{"id":11954,"date":"2018-04-19T18:06:25","date_gmt":"2018-04-19T16:06:25","guid":{"rendered":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=11954"},"modified":"2018-04-19T18:06:38","modified_gmt":"2018-04-19T16:06:38","slug":"cela-peut-presenter-un-interet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/?p=11954","title":{"rendered":"Cela peut pr\u00e9senter un int\u00e9r\u00eat"},"content":{"rendered":"<p>[re\u00e7u par mail]<\/p>\n<p>si \u00e7a vous int\u00e9resse voici le texte sur mai 68 qui para\u00eetra dans le-prochain Echanges<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En mai 1968, j\u2019avais 45 ans et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re moi vingt et trois ann\u00e9es de militantisme syndical et politique (bien que j\u2019aie toujours reni\u00e9 le titre de militant, refusant le sens classique de ce mot d\u2019\u0153uvrer ardemment pour une cause politique pr\u00e9cise). A la fois, j\u2019\u00e9tais animateur d\u2019un groupe d\u2019opposition syndicale dans la bo\u00eete o\u00f9 je travaillais depuis 1945, et en partie animateur du groupe de travailleurs Informations Correspondances Ouvri\u00e8res (I.C.O.) (issu du groupe Socialisme ou Barbarie), gu\u00e8re plus sur Paris d\u2019une vingtaine de travailleurs. D\u00e8s les premiers jours du mai 68, I.C.O. s\u2019\u00e9tait soudainement gonfl\u00e9 d\u2019un afflux de pr\u00e8s d\u2019une centaine de sympathisants, principalement des \u00e9tudiants et des intellos. Tout ceci est une autre histoire et contrairement bien de ceux qui, tous \u00e0 la retraite, tentent de mettre sur le papier les faits et m\u00e9faits de leur jeunesse d\u2019alors, je n\u2019\u00e9crirai rien sur ce que fut \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb mai 68, sauf les quelques notes qui suivent. Qu\u2019apporterait de plus ce qui ferait un gros livre de mes propres souvenirs \u00e9voqu\u00e9s \u00e0 travers une m\u00e9moire d\u00e9faillante qu\u2019aucun de ceux qui m\u2019accompagn\u00e8rent dans cette gal\u00e8re d\u2019un grand mois ne pourrait corriger car ou ils ont disparu, ou n\u2019en sont plus capables, ou s\u2019en fichent \u00e9perdument (et ils ont bien raison)<\/p>\n<p>Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, souligner quelques ponts pr\u00e9cis dans ce que j\u2019ai v\u00e9cu alors pour souligner que ces \u00e9v\u00e9nements ne furent pas souvent ce qu\u2019on pouvait leur pr\u00eater alors et ce que, t\u00e9moignages ou pas, on peut encore leur pr\u00eater aujourd\u2019hui, cinquante ans apr\u00e8s<\/p>\n<p>D\u2019abord et avant tout, en tout bien tout honneur ce sur quoi certains insistent justement, cette lib\u00e9ration du rapport et des rapports sociaux. Dans cette bo\u00eete d\u2019assurance o\u00f9 je \u00ab\u00a0militais\u00a0\u00bb avec les quelque 3 000 employ\u00e9s, lorsque la gr\u00e8ve \u00e9clata le 20 mai (un peu tardivement pour suivre le mouvement) avec la mise en place d\u2019un imposant comit\u00e9 de gr\u00e8ve (en fait une sorte d\u2019assembl\u00e9e permanente), une jeune femme de 20 ans vint troubler mon ordinaire (je ne fus sans doute pas le seul touch\u00e9 par ce qui \u00e9tait une petite partie d\u2019une sorte de transcendance des rapport sociaux). Mais pour moi, et pour moi seul, cette d\u00e9marche consacra la naissance d\u2019une amiti\u00e9 amoureuse, qui faillit d\u00e9border dans la sexualit\u00e9 mais finalement n\u2019y versa pas. Ce qui ne changea rien \u00e0 une relation si intense qu\u2019elle existe encore mais que les vicissitudes de la vie et les distances g\u00e9ographiques ont fait que les rencontres mat\u00e9rielles se sont de plus en plus espac\u00e9es, ne laissant que cette r\u00e9alit\u00e9 du c\u0153ur Ce n\u2019\u00e9tait pourtant qu\u2019une petite part immense de cette \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb que fut pour quelques mois mai 68\u00a0: j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 connu cela, tr\u00e8s bri\u00e8vement dans de \u00ab\u00a0vrais\u00a0\u00bb mouvement de lutte mais cette fois, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde et du temps.<\/p>\n<p>Pourtant, il y avait d\u00e9j\u00e0, d\u00e8s le d\u00e9but des limites \u00e9vidents du mouvement. Et ce sera mon premier souvenir. Dans la foul\u00e9e de cette r\u00e9union d\u2019I.C.O., o\u00f9 nous avions vu affluer cette masse ind\u00e9finissable de plus d\u2019une centaine de sympathisants, nous avons d\u00fb organiser une assembl\u00e9e (ce fut la seule) dans un amphi de Jussieu. Il \u00e9tait plein \u00e0 ras bords et j\u2019y fus le seul \u00e0 prendre la parole. Manifestement la plus grande partie des pr\u00e9sents attendaient des consignes d\u2019action. Mais ils furent largement d\u00e9\u00e7us. Je leur dis tout simplement qu\u2019ils devaient trouver en eux- m\u00eames ce qu\u2019ils devaient faire, chercher \u00e0 y associer d\u2019autres et d\u00e9cider en commun \u00e0 la fois du choix, des m\u00e9thodes et des perspectives. Je n\u2019avais \u00e0 transmettre que ce message et rien d\u2019autre. Je n\u2019employais m\u00eame pas le mot \u00ab\u00a0autonome\u00a0\u00bb tant il me paraissait superflu. Mais je constatais, avec une certaine amertume, vu la d\u00e9ception \u00e9vidente pour mon \u00ab\u00a0message\u00a0\u00bb, que la \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb des rapports sociaux n\u2019avait pas modifi\u00e9 beaucoup l\u2019attachement \u00e0 des r\u00e8gles pr\u00e9\u00e9tablies, \u00e0 des consignes en fait \u00e0 un leader porteur d\u2019un message id\u00e9ologique d\u2019action suivant une certaine ligne. Ce que mes exp\u00e9riences ult\u00e9rieures confirmeront.<\/p>\n<p>Le 20 mai , au matin, avant l\u2019embauche , alors que la gr\u00e8ve n\u2019avait pas encore commenc\u00e9, des camarades \u00e9tudiants du 22 mars avec lesquels nous \u00e9tions en contact par le groupe Noir et Rouge dont Cohn Bendit \u00e9tait plus ou moins membre, \u00e9taient venus distribuer un tract anonyme que quelques-uns d\u2019entre nous, un petit groupe oppositionnels anti syndical avions r\u00e9dig\u00e9, dans lequel \u00e9tait pr\u00e9conis\u00e9 l\u2019occupation totale de la bo\u00eete, l\u2019expulsion de tous les dirigeants et la mise de l\u2019entreprise en autogestion. On nous reprocha comme une absurdit\u00e9 l\u2019autogestion d\u2019une bo\u00eete d\u2019assurance mais, pour nous, ce n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 qu\u2019une \u00e9tape dans l\u2019utilisation de cet \u00e9norme b\u00e2timent pour en faire tout autre chose que des bureaux. Cela aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 tous les employ\u00e9s d\u2019en d\u00e9cider. Je ne sais pas quel \u00e9cho cela eut pari les employ\u00e9s mais nous s\u00fbmes que la direction avait pris cela au s\u00e9rieux et avait convoqu\u00e9 de toute urgence un conseil d\u2019administration pour envisager les mesures \u00e0 prendre. Cela se concr\u00e9tisa par une alliance de fait entre la direction (qui put jouir tout au long de la gr\u00e8ve de ses bureaux et circuler librement dans la bo\u00eete et les syndicats qui s\u2019\u00e9rig\u00e8rent en \u00ab\u00a0gardiens de l\u2019outil de travail\u00a0\u00bb pour pr\u00e9venir toute \u00ab\u00a0action malveillante\u00a0\u00bb. Nous nous en rend\u00eemes compte quand nous avons envisag\u00e9 des coops\u00a0; piquer tous les dossiers du bureau du personnel pour les distribuer \u00e0 chaque employ\u00e9, saboter l\u2019imposant ordinateur central (ce qui \u00e9tait facile). Mais nous nous aper\u00e7\u00fbmes que tous les secteurs sensibles \u00e9taient bin\u00e9s gard\u00e9s nuit et jour par des sortes de milices syndicales et que, faute d\u2019un mouvement de masse, toute action de commando \u00e9tait condamn\u00e9e. D\u2019ailleurs m\u00eame si les syndicats, la CFDT notamment, mirent sur le tapis la question de l\u2019autogestion, elle n\u2019int\u00e9ressait que les petits. Cadres qui n\u2019y voyait que le moyen d\u2019accro\u00eetre leur influence sur les d\u00e9cisions. La grande masse des employ\u00e9s s\u2019en fichait \u00e9perdument. La plupart s\u2019\u00e9taient mis en gr\u00e8ve pour suivre le mouvement, sans trop savoir pourquoi et commen\u00e7a l\u2019\u00e9laboration de revendications o\u00f9 chacun mettait plus en avant ses probl\u00e8mes personnels qu\u2019une vision g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un mouvement, fut-ce de r\u00e9forme. La gr\u00e8ve ne visait nullement \u00e0 des r\u00e9formes profondes, mais devait am\u00e9liorer l\u2019ordinaire Elle ne d\u00e9passa pas ce niveau y compris chez Renault o\u00f9 la CGT doinante dut revenir plusieurs fois devant l\u2019assembl\u00e9e des travailleurs de Billancourt avec des proposition de r\u00e9mun\u00e9ration un peu plus all\u00e9chantes pour justifier la reprise du travail. Ce fut aussi cela mai 68 qui ne d\u00e9passa pas sauf en de rares endroits isol\u00e9s notamment vers la fin \u00e0 Belfort, l\u2019action revendicative traditionnelle. Sans doute, la plupart de votes de reprise montr\u00e8rent que pr\u00e8s d\u2019un tiers des travailleurs voulaient \u00ab\u00a0autre chose\u00a0\u00bb mais quoi\u00a0? car cela ne s\u2019\u00e9tait jamais concr\u00e9tis\u00e9 dans des revendications ou des actions plus radicales.<\/p>\n<p>J\u2019allais parfois tra\u00eener dans la cour de la Sorbonne occup\u00e9e o\u00f9 l\u2019on pouvait naviguer partout sans contrainte. En fait sauf nue exception. Un jour je rencontrai dans cette cour un camarade britannique animateur du groupe Solidarity, Chris Pallis et nous nous avis\u00e2mes qu\u2019il y avait une seule partie du b\u00e2timent qui restait totalement close\u00a0: la chapelle qui jouxte la cour qui est lus qu\u2019une chapelle car elle contient la d\u00e9pouille du Cardinal de Richelieu, un personnage de l\u2019Histoire de France. A la craie, nous avons \u00e9crit en grosses lettres sur la porte de la chapelle cette phrase suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Peut-on penser librement \u00e0 l\u2019ombre d\u2019une chapelle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette inscription fut attribu\u00e9e plus tard aux situs mais elle n\u2019eut aucun effet. Pourtant nous y posions deux questions fondamentales\u00a0: la pr\u00e9sence de la chapelle et du cardinal qui y gisait, c\u2019\u00e9tait le symbole de la religion (il \u00e9tait cardinal) et de l\u2019\u00c9tat (ministre tout puissant sous Louis XIII qui avait largement contribu\u00e9 au renforcement du pouvoir d\u2019\u00c9tat) et en respectant la chapelle, on, respectait tort cela. Apr\u00e8s tout, la r\u00e9volution de 89 avait bien d\u00e9sacralis\u00e9 et quelque peu vandalis\u00e9 les \u00e9glises et coup\u00e9 la t\u00eate au roi, l\u2019Espagne r\u00e9publicaine fait en partie de m\u00eame, ici, en mai 68, on en \u00e9tait bien loin. Et dire que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour de la Sorbonne, \u00e0 l\u2019ombre de cette chapelle si symbolique on palabrait sur la libert\u00e9, la religion et l\u2019\u00c9tat. Tout en paroles, rien en actes, \u00e9tait-ce cela mai 68\u00a0?<\/p>\n<p>Le 24 mai 1968, en d\u00e9but de soir\u00e9e, avec quelques copains d\u2019I.C.O., nous nous sommes retrouv\u00e9s sur le parvis de la gare de Lyon dans le d\u00e9part d\u2019une manifestation monstre convoqu\u00e9e comme alors par le t\u00e9l\u00e9phone arabe qui, vu l\u2019affluence se scinda en plusieurs morceaux. L\u00e0 o\u00f9 nous nous sommes trouv\u00e9s, s\u2019achemina par la Bastille vers la Bourse. Lorsque nous y arriv\u00e2mes, un commando, on ne savait trop qui avait mis le feu aux cabines t\u00e9l\u00e9phoniques en bois du hall d\u2019entr\u00e9e ce qui faisait une illumination mais ne risquait pas d\u2019enflammer ce monstre de pierre (alors que le sous-sol du b\u00e2timent recelait des tonnes de produits inflammables d\u2019une imprimerie qui auraient pu faire une feu d\u2019artifice boursier spectaculaire, mais nos apprentis pyromanes le savaient-ils ?). Personne n\u2019osait entrer dans le b\u00e2timent. Et diff\u00e9rents faits me r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent cette ind\u00e9cision et un refus d\u2019engager des actions au-del\u00e0 de certaines limites invisibles et qui pouvaient se r\u00e9sumer par \u00ab\u00a0Personne n\u2019\u00e9tait l\u00e0 pour faire une r\u00e9volution\u00a0\u00bb A c\u00f4t\u00e9 de moi une jeune femme piqua une crise hyst\u00e9rique \u00e0 la vue du rougeoiement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent en criant \u00e0 plusieurs reprises \u00ab\u00a0Je ne suis pas venue pour faire \u00e7a\u00a0\u00bb. Un peu plus loin une bonne centaine de maos de la Gauche Prol\u00e9tarienne cherchaient les consignes de leur chef grimp\u00e9 sur la grille d\u2019enceinte qui leur d\u00e9clara tout de go \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019on fait maintenant\u00a0?\u00a0\u00bb Quelques voix ailleurs proposaient d\u2019occuper le b\u00e2timent en permanence r\u00e9cus\u00e9s aussit\u00f4t par le plus grand nombre \u00ab\u00a0Impossible, on va s\u2019y faire massacrer\u00a0\u00bb. On peut imaginer pourtant quelle qu\u2019en pouvait \u00eatre l\u2019issue ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019occupation du Temple de la Finance, peut \u00eatre un p\u00f4le de r\u00e9sistance encha\u00eenant sur un mouvement plus vaste. Mais la foule refusait manifestement l\u2019affrontement et ne voyait surtout pas une dimension future du mouvement sauf cette promenade nocturne\u00a0: l\u2019occupation du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on n\u2019\u00e9tait porteuse d\u2019aucun risque et d\u2019aucun symbole, ce n\u2019\u00e9tait que du spectacle. Ne fut-ce que cela mai 68\u00a0? La suite confirma ces pr\u00e9misses. La manif finit par repartir pour atterrir Place Vend\u00f4me o\u00f9 si\u00e9geait le minist\u00e8re de la Justice, un autre symbole\u00a0; Ce fut un bis repetita de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 la Bourse sauf qu\u2019il n\u2019y eut m\u00eame pas le jeu des allumettes\u00a0. Il para\u00eet que c\u2019est Rocard u PSU d\u2019alors qui s\u2019opposa \u00e0 l\u2019occupation du minist\u00e8re car il faudrait se battre avec les flics qui, on n\u2019en savait pourtant tien, devaient en garnir l\u2019int\u00e9rieur. Et bredouille d\u2019un r\u00e9sultat quelconque hors de vell\u00e9it\u00e9s vite calm\u00e9es, la foule repartit vers son bercail, sans qu\u2019on sache qui la guidait, le quartier latin qui devint une vraie sourici\u00e8re. Lorsque nous longions les Tuileries sur les bords de Seine j\u2019eus vraiment le sentiment d\u2019une morne troupe de moutons qui partaient r\u00e9sign\u00e9s silencieusement \u00e0 l\u2019abattoir. Ce qui fut bien le cas\u00a0: emboss\u00e9s sur tout le Boulevard Saint Michel ferm\u00e9 solidement par les flics aux deux boute, inond\u00e9s de gaz divers il n\u2019y avait d\u2019autre opportunit\u00e9 que de fuir par les rues lat\u00e9rales o\u00f9 les flics attendaient pour la chasse \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 la matraque. C\u2019est ainsi que nous nous sommes retrouv\u00e9s pour le reste de la nuit une quinzaine de copains dans la piaule exigu\u00eb de mes enfants \u00e9tudiants rue Monsieur le Prince\u00a0: quand nous en sort\u00eemes prudemment au matin, le Boulevard Saint Michel \u00e9tait bien propre tout y circulait normalement, seulement quelques relents des lacrymos \u00e9taient le souvenir de cette nuit. A quoi tout cela avait-il servi\u00a0? L\u2019inutile quelque peu dangereux, mais bien peu quand m\u00eame, vell\u00e9itaire, spectaculaire, la peur de l\u2019affrontement, rien d\u2019autre, \u00e9tait-ce cela mai 68\u00a0?<\/p>\n<p>On occupait la Sorbonne, les usines et bureaux, les facult\u00e9s, les lyc\u00e9es, les \u00e9coles., l\u2019Od\u00e9on mais, pas le reste, mis \u00e0 part quelques commissariats de quartier, tableau de chasse de quelque groupes isol\u00e9 cherchant \u00e0 en d\u00e9coudre, aucun des si\u00e8ges du pouvoir (mairies, pr\u00e9fectures, etc.), des si\u00e8ges sociaux des gros trusts, ou des chambres patronales., m\u00eame pas, on l\u2019a vu les bureaux de direction des usines occup\u00e9es. Un ing\u00e9nieur qui avait approch\u00e9 I.C.O. en 1958 mais qui s\u2019en \u00e9tait coup\u00e9 pour aller travailler au syndicat patronal national de l\u2019automobile nous avait contact\u00e9 pour nous donner les cl\u00e9s du b\u00e2timent o\u00f9 ce syndicat si\u00e9geait, mais ceux du 22 mars, contact\u00e9s, ne cherch\u00e8rent pas \u00e0 utiliser ce levier. Etait-ce la crainte d\u2019un affrontement (de Gaulle y pensai qui fit le voyage \u00e0 Baden Baden aupr\u00e8s des troupes fran\u00e7aises cantonn\u00e9es en Allemagne) qui fit que tout resta de ces occupations sans risques ou la conscience de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des forces\u00a0? C\u2019\u00e9tait aussi cela mai 68 dans des choses essentielles auxquelles l\u2019immense majorit\u00e9 ne pensait pas, laissant les avant-gardes politiques sur la touche\u00a0? Ou bien celles-ci ne parlait-elles pas, ces avant-gardes, un langage que pratiquement personne ne comprenait ou avan\u00e7aient-elle des projets qui ne correspondaient pas \u00e0 l\u2019avenir que la plupart des gr\u00e9vistes pouvaient envisager\u00a0?<\/p>\n<p>Je ne sais pas si c\u2019est une l\u00e9gende ou si simplement de fut d\u00fb aux h\u00f4pitaux psychiatriques en gr\u00e8ve, toujours est-il que le bruit a circul\u00e9 apr\u00e8s mai 68 que dans toute cette p\u00e9riode les h\u00f4pitaux psychiatriques n\u2019avaient enregistr\u00e9 aucune entr\u00e9e. Cela s\u2019expliquerait par le fait que tous les psychotiques divers auraient eu la possibilit\u00e9 de se d\u00e9fouler sans contrainte dans la rue et ailleurs. Dans deux cas personnels, j\u2019ai pu constater le pouvoir d\u2019attraction de tels \u00e9v\u00e9nements pour concr\u00e9tiser des fantasmes refoul\u00e9s jusqu\u2019alors. Revenait \u00e0 Paris en voiture, j\u2019ai stopp\u00e9 deux hommes, un jeune et un moins jeune qui m\u2019ont dit avoir entendu qu\u2019on se battait dans les rues de Paris et qu\u2019ils montaient sur la capitale pour en d\u00e9coudre alors qu\u2019apparemment ils n\u2019avaient aucune motivation directe pour le faire. Aussi\u00a0une nuit de ce mai 68 alors qu\u2019avec un copain nous explorions les actons diverses et dispers\u00e9es de groupes d\u2019activistes, nous avons crois\u00e9 quelques jeunes qui nous ont avou\u00e9 \u00eatre \u00e0 la recherche d\u2019un flic isol\u00e9 pour le d\u00e9shabiller enti\u00e8rement de le laisser dans la nuit, nu comme un ver. Ces d\u00e9foulements individuels furent certainement l\u00e9gion mais il n\u2019est personne pour les conter et les acteurs ont plut\u00f4t int\u00e9r\u00eat \u00e0 se traire sur leurs exploits. Ce fut cela aussi mai 68, cette expansion d\u00e9mesur\u00e9e d\u2019actes individuels asociaux m\u00e9connus.<\/p>\n<p>Je ne sais plus quel jour de mai 68, je passais, allant je ne ais o\u00f9, par la cour int\u00e9rieure du Palais du Louvre et j\u2019y ai assist\u00e9 \u00e0 un spectacle particuli\u00e8rement insolite, presque surr\u00e9aliste. Il s\u2019y d\u00e9roulait une remise de d\u00e9corations \u00e0 des flics dans le plus pur style du c\u00e9r\u00e9monial de circonstance\u00a0; Paris n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 feu et \u00e0 sang mais en plein chaos des occupations, des manifestations .et d\u2019une violence \u00e0 peine contenue. Mais la machinerie de l\u2019\u00c9tat continuait de fonctionner, m\u00eame dans ses aspects les plus d\u00e9risoires. \u00c9tait-ce la d\u00e9monstration de la certitude des dirigeants de toutes sortes que tout n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e9pisode facilement surmontable et que les routines ne devaient pas \u00eatre interrompues pour si peu. Cela m\u2019a instill\u00e9 quelque pessimisme et douch\u00e9 quelque enthousiasme. \u00c9tait-ce cela aussi mai 68, ces dirigeants si surs d\u2019eux en regard d\u2019un mouvement qui n\u2019affichait pas r\u00e9ellement de perspectives\u00a0?<\/p>\n<p>Mai 68 s\u2019il y eut ceux qui \u00e9chapp\u00e8rent \u00e0 la folie et l\u2019immense majorit\u00e9 qui v\u00e9cut ces heures inoubliables eut aussi ses morts mais pas \u00e0 la d\u00e9mesure de mouvements consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb. Dans le gouvernement d\u2019alors, une tendance non directement r\u00e9pressive l\u2019emporta contre ceux qui, comme de Gaulle voulaient \u00ab\u00a0tirer dans le tas\u00a0\u00bb. La tendance conciliatrice pensait justement qu\u2019on pouvait faire confiance aux syndicats pour contr\u00f4ler le mouvement et l\u2019orienter vers la n\u00e9gociation et la fin progressive du mouvement. Ils savaient aussi que toute action r\u00e9pressive violente pouvait enclencher une r\u00e9action encore plus forte des gr\u00e9vistes et autres manifestants et ouvrir ainsi une crise majeure du syst\u00e8me lui-m\u00eame. Apr\u00e8s tout, Frachon, le leader de 1936 n\u2019avait-il pas d\u00e9clar\u00e9 aus patrons lors des discussions sur les accords Matignon \u00ab\u00a0Si vous n\u2019aviez pas syst\u00e9matiquement licenci\u00e9 les responsables syndicaux, nous n\u2019en serions pas l\u00e0\u00a0\u00bb. C\u2019est e qui fera la diff\u00e9rence entre Renault Billancourt o\u00f9 la CGT r\u00e9gnait en ma\u00eetre et interdisait toute d\u00e9rive radicale et l\u2019usine Peugeot de Sochaux d\u2019importance identique. La r\u00e9putation de Peugeot dans la r\u00e9putation de chasse aux syndiqu\u00e9s autre que ceux du syndicat maison n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 faire e effectivement les syndicale n\u2019avaient qu\u2019une pr\u00e9sence tr\u00e8s r\u00e9duite dans les usines Peugeot. Ce qui laissa libre champ, pas tant \u00e0 la base des 25\u00a0000 travailleurs de l\u2019usine mais \u00e0 une minorit\u00e9 plu radicale qui n\u2019est aucun mal, contrairement \u00e0 ce qui se passait ailleurs, \u00e0 surench\u00e9rir dans l\u2019action, suivi en cela par ne partie des travailleurs. Les pressions diverses, les manipulations \u00e9videntes d\u2019un vote ultra minoritaire pour un accord de reprise minimal le 10 juin firent que ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une trahison se traduisit par une r\u00e9occupation sauvage et dure de l\u2019usine de Sochaux le jour m\u00eame d\u2019une reprise annonc\u00e9e et suivi par une part importante des travailleurs (voir le r\u00e9cit de cette gr\u00e8ve dans Echanges n\u00b0124 \u00ab\u00a0Chez Peugeot en juin 1968, une insurrection ouvri\u00e8re peu connue\u00a0\u00bb). Dans cette p\u00e9riode de d\u00e9clin de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, alors que la reprise du travail s\u2019amor\u00e7ait partout avec un peu partout une opposition de pr\u00e8s du tiers des gr\u00e9vistes, cette action devenait intol\u00e9rable car elle pouvait faire tout capoter vers des mouvements encore plus radicaux. Et les syndicats impuissants chez Peugeot pouvaient l\u2019\u00eatre tout autant devant une telle extension possible\u00a0; La barri\u00e8re syndicale celle de la n\u00e9gociation n\u2019op\u00e9rant plus la force \u00e9tait le sel recours. Patronal et gouvernement (et syndicats dans la coulisse) command\u00e8rent l\u2019intervention des CRS- qui puent tirer dans le tas-pour liquider l\u2019abc\u00e8s. Ce qui fut fait au prix de deux morts ouvriers dont un par balles et plus de 120 bless\u00e9s, certains par balles. La r\u00e9gion de Montb\u00e9liard \u00e9tant entr\u00e9e en quelque sort en r\u00e9sistance en r\u00e9action contre cet assaut meurtrier, il ne fallut pas moins de 10 jours pour qu\u2019interventions politiques et un nouvel accord parvienne \u00e0 restaurer \u00ab\u00a0le calme\u00a0\u00bb et \u00e0 une reprise du travail. Un accord qui, outre des avantages financiers et une am\u00e9lioration des conditions de travail non n\u00e9gligeables, instituait l\u2019entr\u00e9e des syndicats dans l\u2019entreprise dont ils avaient \u00e9t\u00e9 exclus jusqu\u2019alors, ironie d\u2019un mouvement anti syndical qui leur donnait la l\u00e9gitimit\u00e9 de s\u2019opposer d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre \u00e0 tout mouvement qu\u2019ls ne contr\u00f4laient pas. Hors de Sochaux, en mai-juin 1968 on n\u2019avait d\u00e9nombr\u00e9 \u2013 officiellement- que trois morts\u00a0: un jeune qui \u00e0 l\u2019usine Renault de Flins s\u2019\u00e9tait noy\u00e9 en se jetant dans la Seine pour \u00e9chapper aux CRS et deux autres plut\u00f4t controvers\u00e9s autour d\u2019une crise cardiaque\u00a0: un manifestant \u00e0 Paris et un flic commissaire \u00e0 Lyon. Traditionnellement, pour la f\u00eate religieuse de la Pentec\u00f4te, le lundi est ch\u00f4m\u00e9. Habilement, le 31 mai le gouvernement d\u00e9cida de ravitailler les stations-services \u00e0 sec depuis le d\u00e9but de la gr\u00e8ve (on peut s\u2019interroger sur le r\u00f4le alors des syndicats qui auraient pu s\u2019opposer \u00e0 de d\u00e9blocage). Ce qi fit qu\u2019on assista \u00e0 une ru\u00e9e hors de Paris de ceux qui, la gr\u00e8ve touchant \u00e0 sa fin, voulaient parachever ces vacances exceptionnelles par une \u00e9vasion tout autant exceptionnelles. On vit d\u2019\u00e9normes embouteillages, mais aussi dans cette sorte de folie on d\u00e9nombra en trois jours, les 1,2 et 3 juin 117 morts sur les routes des espoirs de quelques moments de vie plus intense. Faut-il les compter aussi sur les morts de mai 68. Car mai 68, ce fut aussi tout cela.<\/p>\n<p>APRES TOUT\u00a0?<\/p>\n<p>Ils furent nombreux dans le \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb ceux qui pensaient que 1968 portait les pr\u00e9misses d\u2019un vaste mouvement r\u00e9volutionnaire mondial qui se lanc\u00e8rent pendant des ann\u00e9es \u00e0 corps perdu dans un activisme forcen\u00e9 pour que leurs espoirs se concr\u00e9tisent.<\/p>\n<p>Ils traitaient \u00e0 l\u2019occasion ceux qui ne partageaient ce messianisme avec m\u00e9pris, voire de l\u00e2ches. Ils ne voyaient pas que mai 68 avait \u00e9t\u00e9 tout autre chose qu\u2019ils ne pouvaient comprendre pris dans leurs sch\u00e9mas politiques. Comme nous l\u2019avons montr\u00e9 dans diff\u00e9rents \u00e9pisodes,\u00a0la grande masse des acteurs ne cherchait nullement \u00e0 \u00ab\u00a0faire la R\u00e9volution\u00a0\u00bb. Il n\u2019est pas du tout s\u00fbr que les 30% qui en moyenne avaient refus\u00e9 les accords d\u2019entreprise pris dans la foul\u00e9e des accords de Grenelle, pour la reprise du travail, l\u2019aient fait parce qu\u2019ils\u00a0: certains jugeaient que ce qui \u00e9tait propos\u00e9 \u00e9tait bien m\u00e9diocre eu \u00e9gard \u00e0 souvent presque un mois de gr\u00e8ve. Une partie de la contestation porta d\u2019ailleurs sur le paiement des journ\u00e9es de gr\u00e8ve.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr les questions d\u2019argent et\/ou de conditions de travail jouaient un r\u00f4le dans ces d\u00e9bats pour la reprise, le retour au quotidien dans la routine du travail et des soucis de la vie. On avait v\u00e9cu des vacances exceptionnelles d\u2019une sorte de lib\u00e9ration totale, des vacances comme on n\u2019en aurait jamais plus. On avait, sans l\u2019avoir vraiment cherch\u00e9, v\u00e9cu intens\u00e9ment. On avait, enfin, v\u00e9cu comme on aurait voulu vivre et c\u2019est cela qui comptait avant tout\u00a0; consciemment ou pas on cherchait \u00e0 prolonger ce coin de paradis social qu\u2019on venait de vivre, et s\u2019en faire un peu payer, le plus possible au besoin. Quelques jours apr\u00e8s la fin de la gr\u00e8ve un tout petit film \u2013 la reprise chez Wonder -avait montr\u00e9 le cri du c\u0153ur d\u2019une ouvri\u00e8re qui fustigeait avec une violence verbale in\u00e9gal\u00e9e son refus devant l\u2019obligation de retourner dans l\u2019enfer quotidien de son travail. Mais ce crie, qui \u00e9tait celui de toute une classe d\u2019exploit\u00e9s exprimait aussi, pour tous ceux qi avaient v\u00e9cu cette sorte de paradis temporaire de relations sociales une sorte de d\u00e9sespoir de voir qu\u2019il disparaissait peut -\u00eatre jamais, ne laissant que la nostalgie profonde d\u2019un profond lancinant souvenir d\u2019\u00e9motions inconnues.<\/p>\n<p>Ce cri rejoignant le slogan des \u00e9meutiers qui n\u2019en \u00e9taient pas vraiment des \u00e9meutiers \u00ab\u00a0Sous les pav\u00e9s, la plage\u00a0\u00bb Car c\u2019\u00e9tait bien la plage qu\u2019Is avaient tous v\u00e9cu et les pav\u00e9s reconstruits \u00e9taient aujourd\u2019hui recouverts de l\u2019asphalte grise du quotidien comme si l\u2019on voulait effacer la plage. On pourrait en dire beaucoup mais surtout tenter de situer ces splendides vacances du mai 68 dans une perspective historique. Ce mouvement qui s\u2019\u00e9tend sans but bien d\u00e9fini (on ne trouvait rien de mieux que de \u00ab\u00a0malaise\u00a0\u00bb), ces marches dans la ville sans but tout autant, n\u00e9gligeant tous les symboles du pouvoir, cet abandon global, malgr\u00e9 quelques vestiges des formes de lutte du pass\u00e9 autour de la conqu\u00eate arm\u00e9e, cela ne vous dit rien eu \u00e9gard \u00e0 ce qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie\u00a0? Mai 68, la pr\u00e9monition de ce que nous voyons aujourd\u2019hui dans le monde de ce qui appara\u00eet comme une nouvelle forme de lutte internationale globale. Mais surtout pas le mod\u00e8le que tentent encore aujourd\u2019hui, comme nos matamores de mai 68, les pr\u00e9tendues avant-gardes auto proclam\u00e9es, de perp\u00e9tuer dans l\u2019action directe violente de l\u2019affrontement avec les forces de r\u00e9pression du capital.<\/p>\n<p><strong><em>Pur terminer ces bribes de souvenirs ponctuels<\/em><\/strong> et l\u2019interpr\u00e9tation que je puis leur donner, je voudrais \u00e9voquer la m\u00e9moire non pas de ceux qui sont morts depuis mai 68 mais qui ont pu, avant de passer l\u2019arme \u00e0 gauche, en parler autour d\u2019eux ou m\u00eame \u00e9crire quelque peu sur ce qu\u2019ils avaient v\u00e9cu alors (ce que nous avons essay\u00e9 de faire quelque peu \u00e0 ICO jusqu\u2019\u00e0 fin 68 et que nous rediffusons aujourd\u2019hui en photocopies demander \u00e0 Echanges). Mais \u00e9voquer le m\u00e9moire de ceux qui se donn\u00e8rent la mort dans les ann\u00e9es qui suivirent, mur\u00e9s pour une bonne part dans la perte des illusions que mai 68 avait pu susciter sur des \u00e2mes trop sensibles et port\u00e9es \u00e0 l\u2019enthousiasme. Bien s\u00fbr, dans ces suicides, on trouve aussi des raisons touchant les difficult\u00e9s de sa propre vie des probl\u00e8mes graves affectifs et qui peut savoir d\u2019autres qui ob\u00e8rent la fragilit\u00e9 d\u2019une sensibilit\u00e9 trop envahissante. Toutes ces raisons qui font partie du quotidien avec plus ou moins d\u2019intensit\u00e9 mais qui, \u00e0 elles seules ne conduisent pas \u00e0 cet acte de courage (certains disent de l\u00e2chet\u00e9) de supprimer sa vie. Dans la p\u00e9riode ascendante d\u2019un mouvement spontan\u00e9 d\u2019une ampleur in\u00e9gal\u00e9e comme mai 68, ce questions \u00ab\u00a0personnelles\u00a0\u00bb passent au second plan rel\u00e9gu\u00e9 par cette part d\u2019un sang collectif d\u2019un renouveau qui fait que chacun donne une force au mouvement ascendant et en re\u00e7oit en retour la force de surmonter le quotidien. Mais dans la p\u00e9riode descendante du mouvement, in\u00e9vitable o\u00f9 finalement il ne savait pas lui-m\u00eame o\u00f9 il allait vraiment, ces pesants probl\u00e8mes du quotidien reviennent au grand galop et, goutte d\u2019eau qui fait d\u00e9border le vase, la d\u00e9sillusion d\u2019une fin peu glorieuse et de la perte des espoirs rendent intol\u00e9rable une vie qui ne voit plus qu\u2019n enfermement dans d\u2019infranchissables murs. J\u2019ai retrouv\u00e9, dans ces ann\u00e9es post 68 cinq camarades qui se sont suicid\u00e9s ce qui fait beaucoup pour le cercle limit\u00e9 d\u2019I.C.O. Il en est deux dont je ne me souviens m\u00eame plus du pr\u00e9nom, une jeune et petite femme brune dont je revois le visage et rien d\u2019autre qui fut la premi\u00e8re du cercle \u00e0 dispara\u00eetre. Aussi, un autre dont le nom m\u2019\u00e9chappe aussi mais qui \u00e9tait coursier u journal Le Monde et dont je n\u2019\u00e9voquerais pas les circonstances particuli\u00e8rement tragiques de son suicide. Les trois autres sont des souvenirs bien plus pr\u00e9cis. Michel Marsella \u00e9tait le fils d\u2019un couple anarchiste de Lyon. Etudiant il avait fait ses premi\u00e8res armes de soixante huitard \u00e0 Lyon mais \u00e9tait mont\u00e9 \u00e0 Paris, la capitale de la R\u00e9volution et il r\u00eavait presque d\u2019\u00eatre r\u00e9volutionnaire professionnel, se consacrant pour une bonne part \u00e0 I.C.O. et \u00e0 d\u2019autres groupes comme VLR vivotant de petits boulots. Pour son malheur, il devint \u00e9perdument amoureux d\u2019une participante d\u2019ICO, une ambitieuse qui ne se souciant gu\u00e8re de lui et n\u2019\u00e9tait dans l\u2019ultragauche que comme dans la premi\u00e8re \u00e9tape d\u2019une ascension sociale Le pauvre Michel cumula les d\u00e9sillusions de son amour insatisfait et de la fin de 68 et il en mourut en se jetant par la fen\u00eatre du troisi\u00e8me \u00e9tage. Nicolas Boulte avait \u00e9t\u00e9 un militant exemplaire du groupe mao\u00efste, la Gauche Prol\u00e9tarienne et \u00e0 ce titre avait fait de l\u2019entrisme comme ouvrier de Renault Billancourt et particip\u00e9 activement au Comit\u00e9 de Lutte Renault fond\u00e9 par cette organisation. Les magouilles innombrables dans le mao\u00efsme d\u2019alors, autant que les options politiques impos\u00e9es d\u2019une mani\u00e8re parfois violente l\u2019avait conduit \u00e0 sortir de cette orni\u00e8re du mao\u00efsme et \u00e0 \u00e9crire sous un pseudo\u00a0; un Bilan du Comit\u00e9 de Lutte Renault (teste toujours disponible \u00e0 Echanges). Le fait qu\u2019il ait propos\u00e9 \u00e0 I.C.O. de publier son texte \u00e9tait une reconnaissance de l\u2019objectivit\u00e9 du groupe et de la confiance qu\u2019il lui accordait. Mais cela valut \u00e0 I.C.O. , mais surtout \u00e0 lui-m\u00eame la vindicte de ses anciens camarades qui le consid\u00e9raient comme un traitre qu\u2019il fallait \u00e9liminer\u00a0: il subit outre plusieurs agressions, un harassement constant sous toutes ses formes qu\u2019il finit, peut \u00eatre certaines circonstances personnelles aidant, par ne plus pouvoir supporter au point de se suicider, ne laissant que ce texte dont l\u2019importance avait conditionn\u00e9 sa mort..<\/p>\n<p>J\u2019ai conserv\u00e9 le dernier des cinq pour terminer cette \u00e9vocation celui \u2013 Christian Lagant-qui fut une relation politique d\u2019abord puis un ami, au plein sens du terme. Nous nous \u00e9tions connus en 1959 lors de la cr\u00e9ation des pr\u00e9misses d\u2019I.C. O. et jusqu\u2019\u00e0 mon licenciement en 1971 (nos lieux de travail \u00e9tant proche car il travaillait dans une petite imprimerie comme correcteur, refusant le travail dor\u00e9 de correcteur de presse) nous nous sommes rencontr\u00e9s chaque jeudi midi dans un petit bistrot derri\u00e8re la Biblioth\u00e8que Nationale. Cela devint d\u2019ailleurs un lieu de rencontre pour les uns et les autres. Sans jamais le dire et sans grandes d\u00e9monstrations nous nous sentions tr\u00e8s proches, discutant de tout. Christian \u00e9tait un homme complet, artiste (peinte autant que caricaturiste), \u00e9crivain (autant po\u00e8te surr\u00e9aliste que militant politique), tribun, que sais-je encore (on peut retrouver toutes les facettes de sa personnalit\u00e9 en tapant son nom sur Google) Nos rencontres se firent plus \u00e9pisodiques, encore plus lorsque, en 1977 j\u2019\u00e9migrais \u00e0 Londres, mais je ne manquais jamais de le rencontrer \u00e0 chacun de mes brefs voyages \u00e0 Paris. Le jour de son suicide par barbituriques je revenais sur Paris et nous \u00e9tions convenus de nous rencontrer.\u00a0Christian \u00e9tait d\u2019une discr\u00e9tion l\u00e9gendaire sur sa vie priv\u00e9e bien que parfois il s\u2019en soit ouvert \u00e0 moi quelque peu. Quelque temps avant sa d\u00e9cision de passer outre, son p\u00e8re, avec lequel il vivait seul depuis longtemps dans un HLM du 18<sup>i\u00e8me<\/sup> \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Quelle accumulation de d\u00e9ceptions personnelles et politiques pouvait motiver son geste. Nul ne le saura mais il devait aussi \u00eatre hant\u00e9 depuis longtemps par la mort pour avoir \u00e9crit dans les ann\u00e9es 1950 pour le journal du MIAJ (Mouvement Ind\u00e9pendant des Auberges de Jeunesse) dont il \u00e9tait un militant actif le po\u00e8me suivant\u00a0qui peut clore cette incursion dans les oubli\u00e9s de 68\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si je meurs<\/p>\n<p>Ne vous fatiguez pas<\/p>\n<p>Pour moi<\/p>\n<p>L\u2019incin\u00e9ration<\/p>\n<p>Ou le cimeti\u00e8re<\/p>\n<p>Cela me laisse froid<\/p>\n<p>Ne chante pas de marseillaise<\/p>\n<p>ou d\u2019internationale<\/p>\n<p>ne cherchez pas de drapeau noir<\/p>\n<p>de drapeau noir et rouge<\/p>\n<p>ne cherchez pas<\/p>\n<p>tout \u00e7a<\/p>\n<p>Si j\u2019ai un trou<\/p>\n<p>Ne vous \u00ab\u00a0recueillez\u00a0\u00bb pas<\/p>\n<p>Je n\u2019y serai pour personne<\/p>\n<p>M\u00eame si vous voulez me voir<\/p>\n<p>Je serai plus loin<\/p>\n<p>Avec les copains<\/p>\n<p>Heureux de les voir rire<\/p>\n<p>Rigolant avec eux<\/p>\n<p>Je serai pr\u00e8s du feu<\/p>\n<p>Sous les chemin\u00e9es tra\u00eetresses<\/p>\n<p>Et si je m\u2019y cogne<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0Jeunes du monde entier \u00ab<\/p>\n<p>Ne seront pas \u00e9br\u00e9ch\u00e9s<\/p>\n<p>Pas de tristesse, amis<\/p>\n<p>Simon j\u2019irai, la nuit<\/p>\n<p>Vous chatouiller les pieds<\/p>\n<p>Pour vous faire rire<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mai 68 c\u2019\u00e9tait aussi cela un immense mouvement dont la force dont la force \u00e9tait non dans l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019action violente mais dans le s\u0153ur individuel et collectif de la recherche de la Vie<\/strong>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[re\u00e7u par mail] si \u00e7a vous int\u00e9resse voici le texte sur mai 68 qui para\u00eetra dans le-prochain Echanges &nbsp; En mai 1968, j\u2019avais 45 ans et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re moi vingt et trois ann\u00e9es de militantisme syndical et politique (bien que j\u2019aie toujours reni\u00e9 le titre de militant, refusant le sens classique de ce mot [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7964,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-11954","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11954","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7964"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11954"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11954\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11955,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11954\/revisions\/11955"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11954"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11954"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lelaboratoireanarchiste.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11954"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}