement br\u00fbl\u00e9s, du sang coulait sur leur visage. Une femme courait pieds nus, \u00e9chevel\u00e9e, sa robe de tissu l\u00e9ger noircie, la poitrine d\u00e9couverte. Visions insoutenables qu\u2019en temps ordinaire il aurait \u00e9t\u00e9 impossible de regarder en face. C\u2019\u00e9tait l\u2019enfer. Mais mon c\u0153ur \u00e9tait trop engourdi pour ressentir de la tristesse ou de la piti\u00e9 \u00e0 ce spectacle.<\/p>\n<p>Soudain, d\u2019une maison effondr\u00e9e sur la gauche surgit une femme qui criait \u00ab\u00a0Jeune homme, jeune homme\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Mon enfant est sous les d\u00e9combres. Aidez-moi s\u2019il vous pla\u00eet\u00a0!\u00a0\u00bb M\u00eame si on voulait se d\u00e9p\u00eacher, on ne pouvait quand m\u00eame pas l\u2019ignorer, alors je la suivis. Une petite fille se d\u00e9battait sur le sol, la t\u00eate prise sous un pilier. Elle \u00e9tait coinc\u00e9e et n\u2019arrivait pas \u00e0 se relever. \u00ab\u00a0Maman\u00a0! Maman\u00a0!\u00a0\u00bb criait-elle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. \u00ab\u00a0On va tout de suite te sortir de l\u00e0, hein. Attends un peu, d\u2019accord\u00a0?\u00a0\u00bb disait sa m\u00e8re, beaucoup plus calme et solide qu\u2019on aurait pu le croire.<\/p>\n<p>Je posai les mains sur le pilier pour essayer de le soulever mais des gravats s\u2019entassaient dessus, il ne bougeait pas d\u2019un pouce. Je me sentais nerveux et impatient. Je pensais que pendant ce temps-l\u00e0 nous \u00e9tions encercl\u00e9s par l\u2019incendie et que nous ne pourrions pas y \u00e9chapper\u00a0! Cela me donnait envie de tout laisser en plan et fuir. Le souvenir effrayant du tremblement de terre et du bombardement de T\u00f4ky\u00f4, au cours desquels les gens sans refuge \u00e9taient morts d\u2019une fa\u00e7on si cruelle, s\u2019accompagnait maintenant d\u2019une sensation bien r\u00e9elle qui m\u2019\u00e9treignait le c\u0153ur. Ou plut\u00f4t paralysait mes capacit\u00e9s \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Mais en voyant cette malheureuse silhouette d\u2019enfant, je ne pouvais pas tout laisser en plan et fuir. Soudain, Ochiai cria \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi\u00a0: \u00ab\u00a0Partons\u00a0! Vite\u00a0! Si on tra\u00eene on va \u00eatre pris par le feu\u00a0!\u00a0\u00bb Je le vis me regarder avec irritation, pr\u00eat \u00e0 s\u2019enfuir. Je distinguai m\u00eame une lueur de haine dans ses yeux, parce que je tra\u00eenais.<\/p>\n<p>Devant son regard terrible, je fus pris d\u2019une brusque col\u00e8re contre lui. Zut\u00a0! Sale \u00e9go\u00efste\u00a0! Bon\u00a0! Moi je ne pars pas avant d\u2019avoir sauv\u00e9 l\u2019enfant\u00a0! pensai-je, et du coup je me sentis raffermi. Ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que l\u2019\u00e9nergie du d\u00e9sespoir. Je me for\u00e7ai \u00e0 reprendre le dessus sur mon chaos int\u00e9rieur. Du calme\u00a0! Du calme\u00a0! Sois \u00e0 la hauteur\u00a0! N\u2019es-tu pas \u00e9l\u00e8ve au lyc\u00e9e\u00a0? me r\u00e9p\u00e9tais-je en cherchant autour de moi quelque chose qui pourrait me servir de levier. Je n\u2019en trouvai pas. Mais je remarquai l\u2019autre morceau du pilier bris\u00e9.<\/p>\n<p>Je le pris aussit\u00f4t pour le glisser entre le sol et le reste du pilier qui entravait la t\u00eate de l\u2019enfant. Avec le poids de tous ces gravats entass\u00e9s dessus, je me demandais comment la t\u00eate de la petite fille n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e.<\/p>\n<p>Une nuit, j\u2019avais r\u00eav\u00e9 que je laissais tomber une grosse pierre sur la t\u00eate de ma petite s\u0153ur. Son cr\u00e2ne aussi mou que du plomb en \u00e9tait rest\u00e9 enfonc\u00e9. Me souvenant de ce r\u00eave, je me sentis parcouru des m\u00eames frissons qu\u2019alors. Je poussai de toutes mes forces sur le levier mais rien ne bougea. Pendant ce temps-l\u00e0, la m\u00e8re tira sur les jambes de sa fille, et je ne sais par quel miracle elle r\u00e9ussit \u00e0 la sortir de l\u00e0.<\/p>\n<p>J\u2019en fus soulag\u00e9, mais aussit\u00f4t la terreur des incendies me revint. Il ne fallait pas tra\u00eener. La m\u00e8re parlait, mais je ne l\u2019entendais pas. Avec Ochiai nous cour\u00fbmes \u00e0 perdre haleine vers le pont de Yokogawa. L\u00e0, le tramway qui avait d\u00e9raill\u00e9 \u00e9tait rest\u00e9 en l\u2019\u00e9tat. Des \u00e9clats de vitres cass\u00e9es \u00e9taient \u00e9parpill\u00e9s partout. C\u2019\u00e9tait douloureux de courir pieds nus dessus. On dit pourtant que si l\u2019on est hors de soi on ne ressent pas la douleur\u2026 Autour de nous, les b\u00e2timents \u00e9croul\u00e9s comme apr\u00e8s un tremblement de terre disparaissaient dans la fum\u00e9e qui obscurcissait l\u2019horizon. Au milieu de cette ombre cr\u00e9pusculaire, ici ou l\u00e0 se dressaient d\u2019infernales flammes rougeoyantes. La ville \u00e9tait an\u00e9antie. C\u2019\u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 inimaginable. Mais c\u2019\u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On va remonter ce bras du fleuve\u00a0\u00bb dit Ochiai.<\/p>\n<p>Il coulait le long de Kawauchi. En le suivant vers l\u2019amont nous \u00e9tions s\u00fbrs d\u2019arriver \u00e0 l\u2019embarcad\u00e8re de Yaguchi. Les fermes o\u00f9 avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9es nos m\u00e8res n\u2019\u00e9taient pas loin de l\u00e0. Remonter le fleuve \u00e9tait certainement ce qu\u2019il y avait de mieux \u00e0 faire.<\/p>\n<p>Au pied du pont nous descend\u00eemes sur la berge pour entrer dans l\u2019eau. C\u2019\u00e9tait mar\u00e9e basse, le niveau n\u2019\u00e9tait pas trop haut. Avec nos v\u00eatements et nos gu\u00eatres nous tent\u00e2mes de remonter le courant mais nous f\u00fbmes vite \u00e9puis\u00e9s.<\/p>\n<p>Impossible de le remonter \u00e0 la nage. Faute de mieux nous d\u00e9cid\u00e2mes de longer la rive.<\/p>\n<p>Nous repr\u00eemes pied sur la berge pour traverser le pont et nous diriger vers la gare de Yokogawa. La route longeait le bras du fleuve. Il fallait quitter la ville au plus vite avant que le feu n\u2019envahisse les chemins. J\u2019\u00e9tais sur les nerfs. Mais je me r\u00e9p\u00e9tais int\u00e9rieurement \u00ab\u00a0Tu es un lyc\u00e9en\u00a0! Tu es un lyc\u00e9en\u00a0!\u00a0\u00bb L\u2019image d\u2019un lyc\u00e9en se confondait alors dans mon esprit \u00e0 celle d\u2019un jeune homme h\u00e9ro\u00efque au caract\u00e8re bien tremp\u00e9. Un lyc\u00e9en \u00e9tait un gar\u00e7on courageux sortant du lot. Et je me d\u00e9testais en lyc\u00e9en prenant la fuite. Mais j\u2019avais peur. Je ne voulais pas mourir. A une dizaine de kilom\u00e8tres de l\u00e0 se trouvait mon cher foyer avec ma m\u00e8re et ma jeune s\u0153ur. Autant dire \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Je ne me posai m\u00eame pas la question de savoir si ma famille \u00e9tait en danger. Je voulais simplement rentrer \u00e0 la maison, aupr\u00e8s de ma m\u00e8re qui me manquait. Ce n\u2019\u00e9tait pas loin, mais l\u2019impatience \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ne pouvoir y arriver me rongeait d\u2019une \u00e9trange angoisse m\u00eal\u00e9e de solitude. La route le long du fleuve \u00e9tait encombr\u00e9e de gravats, piliers bris\u00e9s, t\u00f4les tordues, tuiles cass\u00e9es, et courir pieds nus dessus en sautant parmi les d\u00e9combres \u00e9tait assez douloureux.<\/p>\n<p>D\u2019une maison effondr\u00e9e sur ma gauche me parvinrent les cris d\u2019un homme. \u00ab\u00a0Au secours\u00a0! Au secours\u00a0!\u00a0\u00bb Il devait se trouver coinc\u00e9 sous quelque chose. Il fallait le sortir de l\u00e0 au plus vite, sinon il mourrait br\u00fbl\u00e9 vif\u00a0! Mais je n\u2019avais d\u00e9j\u00e0 plus assez de disponibilit\u00e9 de c\u0153ur pour le faire. Malgr\u00e9 ma mauvaise conscience je n\u2019eus pas un geste pour m\u2019arr\u00eater. Aujourd\u2019hui encore \u00e0 ce souvenir je suis tourment\u00e9 par un profond sentiment de culpabilit\u00e9. J\u2019\u00e9prouve du d\u00e9go\u00fbt envers moi-m\u00eame \u00e0 l\u2019id\u00e9e que cette r\u00e9action donne une fausse image de moi.<\/p>\n<p>Nous n\u2019\u00e9tions pas all\u00e9s bien loin que d\u00e9j\u00e0 nous v\u00eemes le feu qui avait tourn\u00e9 arriver face \u00e0 nous. Sur notre gauche l\u2019incendie se rapprochait in\u00e9luctablement. Sur notre droite il y avait la paroi rocheuse qui descendait vers la berge. Nous ne voulions pas rebrousser chemin. Si nous \u00e9tions retourn\u00e9s sur nos pas, o\u00f9 aurions-nous pu nous r\u00e9fugier\u00a0?<\/p>\n<p>Mais enfin, qu\u2019est-ce qui nous avait attaqu\u00e9s ainsi avec une telle violence\u00a0? O\u00f9 \u00e9tait le centre de l\u2019explosion\u00a0? Jusqu\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9tendaient les d\u00e9g\u00e2ts\u00a0? Nous l\u2019ignorions totalement. Depuis ce \u00ab\u00a0pika\u00a0\u00bb nous n\u2019avions entendu aucun grondement d\u2019avion, pas une seule explosion non plus. Au d\u00e9but je pensais qu\u2019une bombe explosive ou incendiaire l\u00e2ch\u00e9e d\u2019un avion ennemi volant \u00e0 haute altitude \u00e9tait tomb\u00e9e par hasard sur la gare de Yokogawa\u2026 Mais partout, \u00e0 perte de vue, ce n\u2019\u00e9taient que ruines. Attaque a\u00e9rienne, catastrophe naturelle, Il s\u2019agissait s\u00fbrement d\u2019un \u00e9v\u00e9nement d\u2019une ampleur inou\u00efe, jusqu\u2019alors inconnu.<\/p>\n<p>Si nous tra\u00eenions, cern\u00e9s par l\u2019incendie nous serions br\u00fbl\u00e9s vifs. Ce devait \u00eatre terriblement douloureux de mourir par le feu. L\u2019\u00e9pouvante me plongeait dans la confusion et je regardais autour de moi en me r\u00e9p\u00e9tant \u00ab\u00a0Du calme\u00a0! Du calme\u00a0!\u00a0\u00bb La situation n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas encore compl\u00e8tement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Nous pourrions, en passant dessous, \u00e9chapper au front de l\u2019incendie qui arrivait sur nous. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire de quitter la ville au plus vite pour \u00e9chapper aux flammes. En rassemblant notre courage pour franchir le feu nous pourrions peut-\u00eatre nous retrouver \u00e0 l\u2019abri plus t\u00f4t que nous le pensions. Mais sur notre droite, un peu plus en amont et non loin de la berge, je d\u00e9couvris un bateau d\u00e9labr\u00e9 assez grand. On apercevait dessus des silhouettes de gens qui avaient nag\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 lui pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019incendie. Aussit\u00f4t mon c\u0153ur se raccrocha de toute ses forces \u00e0 une nouvelle id\u00e9e. \u00ab\u00a0Attendons sur ce bateau que les flammes diminuent d\u2019intensit\u00e9. Quand l\u2019incendie sera calm\u00e9, nous rentrerons \u00e0 pied en longeant le fleuve.\u00a0\u00bb Rien d\u2019autre ne me venait \u00e0 l\u2019esprit. Des gens qui se noient s\u2019agrippent m\u00eame \u00e0 un f\u00e9tu de paille\u2026 Exactement comme dans le proverbe, je me raccrochais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ce bateau d\u00e9labr\u00e9 qui pouvait sombrer \u00e0 tout moment. Je n\u2019avais pas compl\u00e8tement perdu la raison. Au contraire, j\u2019agissais m\u00eame selon un jugement de loin beaucoup plus rationnel que mon comportement routinier du quotidien. Mais je ne pouvais \u00e9chapper \u00e0 l\u2019agitation anormale de mes sentiments. C\u2019est pourquoi mon jugement fut tout \u00e0 fait partial. Tout se r\u00e9sumait \u00e0 un rattachement instinctif \u00e0 la vie. Peut-\u00eatre m\u00eame que la raison qui me poussait, au bord du d\u00e9sespoir, \u00e0 me r\u00e9p\u00e9ter \u00ab\u00a0Du calme\u00a0! Du calme\u00a0!\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait finalement rien de plus qu\u2019un instinct de survie, pour \u00e9chapper \u00e0 la mort. Ochiai et moi plonge\u00e2mes dans le fleuve pour nager jusqu\u2019au bateau. Le bastingage \u00e9tait haut, cela ne fut pas facile de s\u2019y hisser. Les gens \u00e0 bord \u00e9taient plus nombreux que je ne l\u2019avais pens\u00e9. Une vingtaine\u00a0? La plupart atrocement br\u00fbl\u00e9s ou bless\u00e9s. Avec nos l\u00e9g\u00e8res br\u00fblures, nous \u00e9prouvions la curieuse envie de nous excuser aupr\u00e8s d\u2019eux. Il y avait beaucoup de femmes et enfants en bas \u00e2ge, mais dans ces moments-l\u00e0, plus on est nombreux plus on se sent fort. Nous nous sommes enfin calm\u00e9s un peu. M\u00eame si bien s\u00fbr l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ce qui allait advenir de nous, loin de dispara\u00eetre, ne faisait qu\u2019augmenter. Et nous \u00e9tions aussi assez fatigu\u00e9s. En regardant vers la berge dont nous venions de sauter nous apercevions au bord de l\u2019eau cinq ou six silhouettes qui descendaient de la route plus haut. Ces gens-l\u00e0 avaient-ils r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019extraire des d\u00e9combres de leur maison\u00a0? Ils n\u2019avaient manifestement plus de forces car ils restaient accroupis sans bouger. Aah, mes pauvres, venez nous rejoindre, sinon vous allez mourir br\u00fbl\u00e9s sous les escarbilles\u00a0! Maintenant que j\u2019\u00e9tais calm\u00e9 je sentais monter en moi pour la premi\u00e8re fois un peu de compassion humaine. Les flammes sur les rives progressaient \u00e0 vue d\u2019\u0153il et les incendies qui avaient pris ici ou l\u00e0 s\u2019\u00e9taient maintenant r\u00e9pandus en une mer de feu. Sous ces flammes, plusieurs centaines, plusieurs milliers de gens allaient-ils vraiment mourir\u00a0? Imaginant les souffrances de cet enfer, je fus pris d\u2019une douleur intense qui me serra le c\u0153ur. Terrifi\u00e9 par ce destin effrayant qui nous mena\u00e7ait, j\u2019\u00e9tais reconnaissant au d\u00e9sir que j\u2019\u00e9prouvais d\u2019y survivre. Le ciel \u00e9tait obscurci par la fum\u00e9e. Le soleil flottait au milieu du ciel, boule de feu rouge sombre sans \u00e9clat, tel qu\u2019\u00e0 travers un morceau de verre noirci lors de l\u2019observation d\u2019une \u00e9clipse. C\u2019\u00e9tait lugubre. D\u00e9pla\u00e7ant mon regard au loin vers l\u2019aval, dans une obscurit\u00e9 cr\u00e9pusculaire, je vis des flammes rouge vif envahir tout mon champ de vision. A en juger d\u2019apr\u00e8s la hauteur du soleil, il devait \u00eatre \u00e0 peine midi pass\u00e9, mais il faisait aussi sombre que si la nuit tombait. Impossible de croire que cette sc\u00e8ne appartenait au monde. Tout, du visage ensanglant\u00e9 de la femme \u00e9chevel\u00e9e allong\u00e9e sur le pont \u00e9troit, \u00e0 la peau violette, br\u00fbl\u00e9e et tum\u00e9fi\u00e9e, de l\u2019homme accroupi \u00e0 la poupe, n\u2019\u00e9tait qu\u2019images infernales. Le feu s\u2019intensifiait de plus en plus. Il investissait brusquement les maisons qui bordaient le fleuve, aussit\u00f4t d\u00e9truites par les flammes. Les incendies provoquaient des tourbillons qui attisaient le feu encore plus. Les piliers et les poutres \u00e9taient emport\u00e9s comme des feuilles d\u2019arbres avant de retomber sur l\u2019eau dans un jaillissement de vapeur. Des escarbilles tombaient sans discontinuer sur le bateau et \u00e0 la surface de l\u2019eau. De temps en temps arrivait un morceau de bois enflamm\u00e9. Dans le grondement sourd du feu, il tombait \u00e0 l\u2019eau avec un chuintement strident. Lors du grand bombardement de T\u00f4ky\u00f4, on disait que la Sumida charriait des cadavres. Les flammes couraient \u00e0 la surface de l\u2019eau et m\u00eame ceux qui avaient plong\u00e9 dans le fleuve mouraient br\u00fbl\u00e9s vifs. J\u2019avais \u00e9galement entendu parler du drame qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 sur le site du Hifukush\u00f4 lors du grand tremblement de terre de T\u00f4ky\u00f4, le 1er septembre 1923. Me rappelant ces r\u00e9cits, j\u2019\u00e9prouvai une peur nouvelle. Alors que le feu s\u2019intensifiait \u00e0 vue d\u2019\u0153il sur la rive que nous venions de quitter, sur celle d\u2019en face l\u2019importance des flammes avait bien diminu\u00e9. Sans doute que tout ce qui pouvait br\u00fbler avait fini par se consumer enti\u00e8rement. La fum\u00e9e noire emp\u00eachait de voir plus loin, mais l\u2019incendie commen\u00e7ait \u00e0 se calmer au moins en bordure du fleuve. Sur l\u2019autre rive nous serions \u00e0 l\u2019abri, mais j\u2019h\u00e9sitais, n\u2019ayant pas trop confiance en ma capacit\u00e9 \u00e0 nager, si bien que nous restions sur ce bateau d\u00e9labr\u00e9.<\/p>\n<p>Tout danger n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e9cart\u00e9. La pluie de flamm\u00e8ches en provenance de la rive la plus proche tombait toujours. Le bateau pouvait s\u2019embraser d\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre. Il y avait non loin de nous un groupe de trois femmes. Une m\u00e8re d\u2019un certain \u00e2ge et ses deux jeunes filles. Heureusement aucune d\u2019elles n\u2019avait la moindre \u00e9gratignure. Un peu plus t\u00f4t elles avaient \u00e9tal\u00e9 du baume sur nos br\u00fblures. Les deux s\u0153urs nous disaient tour \u00e0 tour\u00a0: \u00ab\u00a0Jeune homme, fuyons ensemble\u00a0!\u00a0\u00bb Nous ne savions comment pr\u00e9server notre vie, alors comment aurions-nous pu nous soucier de celle des autres\u00a0? Si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 plus calme, si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 plus fort, j\u2019aurais peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 capable de les aider. Finalement j\u2019\u00e9tais faible. Je ne pensais qu\u2019\u00e0 moi. M\u00eame si en temps ordinaire je fanfaronnais, il suffisait d\u2019enlever l\u2019\u00e9corce, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur je n\u2019\u00e9tais rien de plus qu\u2019un \u00eatre faible et mis\u00e9rable. La faiblesse est laide. Dans certaines circonstances, les actes d\u2019un \u00eatre fort son si beaux\u00a0! Et dans un moment pareil, comme mon attitude \u00e9go\u00efste \u00e9tait laide\u00a0! Chaque fois que le souvenir m\u2019en revient j\u2019\u00e9prouve une tristesse pleine d\u2019indignation envers moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t ce fut la fin pour notre embarcation. Soudain l\u2019eau d\u00e9ferla de la poupe. Le bateau s\u2019inclina brusquement. Quelque chose qui jusqu\u2019alors tenait \u00e0 grand peine avait d\u00fb c\u00e9der d\u2019un seul coup. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une \u00e9pave d\u00e9labr\u00e9e qui pourrissait. Si elle sombrait c\u2019\u00e9tait fini. Nous f\u00fbmes projet\u00e9s \u00e0 l\u2019eau. Je me mis \u00e0 nager vers l\u2019autre rive, o\u00f9 le feu commen\u00e7ait \u00e0 faiblir. J\u2019\u00e9tais incapable de me diriger vers la plus proche, o\u00f9 le feu cr\u00e9pitait toujours. Mais je manquais de confiance en moi pour nager jusque l\u00e0-bas. Aux trois femmes qui nous accompagnaient j\u2019avais seulement dit\u00a0: \u00ab\u00a0En allant sur la rive d\u2019en face on sera sauv\u00e9s\u00a0!\u00a0\u00bb Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 ce qu\u2019elles puissent nager jusque-l\u00e0, surtout la m\u00e8re. Mais m\u00eame si j\u2019avais voulu les sauver, qu\u2019aurais-je pu faire\u00a0? J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 suffisamment occup\u00e9 de moi-m\u00eame. C\u2019\u00e9tait ma faiblesse, c\u2019\u00e9tait ma laideur. A mi-parcours j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9. Mon corps fragilis\u00e9 apr\u00e8s l\u2019op\u00e9ration d\u2019une hernie n\u2019avait pas encore vraiment r\u00e9cup\u00e9r\u00e9. De plus la fatigue \u2013 physique et psychologique \u2013 \u00e9tait grande depuis le matin. Et m\u00eame si j\u2019\u00e9tais en tenue d\u2019\u00e9t\u00e9, avec la veste et les gu\u00eatres, mon corps \u00e9tait tr\u00e8s lourd dans l\u2019eau. En me retournant je vis que le bateau avait \u00e9t\u00e9 englouti. Je distinguai deux ou trois t\u00eates, noires au-dessus de l\u2019eau. Qu\u2019\u00e9taient devenues les trois femmes\u00a0? La silhouette de la m\u00e8re allong\u00e9e sur le pont me traversa l\u2019esprit avant de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A l\u2019aide, \u00e0 l\u2019aide\u00a0!\u00a0\u00bb entendis-je crier.<\/p>\n<p>Un homme seul avait nag\u00e9 presque jusqu\u2019au milieu du fleuve. A chaque brasse son torse se dressait \u00e0 la surface de l\u2019eau. Comment pouvait-il se comporter ainsi alors qu\u2019il avait tant d\u2019\u00e9nergie\u00a0!<\/p>\n<p>Cela me mit en col\u00e8re. Parce qu\u2019il croyait que quelqu\u2019un allait venir l\u2019aider\u00a0? C\u2019\u00e9tait bien inutile\u00a0! Une telle stupidit\u00e9 m\u2019irritait encore plus.<\/p>\n<p>Je commen\u00e7ais progressivement \u00e0 sentir arriver le d\u00e9sespoir. Un d\u00e9sespoir dont nul n\u2019aurait pu me sauver. Mes bras bougeaient de moins en moins et mes jambes \u00e9taient lourdes comme du plomb. Il y avait encore pas mal de distance jusqu\u2019\u00e0 la rive. Je me dis qu\u2019en ne bougeant plus je pourrais au moins flotter, si bien que j\u2019arr\u00eatai de remuer bras et jambes. Aussit\u00f4t mon corps s\u2019enfon\u00e7a comme une pierre. Maintenant, avec la mar\u00e9e haute, le niveau de l\u2019eau \u00e9tait \u00e0 son maximum. Mes pieds n\u2019en finissaient pas de toucher le fond et j\u2019avais l\u2019impression de m\u2019enfoncer irr\u00e9m\u00e9diablement. Dans un sursaut je me d\u00e9battis et r\u00e9ussis \u00e0 garder la t\u00eate hors de l\u2019eau. Je me voyais mourir. Alors que j\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 au feu, mourir maintenant c\u2019\u00e9tait tellement pitoyable\u00a0! Je ne voulais pas mourir. Plus que la mort en soi, ce sont les souffrances d\u2019avant la mort que l\u2019homme craint le plus, me disais-je avec une sensation bien r\u00e9elle. C\u2019\u00e9tait certainement tr\u00e8s douloureux de se noyer. Dans les livres il \u00e9tait \u00e9crit qu\u2019alors on voyait souvent d\u00e9filer des souvenirs fantomatiques du pass\u00e9 ou de proches. Mais moi je ne vis rien de tout cela. Je ne voyais que le ciel noir, l\u2019eau noire et les flammes rouges comme des d\u00e9mons. Mon attachement \u00e0 la vie fit sans doute que je n\u2019abandonnai pas tout espoir. Je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019\u00e9voquer la pr\u00e9sence de ma m\u00e8re et mes s\u0153urs. Soudain, en regardant sur le c\u00f4t\u00e9, je vis devant moi une des jeunes filles du bateau qui, accroch\u00e9e \u00e0 une planche, allait dans le m\u00eame sens \u00e0 la nage. C\u2019\u00e9tait la plus jeune. Quand on se noie on se raccroche m\u00eame \u00e0 un f\u00e9tu de paille\u2026 Oubliant toute honte je m\u2019approchai d\u2019elle. \u00ab\u00a0Excusez-moi, mais pourriez-vous m\u2019aider\u00a0?\u00a0\u00bb lui demandai-je en haletant et, tendant le bras de toutes mes forces j\u2019attrapai le bord de la planche. Sans m\u00eame penser qu\u2019en m\u2019agrippant \u00e0 un morceau de bois aussi petit, je risquais de l\u2019entra\u00eener dans la noyade. Mais, et ce fut une surprise, elle tenait deux planches. Elle m\u2019en donna une. Je la glissai sous mon ventre et pour la premi\u00e8re fois je pensai\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis sauv\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait une petite planche peu \u00e9paisse d\u2019\u00e0 peine un m\u00e8tre de long, mais je n\u2019avais plus besoin d\u2019agiter sans arr\u00eat bras et jambes pour ne pas m\u2019enfoncer. Le destin me jouait un bien mauvais tour\u00a0: il me faisait secourir par la jeune fille que j\u2019avais abandonn\u00e9e un peu plus t\u00f4t. Et en plus, avant d\u2019en ressentir de la honte, j\u2019\u00e9tais heureux d\u2019\u00eatre sauv\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais effray\u00e9 par la force ignoble qui me rattachait \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Le fleuve \u00e9tait bord\u00e9 d\u2019un imposant mur de pierre et il y avait des marches. Arriv\u00e9 en haut, je me retrouvai derri\u00e8re le sanctuaire de Gokoku et l\u2019h\u00f4pital militaire. Au sommet du mur s\u2019\u00e9tendait un terrain vague au-del\u00e0 duquel une digue peu \u00e9lev\u00e9e longeait le fleuve. Je pensai que l\u00e0 nous serions en s\u00e9curit\u00e9. Et mes forces soudain me quitt\u00e8rent. Ce terrain vague d\u2019une dizaine de m\u00e8tres de large entre le mur et la digue se poursuivait vers l\u2019aval. Je me dirigeai vers l\u2019amont au milieu des broussailles qui fumaient encore ici ou l\u00e0.<\/p>\n<p>La jeune fille me suivait en me demandant \u00ab\u00a0Jeune homme, emmenez-moi avec vous\u00a0!\u00a0\u00bb Elle devait se sentir abandonn\u00e9e car elle parlait avec des sanglots dans la voix. \u00ab\u00a0Tout va bien maintenant, venez.\u00a0\u00bb J\u2019avais plus de disponibilit\u00e9 de c\u0153ur et j\u2019\u00e9tais calme. Un peu plus loin on voyait se d\u00e9placer m\u00e9decins, infirmi\u00e8res et soldats malades ou bless\u00e9s. Les soldats rest\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent \u00e9taient morts br\u00fbl\u00e9s sous les d\u00e9combres. Les autres avaient surv\u00e9cu parce qu\u2019ils se trouvaient par hasard dehors et prot\u00e9g\u00e9s par quelque chose. Ils avaient eu de la chance. Sur ce terrain vague ils avaient rassembl\u00e9 vivres, mat\u00e9riel de soin, m\u00e9dicaments, lits et v\u00eatements. Un tonnelet de prunes confites et un sac de farine br\u00fblaient. Les soldats allaient puiser de l\u2019eau dans le fleuve pour la verser dessus. Le feu du tonnelet s\u2019\u00e9teignit aussit\u00f4t, mais la farine \u00e9tait rouge et ils avaient beau l\u2019arroser elle continuait \u00e0 se consumer. Ochiai arriva \u00e0 la nage. Une ou deux autres personnes remontaient sur la berge en rampant. Nous nous r\u00e9confort\u00e2mes l\u2019un l\u2019autre en nous r\u00e9jouissant.<\/p>\n<p>O\u00f9 donc \u00e9taient pass\u00e9s les gens si nombreux sur le bateau\u00a0? La jeune fille arriv\u00e9e ici commen\u00e7ait sans doute \u00e0 se rel\u00e2cher. Elle \u00e9clata soudain en sanglots en criant\u00a0: \u00ab\u00a0Maman\u00a0! Maman\u00a0!\u00a0\u00bb Elle avait \u00e0 peu pr\u00e8s mon \u00e2ge. Sa m\u00e8re et sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e avaient sans doute \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9es par le courant. Un autre gar\u00e7on avait r\u00e9ussi \u00e0 nager depuis le bateau. Il nous dit qu\u2019il \u00e9tait \u00e9l\u00e8ve de premi\u00e8re ann\u00e9e au lyc\u00e9e technique d\u00e9partemental. Il avait une terrible blessure au-dessus de l\u2019\u0153il gauche. Un pilier lui \u00e9tait tomb\u00e9 dessus. Sa s\u0153ur cadette avait \u00e9t\u00e9 ensevelie sous les d\u00e9combres de leur maison. Sa m\u00e8re avait d\u00fb \u00eatre emport\u00e9e quand le bateau avait coul\u00e9. Il racontait tout cela sans la moindre \u00e9motion sur le visage. La blessure de son c\u0153ur \u00e9tait trop importante, il \u00e9tait h\u00e9b\u00e9t\u00e9 et paraissait ne pas croire qu\u2019il \u00e9tait sauf.<\/p>\n<p>Soudain une vilaine pluie se mit \u00e0 tomber. Nous nous r\u00e9fugi\u00e2mes dans l\u2019abri antia\u00e9rien am\u00e9nag\u00e9 le long de la digue. Nous \u00e9tions tremp\u00e9s jusqu\u2019aux os, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able, aussi nous emprunt\u00e2mes les v\u00eatements de l\u2019h\u00f4pital pour nous changer. La pluie s\u2019arr\u00eata vite, comme une averse. Les incendies avaient sans doute passablement faibli car la fum\u00e9e se dissipait peu \u00e0 peu. Le soir approchait. L\u2019infirmi\u00e8re \u00e9tala sur mon cou de la pommade pour les br\u00fblures. Comme je l\u2019avais plong\u00e9 plusieurs fois dans de l\u2019eau stagnante il me cuisait douloureusement. Le m\u00e9decin militaire avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9tablir un centre de secours sur ce terrain vague. Il nous demanda d\u2019aider \u00e0 construire des abris avec des lits plac\u00e9s verticalement auxquels nous accrochions des toiles de tente. Ensuite, avec du bambou et de la toile, nous fabriqu\u00e2mes des brancards destin\u00e9s \u00e0 ramasser les bless\u00e9s tomb\u00e9s un peu partout. Nous n\u2019avions fait que fuir en tous sens depuis le matin, aussi notre fatigue physique et psychologique \u00e9tait-elle importante. Les \u00e9clats de verre enfonc\u00e9s dans mes pieds m\u2019\u00e9lan\u00e7aient \u00e0 chaque pas. Et les bless\u00e9s \u00e0 l\u2019agonie \u00e9taient affreusement lourds. Apr\u00e8s en avoir transport\u00e9 deux ou trois, nous \u00e9tions rompus. Le centre d\u2019h\u00e9bergement se remplissait de bless\u00e9s. Les visages gonfl\u00e9s et violac\u00e9s \u00e9taient m\u00e9connaissables. Les cheveux grill\u00e9s et tire- bouchonn\u00e9s, les l\u00e8vres boursoufl\u00e9es \u00e0 un point tel que la distinction entre homme et femme devenait impossible. C\u2019\u00e9taient des silhouettes dont ordinairement nous n\u2019aurions pas support\u00e9 la vue. Je reconnus une nouvelle fois la chance que mon corps avait eue.<\/p>\n<p>Entre vingt et trente personnes avaient \u00e9t\u00e9 recueillies. L\u2019infirmi\u00e8re travaillait avec empressement. Une femme solide qui devait avoir aux alentours de trente ans.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait infirmi\u00e8re en chef. Deux ou trois soldats revinrent d\u2019une sortie, indemnes. Ils \u00e9taient accompagn\u00e9s d\u2019une jeune fille. Qui se pr\u00e9cipita vers elle en criant \u00ab\u00a0Madame l\u2019infirmi\u00e8re en chef\u00a0!\u00a0\u00bb avant de se mettre \u00e0 pleurer \u00e0 gros sanglots. Elle la r\u00e9conforta et essaya de lui redonner courage.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4pital de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la digue s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 et avait enti\u00e8rement br\u00fbl\u00e9, seule une grosse chemin\u00e9e se dressait intacte. Entre les \u00e9boulis je vis deux cadavres br\u00fbl\u00e9s, enti\u00e8rement noirs. Carbonis\u00e9s au point qu\u2019ils n\u2019avaient plus forme humaine\u00a0: ils avaient roul\u00e9 sur le sol comme de grosses racines calcin\u00e9es. Depuis le matin mon c\u0153ur avait eu le temps de s\u2019habituer \u00e0 ces tragiques silhouettes humaines. Mais \u00e0 la vue de ces cadavres, ma poitrine se serra douloureusement, de peur et de compassion. Bient\u00f4t ce fut la nuit. Les d\u00e9combres br\u00fblaient encore un peu partout, et dans le ciel noir les flammes rougeoyaient de fa\u00e7on effrayante. Nous mange\u00e2mes du riz et du miso entrepos\u00e9s dans l\u2019abri antia\u00e9rien.<\/p>\n<p>Comme je n\u2019avais rien pris depuis le matin, ce repas me sembla terriblement bon.<\/p>\n<p>Les soins aux bless\u00e9s ayant \u00e9t\u00e9 dispens\u00e9s, ceux qui allaient bien se rassembl\u00e8rent pour raconter la terrible exp\u00e9rience v\u00e9cue depuis le matin.<\/p>\n<p>Personne ne connaissait la cause de ce d\u00e9sastre. \u00ab\u00a0Pendant la nuit des avions ennemis ont arros\u00e9 Hiroshima d\u2019essence. L\u2019essence s\u2019est m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 l\u2019air, ils sont revenus ce matin mettre le feu. C\u2019est parce que tout a explos\u00e9 d\u2019un coup que les gens sont bless\u00e9s de cette mani\u00e8re \u00e9pouvantable\u00a0\u00bb, expliquaient certains comme s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de la sc\u00e8ne. Et ces explications fantaisistes, nous les \u00e9coutions maintenant comme si elles \u00e9taient vraisemblables. Les ravages \u00e9taient extraordinairement importants. Personne n\u2019avait id\u00e9e de jusqu\u2019o\u00f9 ils s\u2019\u00e9tendaient. En \u00e9coutant toutes ces histoires je commen\u00e7ai \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter pour ma famille. Le village o\u00f9 elle \u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e se situait \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres. Jusqu\u2019alors je n\u2019avais m\u00eame pas pens\u00e9 qu\u2019il pouvait avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit. Mais le c\u0153ur humain a tendance \u00e0 dramatiser. Maintenant que j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter j\u2019imaginais le pire. Heureusement le feu s\u2019\u00e9tait calm\u00e9. Ochiai et moi nous parl\u00e2mes au m\u00e9decin militaire de notre intention de rentrer \u00e0 la maison. Mais pour l\u2019heure, l\u00e0 o\u00f9 nous nous trouvions, c\u2019\u00e9tait lui qui dirigeait. Aussit\u00f4t il nous cria dessus\u00a0: \u00ab\u00a0Vous voyez que nous sommes ennuy\u00e9s parce que nous manquons de bras et vous, deux jeunes gens en bonne sant\u00e9, vous voulez nous abandonner pour rentrer chez vous\u00a0!\u00a0\u00bb En effet, vu sous cet angle, il n\u2019avait pas tort.<\/p>\n<p>Mais il y avait dans l\u2019attitude de ce m\u00e9decin quelque chose d\u2019antipathique. Les soldats \u00e0 proximit\u00e9 en furent \u00e9galement pour leurs frais.<\/p>\n<p>A partir de l\u00e0 nous rest\u00e2mes silencieux. Nous \u00e9tions tous sur les nerfs. Dans le ciel nocturne volait un B-29 solitaire. \u00ab\u00a0Ils ne vont pas en larguer d\u2019autres, quand m\u00eame\u00a0!\u00a0\u00bb s\u2019est inqui\u00e9t\u00e9 quelqu\u2019un. C\u2019est idiot\u00a0! N\u2019importe quel imb\u00e9cile peut comprendre qu\u2019on ne larguerait pas des bombes sur de pareilles ruines\u00a0! pensai-je en trouvant cela ridicule. Diff\u00e9rents quartiers de la ville br\u00fblaient encore ici ou l\u00e0. En projetant des escarbilles qui faisaient rougeoyer le ciel.<\/p>\n<p>Les yeux riv\u00e9s sur les flammes, je voyais toutes sortes d\u2019images fantastiques. Qui se d\u00e9tachaient et disparaissaient d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9cousue, comme si j\u2019oubliais tout ce qu\u2019il y avait avant et apr\u00e8s. Cette peur depuis le matin et cette activit\u00e9 incessante nous avaient \u00e9puis\u00e9s corps et \u00e2me. Nos m\u00e8res devaient se faire tellement d\u2019inqui\u00e9tude. Et peut-\u00eatre que chez nous aussi il y avait des d\u00e9g\u00e2ts\u00a0? A la campagne, en cas d\u2019incendie on trouvait facilement o\u00f9 se r\u00e9fugier. Si l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas bless\u00e9\u2026 Mes pens\u00e9es n\u2019en finissaient pas de tourner en rond.<\/p>\n<p>Il fallait absolument nous mettre en route d\u00e8s le matin.<\/p>\n<p>Enroul\u00e9s dans une couverture nous \u00e9tions couch\u00e9s sur le sol. Ce fut ma premi\u00e8re nuit \u00e0 la belle \u00e9toile. J\u2019ai pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait possible parce que nous \u00e9tions en \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le ciel comme d\u2019habitude \u00e9tait magnifiquement \u00e9toil\u00e9.<\/p>\n<p>Quand j\u2019ouvris les yeux le lendemain matin mon corps n\u2019allait pas bien. M\u00eame si c\u2019\u00e9tait normal d\u2019avoir des courbatures, mes pieds cribl\u00e9s d\u2019\u00e9clats de verre, surtout le droit, \u00e9taient douloureux et me g\u00eanaient. Je n\u2019arrivais \u00e0 marcher que tr\u00e8s doucement en boitant et en tra\u00eenant la jambe. Je n\u2019avais pas du tout d\u2019app\u00e9tit. J\u2019\u00e9tais abattu comme si j\u2019avais une forte fi\u00e8vre. Le m\u00e9decin ne voulait pas nous l\u00e2cher jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ait re\u00e7u du renfort, disait-il. La douleur de mes pieds allait en augmentant. Marcher me devenait de plus en plus difficile. En continuant ainsi je n\u2019allais bient\u00f4t plus pouvoir me d\u00e9placer, et cela m\u2019inqui\u00e9tait. Je restais immobile sans rien faire et le m\u00e9decin, plein de col\u00e8re, cria\u00a0: \u00ab\u00a0Voyez-moi ces jeunes gens\u00a0! Des gar\u00e7ons sans volont\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je sentais son regard plein d\u2019animosit\u00e9 sur mon profil mais j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019ignorer. Ce matin-l\u00e0 quelques bless\u00e9s arriv\u00e8rent qu\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019abriter sous les tentes de fortune et que l\u2019on fit s\u2019allonger dehors. Les infirmi\u00e8res et les soldats leur dispensaient des soins. Nous les aidions mais j\u2019avais l\u2019impression que si je bougeais trop je serais incapable de me d\u00e9placer plus tard, et craignant de devoir renoncer \u00e0 rentrer chez moi, je finis par m\u2019asseoir et ne plus bouger.<\/p>\n<p>Sur ces entrefaites, une dizaine de soldats en bonne sant\u00e9 arriv\u00e8rent, qui salu\u00e8rent le m\u00e9decin militaire. Ils venaient sans doute en renfort de l\u2019h\u00f4pital de Mitaki. Nous n\u2019avions donc plus rien \u00e0 faire ici. C\u2019est ce que nous pensions, alors Ochiai, le gar\u00e7on du lyc\u00e9e technique et moi, nous part\u00eemes en traversant le pont de Misasa. Nous \u00e9tions persuad\u00e9s que le m\u00e9decin nous dirait encore des choses d\u00e9sagr\u00e9ables, c\u2019est pourquoi nous lui fauss\u00e2mes discr\u00e8tement compagnie.<\/p>\n<p>Sur le pont, un homme \u00e9tait mort pench\u00e9 sur le parapet. La couleur de la peau de son dos d\u00e9nud\u00e9, tourn\u00e9 vers nous, \u00e9tait marron.<\/p>\n<p>Tout ce qui pouvait br\u00fbler en ville avait br\u00fbl\u00e9, et l\u2019on ne voyait plus de flammes nulle part, mais cela fumait encore beaucoup. Derri\u00e8re les d\u00e9combres des maisons incendi\u00e9es, la vue \u00e9tait d\u00e9gag\u00e9e, et les montagnes aux lointains paraissaient toute proches. Sous les rayons ardents de l\u2019impitoyable soleil d\u2019ao\u00fbt je ramassai en chemin un bambou vert qui me servit de canne et me tra\u00eenai lourdement. Mes pieds soulevaient une poussi\u00e8re blanch\u00e2tre. J\u2019avais l\u2019impression de marcher sans avancer. Les gens que nous croisions s\u2019adressaient \u00e0 nous comme \u00e0 de vieilles connaissances avant de continuer leur chemin. \u00ab\u00a0Comme c\u2019est terrible\u00a0! Soyons courageux jusqu\u2019\u00e0 la victoire\u00a0!\u00a0\u00bb nous exhortaient m\u00eame certains en passant.<\/p>\n<p>En cours de route nous rencontr\u00e2mes Kawashima, le professeur de notre troupe. Il nous raconta d\u2019un air sombre qu\u2019il avait perdu son fils, en premi\u00e8re ann\u00e9e lui aussi. Au moment du bombardement, lui-m\u00eame se trouvait non loin du d\u00e9part de la ligne du tramway et il en avait r\u00e9chapp\u00e9 de justesse.<\/p>\n<p>La ligne de Kabe fonctionnait entre Nagatsuka et Kabe. Nous mont\u00e2mes dans le train \u00e0 Nagatsuka et descend\u00eemes au pont de Furuichi o\u00f9 Ochiai et moi nous s\u00e9par\u00e2mes.<\/p>\n<p>Furuichi n\u2019avait pas subi de gros d\u00e9g\u00e2ts, seules les vitres des maisons \u00e9taient bris\u00e9es. Il n\u2019y avait pas de probl\u00e8me chez moi\u00a0! Ils \u00e9taient tous sains et saufs\u00a0! pensai-je avec joie. Je venais de traverser le pont de Kanda, qui \u00e0 la limite de la ville donne acc\u00e8s \u00e0 Kawauchi lorsque, ne pouvant plus avancer, je me suis assis pr\u00e8s d\u2019un b\u00e2timent o\u00f9 se rassemblaient diff\u00e9rents groupes de d\u00e9fense passive. Adoss\u00e9 \u00e0 la pile du pont, je fus soudain assailli par une irr\u00e9pressible envie de dormir et ne pus m\u2019emp\u00eacher de fermer les yeux. J\u2019avais l\u2019impression de m\u2019enfoncer \u00e0 toute vitesse dans le sommeil. Je pensais bien qu\u2019il ne fallait pas m\u2019endormir, mais je n\u2019arrivais pas \u00e0 garder les yeux ouverts. A l\u2019id\u00e9e que si je me laissais aller je n\u2019arriverais jamais \u00e0 rentrer chez moi, j\u2019essayai de rassembler mes derni\u00e8res forces pour me lever et me remettre en marche, lorsque j\u2019entendis une voix f\u00e9minine. \u00ab\u00a0Ne seriez-vous pas le jeune T\u00f4hara\u00a0?\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait la fille des Tsuneda, les fermiers chez qui nous \u00e9tions r\u00e9fugi\u00e9s. Elle demanda \u00e0 un homme qui justement passait sur sa bicyclette de me ramener chez eux. L\u2019homme habitait Kawauchi.<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrivai \u00e0 la maison, ma s\u0153ur cadette, surprise, sortit pr\u00e9cipitamment. Il s\u2019av\u00e9ra que ma m\u00e8re, inqui\u00e8te pour moi, \u00e9tait partie aux nouvelles avec ma tante chez les Ochiai \u00e0 Yasu. Je demandai \u00e0 ma s\u0153ur de m\u2019\u00e9tendre un couchage et plongeai aussit\u00f4t dans le sommeil.<\/p>\n<p>Ayant l\u2019impression que quelqu\u2019un m\u2019appelait j\u2019ouvris soudain les yeux et vis ma m\u00e8re pleurer \u00e0 mon chevet. Lorsqu\u2019elle \u00e9tait arriv\u00e9e chez les Ochiai, mon ami n\u2019\u00e9tait pas encore rentr\u00e9. Sa m\u00e8re elle aussi \u00e9tait inqui\u00e8te. La mienne s\u2019\u00e9tait rendue chez Y\u00fbd\u00f4, un autre \u00e9l\u00e8ve du lyc\u00e9e de Hiroshima, qui \u00e9tait chez lui avec une br\u00fblure au visage, mais allait bien. Me croyant mort, elle \u00e9tait revenue en larmes, me dit-elle.<\/p>\n<p>En me d\u00e9couvrant vivant, ses larmes de tristesse se transform\u00e8rent aussit\u00f4t en larmes de joie. Je l\u2019entendis vaguement me raconter cela. J\u2019eus ensuite une forte fi\u00e8vre, ce qui m\u2019obligea \u00e0 rester couch\u00e9 pendant un certain temps. Ma br\u00fblure qui suppurait n\u2019en finissait pas de cicatriser.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais encore allong\u00e9 lors de l\u2019entr\u00e9e en guerre de la Russie. J\u2019en ressentis une indignation sans bornes. Je fus d\u2019humeur tragique toute la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Le 15 ao\u00fbt, je mangeais des boulettes de p\u00e2te de riz pr\u00e9par\u00e9es par ma m\u00e8re lorsque fut diffus\u00e9e la d\u00e9claration imp\u00e9riale.<\/p>\n<p>Sur l\u2019enregistrement, la voix de l\u2019empereur \u00e9tait recouverte par les parasites, de sorte qu\u2019on ne saisissait pas tr\u00e8s bien ses paroles. Sans bien comprendre ce qui se passait, ma m\u00e8re et ma tante versaient des larmes.<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t apr\u00e8s, un pr\u00e9sentateur r\u00e9p\u00e9ta la d\u00e9claration, je compris alors qu\u2019il s\u2019agissait de la d\u00e9faite. Sur le moment, il ne parla pas de d\u00e9faite, mais d\u2019acceptation de la d\u00e9claration de Potsdam. \u00ab\u00a0Pourquoi Sa majest\u00e9 ne demande-t-elle pas \u00e0 son peuple de se battre jusqu\u2019\u00e0 la mort\u00a0?\u00a0\u00bb s\u2019exclama ma m\u00e8re avec d\u00e9pit. \u00ab\u00a0Si on a perdu, tant mieux, les B\u2026 ne viendront plus\u00a0!\u00a0\u00bb entendit-on crier le p\u00e8re Tsuneda en bas. Sa voix d\u00e9bordait d\u2019un soulagement bien r\u00e9el. La brutalit\u00e9 de son franc-parler me mit en col\u00e8re, mais moi-m\u00eame je ne peux me d\u00e9fendre d\u2019avoir \u00e9prouv\u00e9 un r\u00e9el soulagement.<\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>Une bombe semblable \u00e0 celle de Hiroshima fut \u00e9galement largu\u00e9e sur Nagasaki. On apprit qu\u2019il s\u2019agissait de bombes atomiques. Je suis toujours aussi \u00e9tonn\u00e9 de la puissance de cette \u00e9nergie. Les rues de Hiroshima furent presque toutes r\u00e9duites \u00e0 n\u00e9ant. Pr\u00e8s de cent mille personnes en sont mortes. Et la puissance destructrice de la bombe atomique ne se limita pas \u00e0 son explosion. Il y eut une \u00e9pid\u00e9mie d\u2019une \u00e9trange maladie appel\u00e9e syndrome de la bombe atomique. Un syndrome accompagn\u00e9 de divers sympt\u00f4mes.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but les gens mouraient apr\u00e8s avoir vomi ou \u00e9vacu\u00e9 des caillots de sang noir. Plus tard les cheveux tombaient, des taches violettes apparaissaient sur la peau, on s\u2019affaiblissait progressivement et on finissait par mourir. C\u2019est ainsi qu\u2019ont disparu beaucoup de gens sortis miraculeusement indemnes de l\u2019explosion. La fille a\u00een\u00e9e des Tsuneda mourut de cette fa\u00e7on quelque temps plus tard, alors qu\u2019elle \u00e9tait revenue chez elle sans blessure apparente. Ceux qui perdaient leurs cheveux \u00e9taient abandonn\u00e9s m\u00eame des m\u00e9decins. J\u2019ai v\u00e9cu en tirant chaque matin sur mes cheveux pour me convaincre que je tenais encore le coup.<\/p>\n<p>Longtemps apr\u00e8s a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans les journaux la photographie du panache de fum\u00e9e en forme de champignon si particulier aux explosions atomiques. Et l\u2019Am\u00e9rique a continu\u00e9 ses explosions exp\u00e9rimentales sur les fonds marins de l\u2019atoll de Bikini.<\/p>\n<p>Un an apr\u00e8s, Hiroshima est en train de rena\u00eetre, alors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dit \u00e0 tort qu\u2019aucun \u00eatre vivant ne pourrait y habiter pendant soixante-quinze ans.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, les habitants d\u00e9signent la bombe atomique sous le petit nom affectueux de \u00ab\u00a0<i>Pikadon <\/i>\u00a0\u00bb<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Form\u00e9 de pika (\u00e9clair) et don (d\u00e9tonation), nom donn\u00e9 par les enfants \u00e0\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/non-fides.fr\/?Evocation-de-la-bombe-atomique#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>]<\/span>.<\/p>\n<div class=\"spip\"><i> <strong>Hisashi T\u00f4hara<\/strong>, 1946. <\/i><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<div id=\"nb1\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"https:\/\/non-fides.fr\/?Evocation-de-la-bombe-atomique#nh1\" rev=\"footnote\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Form\u00e9 de <i>pika<\/i> (\u00e9clair) et <i>don <\/i> (d\u00e9tonation), nom donn\u00e9 par les enfants \u00e0 l\u2019explosion atomique. (NdNF)<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>non fides Ces lignes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites par mon \u00e9poux, Hisashi T\u00f4hara, un an apr\u00e8s avoir v\u00e9cu la bombe atomique, alors qu\u2019il venait d\u2019entrer au lyc\u00e9e de Hiroshima.Il a \u00e9t\u00e9 victime de cette bombe \u00e0 18 ans et il en avait 19 lorsqu\u2019il a \u00e9crit ce texte. Je savais qu\u2019il \u00e9tait de Hiroshima, mais pendant [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7964,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-13155","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13155","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7964"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13155"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13155\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13156,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13155\/revisions\/13156"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13155"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13155"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13155"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}